Ce document est la transcription d’un livre écrit par Odile Arrighi-Roger à 81 ans, en 2004, non publié mais distribué par l’Amicale de Ravensbrück sous forme de document pdf. L’édition originale inclut une préface de Lydie Benoist non reproduite ici.
Odile Arrighi, épouse Elleinstein puis Roger, dite Jacquie (son dernier prénom de résistante), née le 30 juillet 1923 à Dieppe et morte à Sainte-Geneviève-des-Bois le 20 juillet 2014.
La naissance de l’Organisation Spéciale (l’O.S.)
Avec la Jeunesse Communiste de l’Est de la France
Le départ vers l’Allemagne, l’arrivée à Ravensbrück
La déportation à Neubrandenburg
Je suis née en 1923, à Dieppe, où mon père était musicien pendant la saison estivale.
J’ai eu une jeunesse heureuse ; nous habitions à l’angle de la rue Véron et de la rue Lepic dans le 18e arrondissement de Paris, j’allais jouer dans le square St-Pierre, nous jouions à la dînette, à la poupée dans les rues, il n’y avait pas de voiture en ce temps-là.
Je suis d’une vieille famille de communistes, presque née communiste ! Mon grand-père était communard ; caché dans les égouts de Paris, il ne s’est jamais fait arrêter. Il avait même été déguisé en femme durant une période. Je ne l’ai pas connu. Mon grand-père était installé à Montmartre où il avait un atelier de statuaire, rue Caulaincourt, et ma grand-mère, en 1870, était de ces femmes qui avaient refusé de livrer les canons de Montmartre aux Versaillais. Une famille de communards ! Mon père, Odilon Arrighi, était le dernier de quatorze enfants.
Il a fait campagne pour l’adhésion à la 3e Internationale, il devait avoir 16 ou 17 ans mais, trop jeune, il ne lut pas au Congrès de Tours. Il a fait 7 ans de service militaire et, lorsqu’il fut libéré, la guerre de 14/18 éclata et lui fit malheureusement connaître l’horreur des tranchées immédiatement dans la foulée. Juste à la fin, il a demandé à être affecté dans l’aviation et il devint aviateur. Mon père ne m’a jamais parlé de la guerre de 14/18.
En 1934, la situation change, mon père est chômeur. Il est secrétaire du syndicat des musiciens et, à cette époque, les syndicalistes sont « marqués à l’encre rouge » ; ils ne trouvent pas de travail. Les musiciens ont coutume de se retrouver place Pigalle devant la Brasserie où les chefs d’orchestre viennent y choisir leurs musiciens (mon père était 1er violon, il a joué au concert Lamoureux). Je me souviens que mon père s’y rendait, espérant trouver du travail. Souvent j’allais le rejoindre. C’était le début du jazz et du cinéma parlant, il y avait donc moins besoin de musiciens dans les salles de cinéma. Je me souviens ensuite des grandes manifestations de l’époque du Front Populaire : le 14 juillet, le Mur des Fédérés, l’année 36 et ses grandes grèves où mon père allait jouer de la musique avec ses collègues, souvent chômeurs comme lui, pour divertir les grévistes.
C’était un homme profondément honnête. Il s’occupait de moi et de mon frère cadet de sept ans. J’ai toujours vu mon père vendre l’Humanité à l’angle de la rue Lepic et des Abbesses, où les croix de feu en 1934 l’avaient agressé à plusieurs reprises. Il a été plusieurs fois blessé en vendant l’Huma. Je n’y étais pas, mais je me souviens des récits que faisait mon père des grandes manifestations à La République où des milliers de gens chantaient l’Internationale et la Marseillaise, comme un bonheur extraordinaire.
Tout cela fait qu’à l’école, où nous apprenions l’Histoire de France, le jour où l’on a parlé de la Commune de Paris et du Mur des Fédérés, je savais déjà beaucoup de choses.
Mon père voulait partir volontaire pour la guerre d’Espagne. Il avait fait le nécessaire. Mais ma mère s’y opposait farouchement. Il faut dire qu’elle n’était pas communiste. C’était une « midinette » de Paris, légère, joyeuse, qui mangeait un sandwich pour tout déjeuner sur les grands boulevards. Elle chantait et brodait, elle me faisait mes robes. Elle aussi était artiste dans son genre.
La guerre d’Espagne était très présente dans ces années-là. Mon père aidait l’Espagne Républicaine. Il avait organisé le parrainage des fillettes espagnoles dont les parents se battaient dans les rangs des républicains. Plusieurs étaient scolarisées dans mon école, rue de l’Élysée des Beaux-Arts. Dans la cour de l’école il y avait aussi des petites filles de fascistes, nous défendions les Espagnoles. Nous faisions le coup de poing ; je me souviens de bagarres entre les enfants de fascistes et ceux des antifascistes.
A 14 ans, j’ai adhéré à l’Union des Jeunes Filles de France (branche féminine de la Jeunesse Communiste). En ce temps, les filles et les garçons étaient séparés (il y avait des écoles de filles et des écoles de garçons). Nous étions liés actives pour l’Espagne Républicaine, nous collections des boîtes de lait pour les enfants, des vêtements et aussi de l’argent. Nous allions à des soirées artistiques de soutien à la cause républicaine. L’UJFF était une organisation importante, les actions exprimaient les aspirations des jeunes filles, notamment le droit à l’éducation et la scolarisation, l’émancipation par la connaissance et la culture, l’importance de notre avenir professionnel.
Nous rêvions.
Nous défilions entre autres le 14 juillet, tout le cercle de la Butte Montmartre, en robe bleue que nous avaient confectionnée nos mères. Notre cercle s’appelait « Les Abeilles », ma mère nous avait brodé un superbe drapeau, des abeilles volant vers le soleil, que nous brandissions en tête de cortège. Ce drapeau a traversé toute la période de la guerre, je l’ai retrouvé au retour de déportation. Il a resservi aux jeunes filles de l’époque, mais je ne sais pas ce qu’il est devenu. Nous avions aussi une chanson composée par je ne sais plus quel artiste.
L’UJFF était une organisation qui tenait debout. Danièle Casanova en était Présidente. Beaucoup de ces jeunes filles se sont retrouvées dans la résistance. Mon père était curieux et satisfait de mes activités à l’UJFF. Mes rapports avec lui étaient très forts et discrets à la fois. Nous discutions souvent ensemble.
Il y avait aussi la Jeunesse Communiste pour les garçons. Je me souviens que les garçons et les filles se retrouvaient rue des Abbesses pour vendre leurs journaux. Les gars vendaient « l’Avant-garde », nous vendions « Jeunes Filles de France ». Les gars partaient en camping mais nos pères, bien que modernes, étaient des hommes de leur époque et refusaient la mixité en ces lieux. Nous nous étions à plusieurs reprises retrouvés, garçons et filles, à l’insu de nos pères, notamment dans le parc des métallos où nous campions, surveillés par des aînées ! Je me souviens d’Hélène Méliékovick, que j’ai retrouvée après la déportation.
Vivre à Montmartre en ce temps-là, c’était vivre dans un village. Tous les samedis et dimanches soir, nous avions la sérénade de tous ceux qui revenaient d’être allés danser au Moulin de la Galette ; il y avait les marchandes des quatre saisons, les voitures à chevaux qui faisaient de la publicité pour les vins Nicolas, le glacier qui livrait de la glace. Tout le monde se connaissait, nous étions beaucoup dans la rue, il n’y avait pas de voiture, il n’y avait pas d’insécurité comme aujourd’hui, ou alors nous ne le savions pas.
Tous les matins, j’achetais avant d’aller à l’école l’Huma, un paquet de tabac, du pain. Le local des JFF était de l’autre côté de la Butte ; or j’habitais rue Véron et, pour aller à ce local, il fallait traverser la Butte. Mon père craignait que j’y fasse de mauvaises rencontres et souvent il m’accompagnait et revenait me chercher à la fin de la réunion, vers vingt-deux - vingt-trois heures.
Là, je me dois de vous raconter une petite histoire.
En face de chez nous, il y avait un petit bistrot où venaient très souvent les souteneurs. De temps en temps, mon père allait boire son petit apéro dans ce café. Il a dû leur raconter un jour qu’il accompagnait sa fille qui devait traverser la Butte le soir. Et là, il s’attira cette réponse : « Ta fille on la connaît, tu n’as rien à craindre, il ne lui arrivera rien. Tu ne voudrais pas qu’on s’attaque à la môme du vendeur de l’Humanité ! »
Mon père a commis une grande faute à mon égard concernant mes études. Il était très strict sur les questions scolaires et n’a pas voulu m’écouter. Je voulais être institutrice, j’aimais m’occuper des enfants. A plusieurs reprises, lorsqu’une institutrice était absente, c’est moi qui surveillais la classe des petits.
Lorsque j’avais 10 ou 11 ans, j’étais en 5e (je ne sais pas très bien à quoi ça correspond dans l’école actuelle), j’avais une maîtresse que je trouvais particulièrement injuste. Pas pour moi, j’étais une bonne élève, mais pour les autres ; et comme j’avais une tendance très nette à prendre la défense de « la veuve et de l’orphelin », je suis allée voir la directrice qui m’a reçue. J’ai expliqué mon problème. Bien sûr la directrice ne m’a pas donné raison, mais elle m’a écouté et elle a convoqué deux ou trois jours plus tard la maîtresse, et l’annotation a changé. J’étais contente de ce que j’avais fait.
Cette injustice me rappelle un événement très douloureux que je n’ai jamais oublié j’ai fait toute ma scolarité avec mon amie Hélène Merlaub dont je m’aperçus qu’elle était juive lorsque les mesures ségrégationnistes ont été proclamées et l’obligèrent à porter l’étoile jaune. Je l’ai suppliée d’enlever cette étoile et de nous rejoindre dans la résistance, bien constituée dans le 18e. Elle a refusé et mourut à Auschwitz avec son père.
Après avoir quitté l’école communale (les cours complémentaires) en obtenant mon certificat d’études que j’ai eu avec une petite note car je ne savais ni chanter ni coudre, j’ai passé un concours, que malheureusement j’ai réussi, pour entrer dans une école de comptabilité–commerce, école où je n’ai rien appris, par refus, excepté l’histoire et la géographie. Je n’ai pas travaillé pendant cette année et demie en comptabilité. Je refusais d’apprendre la sténodactylo.
En histoire, j’avais un professeur qui nous parlait toujours de l’Allemagne, parfois avec des mots allemands ; clic nous valorisait l’hitlérisme comme système qui avait supprimé le capitalisme et nous parlait des bienfaits qu’apporterait la présence des Allemands en France. Je lui répondais, je disais le contraire de ce qu’elle affirmait en expliquant à mes camarades que l’hitlérisme venait de supprimer les organisations syndicales et ouvrières, que nous n’accepterions pas la présence de l’armée allemande en France. Malheureusement, c’est elle qui avait eu raison.
Mon père se rendit compte environ un an et demi après mon entrée dans cette école qu’il fallait que j’en sorte. Mon idée fixe était d’aller au Lycée Jules Ferry pour rentrer à l’école normale qui formait les institutrices. Mais je n’ai pas pu entrer dans ce lycée parce que la scolarité y était payante et que mon père était chômeur. Je suis donc allée dans un cours complémentaire où j’ai préparé et réussi mon brevet élémentaire. Là, je dois dire que, munie de ce diplôme, j’aurais pu en rentrant de déportation reprendre mes études. À mon retour, j’étais trop « abrutie ». Nous sommes en 1939, c’est la guerre qui commence.
Cette année-là, mon père partit sur un bateau transatlantique comme musicien, pour un contrat de quelques mois. Je suis donc restée seule avec ma mère et mon petit frère lorsque la « drôle de guerre » a commencé. Mon frère fut envoyé comme tous les enfants en province, les écoles étaient évacuées.
C’est cette année-là que j’ai adhérée au Parti Communiste. Je venais d’avoir 16 ans et de lire « les principes élémentaires de philosophie » de Politzer qui ont été le déclic de mon adhésion, exactement quinze jours avant que le Parti ne soit déclaré illégal. Je n’ai pu participer qu’à une seule réunion de cellule, en juillet. À l’époque, on n’adhérait pas avant 16 ans.
Les communistes ne comprenaient rien au pacte germano-soviétique qui eut lieu le 24 août 1939. Nous discutions surtout de l’illégalité du Parti. Une situation nouvelle se créait.
Pour nous, le pacte germano-soviétique était un recul pour mieux sauter. Les Anglais et les Français avaient essayé de signer avec les Russes un pacte qui n’avait pu naître par leur faute. Nous disions que l’Union Soviétique cherchait à gagner du temps pour se renforcer, s’armer, pour être plus forte contre l’Allemagne, et qu’il ne s’agissait que d’une ruse. Je viens de lire un livre qui, idiotement, résume l’entrée des soviétiques en Finlande à l’importation du socialisme. C’est en partie vrai, mais c’est aussi et surtout parce qu’ils redoutaient l’attaque allemande, malgré le pacte de non-agression.
L’Union Soviétique était à mes yeux le bonheur du monde. Mon père recevait des illustrations que je lisais. Je découvrais le bonheur des kolkhozes, les enfants qui partaient en vacances, les travailleurs qui se promenaient avec des fleurs... Un endroit sur terre où le capitalisme avait été renversé ! Les profiteurs écrasés, les idées de 1936 réalisées ! C’était Staline qui avait fait cela. Les révélations sur les purges ont été bien plus tardives. Quand bien même nous aurions su tout cela à cette époque, nous aurions dit que cela était nécessaire ! Nous étions prêts à tout accepter, tout ce que faisait l’Union Soviétique était bien.
Revenons en arrière. Nous sommes en 1939 après la dissolution du Parti et de certaines organisations, syndicats : Jeunesse Communiste, Jeunes Filles de France, etc. Henriette Schmitt, déportée dans le premier convoi de femmes pour Auschwitz, et qui n’en reviendra pas, me demanda si j’étais d’accord pour aider à reconstituer le Parti, car tout était déstructuré, les locaux avaient été réquisitionnés... Les syndicats, le Parti, les organisations de masse étaient liquidées par le gouvernement ; nous étions passibles de prison et menacés de mort si nous étions adhérents à la 3e Internationale, organisation qui regroupait tous les partis communistes du monde entier. Être membre d’un Parti ou d’une organisation adhérant à la 3e Internationale était, pour le gouvernement de l’époque, un acte de trahison.
Mon père, revenu de son voyage de travail, était d’accord avec cette ligne politique. Je pense que lui aussi participait à ces actions clandestines avec les camarades, mais il ne me le disait pas, c’était comme ça. Ma mère ne disait rien non plus, alors qu’elle avait connaissance de certaines activités de mon père.
J’ai commencé cette activité de reconstruction par les 15e, 14e, 19e et 7e arrondissements, j’allais à des adresses pour contacter des camarades. Mon « patron » était Maurice Berlemont. Il me donnait des adresses, des Humas, j’allais voir ces camarades, je leur demandais s’ils étaient d’accord ou pas pour faire quelque chose. Je revenais vers mon « patron » avec l’accord ou non de ceux que j’avais rencontrés. Comme une sorte de boîtes aux lettres ! En même temps, je reconstituais l’UJFF avec ces jeunes filles que j’allais retrouver dès 1940 dans la Résistance.
J’ai été arrêtée en 1939 par la police française, emmenée à la rue des Sausset, puis emprisonnée à Fresnes. J’étais accusée de « reconstitution de ligue dissoute appartenant à la 3e Internationale ». Nous étions quatre jeunes filles qui avions l’habitude de se retrouver au jardin du Luxembourg. Lors des interrogatoires, je ne répondais pas aux questions, ou alors avec arrogance ; je disais « Cela ne vous regarde pas, je fais ce que je veux. » J’avais du cran à cette époque, plus qu’aujourd’hui !
J’étais très en colère d’avoir été arrêtée. Mon père était venu au commissariat, mais rien n’y faisait. Sans brutalité, ils m’ont emmenée à Fresnes, à la prison des mineures. J’avais 16 ans. Nous étions dans des cellules séparées, habillées en robe de bure et chaussons ; nous mangions moyennement. Mes parents me faisaient passer un peu d’argent, je m’achetais des petits beurre et de la confiture.
La directrice de Fresnes protégeait les quatre jeunes filles détenues politiques que nous étions. La directrice avait refusé de nous mélanger avec les délinquantes de droit commun, voleuses, filles de joie. Même dans la cour nous étions seules. Cette femme pensait qu’il fallait faire la guerre aux Allemands, elle avait de la bienveillance pour les jeunes que nous étions. Quelques temps après, l’administration pénitentiaire nous avait réunies toutes les quatre dans la même cellule. Souvent nous chantions, car nous n’étions pas tristes !
Je me souviens de cette bonne sœur qui gardait les prisonnières adultes, souvent des gamines comme nous, des jeunes voleuses ou des filles de joie et qui, un jour, ouvrit la porte en nous disant : « Vous n’avez pas honte de chanter alors que les Allemands viennent de rentrer dans Paris ! », ce à quoi je répondis « Si vous aviez écouté les communistes, ils auraient armé le peuple de Paris et les Allemands ne seraient pas là ! ». Au même moment, Politzer avait apporté à la Chambre des Députés une déclaration du Parti Communiste clandestin proclamant qu’il fallait continuer la guerre contre l’Allemagne (ça je l’ai appris après).
Donc, le 4 juin les Allemands rentrèrent dans Paris.
Le lendemain, tous les détenus furent rassemblés dans la cour, un officier allemand nous fit un discours. Les mineures furent appelées à venir devant lui. En français, il nous dit que le National-Socialisme et le Communisme se ressemblaient beaucoup, qu’ils étaient là pour notre bien, et que la preuve en était qu’ils nous libéraient de Fresnes. Rapidement, nous quatre, nous prîmes la décision de ne répondre à aucune question et de ne pas dire un mot sur notre activité bien sûr, ni sur quelque autre sujet que ce soit.
La directrice, immédiatement, nous donna nos vêtements et nous dit de partir immédiatement, et vite ! Nous sommes donc, toutes les quatre, parties. Les Allemands dans Paris, au début, voulaient faire croire que tout serait paisible. Je me souviens même que, par courtoisie, ils étaient capables de descendre du trottoir pour nous laisser passer. Je suis restée à la prison de Fresnes de novembre 39 à fin juin 40, c’est à dire pendant 6 mois, ce qui est très long quand on a 16 ans !
Je retrouve ma famille. Mon père a reconstitué avec les camarades présents la « cellule Pigalle ». Ils se réunissent place des Abbesses. Je me souviens avoir traversé Paris avec mon père et deux autres camarades, en poussant une charrette en bois pour transporter une machine d’imprimerie. Les premiers tracts sortent.
e Moi je recherche une liaison avec la Jeunesse Communiste et les Jeunes Filles de France. Je la trouve à travers Gaétane Farin, l’ancienne secrétaire départementale de l’UJFF de Paris. Et, bientôt, nous reconstituons la JC du 18 avec au moins une trentaine de filles et de garçons, dont Jacques Grimbaum, notre responsable, qui sera l’un des premiers fusillés du Mont Valérien en 1942. Pour notre groupe d’une quinzaine de jeunes, notre première action a lieu le 14 juillet 1940. Pétain a supprimé la Fête Nationale du 14 juillet car Liberté, Égalité, Fraternité, ça ne va pas avec le fascisme hitlérien auquel il a fait allégeance ! Donc, notre groupe décide de fêter le 14 juillet et, pour nous, rien de plus simple que de se faire enfermer dans le square St-Pierre au pied du Sacré-Cœur, et de faire des inscriptions sur le mur blanc du bassin : « Vive la France », « À bas Pétain », « À bas Hitler », « Vive l’Union Soviétique », « À bas le fascisme ».
Une autre période va alors commencer.
Après les inscriptions au Sacré-Cœur, notre groupe des JC de la Butte Montmartre continua son action. Nous sommes en juillet-août 1940, notre activité est essentiellement de propagande. À cette période, j’ai retrouvé le contact avec la direction de la JC à Paris. Notre « patron », comme nous disions, est Maurice Berlemont, qui sera par la suite déporté.
J’ai été mise en contact avec lui grâce à Gaétane Varin. C’était une des dirigeantes de l’UJFF avant-guerre et, en sortant de Fresnes, je m’étais souvenue de son adresse et m’étais rendue à son domicile, place de La Madeleine à Paris.
Le groupe des JC de la Butte prend place au côté des autres groupes de JC du 18e, dirigés par Jacques Grimbaum.
En septembre 1940, mon père est arrêté dans le cadre des arrestations administratives par la police française. C’est à dire qu’un matin la police débarquait chez vous et, allez hop ! On vous arrêtait. Étaient recherchés les anciens militants de syndicats, (mon père était secrétaire du syndicat des musiciens), les anciens élus du Front Populaire, tous les hommes et femmes connus pour leurs idées et leur activité antifasciste avant-guerre.
Quelques semaines après l’arrestation de mon père, la police française vint pour m’arrêter. C’est mon premier coup de chance (pas de risquer d’être arrêtée mais de passer à travers !). Nous habitions au 3° étage et la concierge avait une loge au 1er étage. Je monte l’escalier et sur le palier, la concierge m’arrête « Ne monte pas chez toi, la police t’attend ». Moi, je n’ai pas du tout envie de retourner en prison, j’en sors depuis quelques mois. Donc, sans me le faire dire deux fois, je dégringole l’escalier et me voici dans la rue. Où aller ? Je n’ai rendez-vous que le lendemain avec mon nouveau « patron », Jean Compagnon, qui sera fusillé lui aussi par la suite.
Ne sachant où me rendre, car je me demande si mon arrestation est isolée ou si il y a eu un coup de filet dans le 18e, je ne me hasarde pas à aller chez mes camarades. Je vais donc chez ma grand-mère qui habite le 11e. Le lendemain, je rencontre mon patron et lui explique ce qui m’est arrivé. Sur le coup, le voici bien embêté. Il faut dire que j’ai 17 ans et que je dois rentrer dans la clandestinité, puisqu’il n’y a pas d’autre solution. L’après-midi, je rencontre ma mère qui me parle de la visite de la police, de la famille, de l’appartement, et elle me dit que les policiers lui ont dit que, si je ne me présentais pas rue des Saussaies avant quarante-huit heures, ils viendront l’arrêter, elle. Pour ma mère, il n’est pas question que je m’y rende. C’est un moment qui aura duré deux jours mais qui, plus je vieillis, plus il prend de l’importance à mes yeux. Durant ces deux jours, j’ai revu ma mère, je l’ai suppliée de quitter la maison avec mon petit frère ; elle pouvait être cachée à la campagne, c’était faisable. Mais elle n’a jamais voulu, parce qu’elle était persuadée que « la police française » ne commettrait pas cet acte odieux : arrêter la mère lorsque l’on n’a pas pris la fille. Hélas, les quarante-huit heures écoulées, ils sont revenus arrêter ma mère, ils l’ont emmenée, laissant seul à la maison mon jeune frère (âgé de dix ans). Ce sont des voisins qui l’ont recueilli, puis envoyé chez ma grand-mère où il restera jusqu’en 1942, date à laquelle il m’aidera à me sauver d’une arrestation. Mais ceci est une autre histoire que je raconterai plus loin.
Donc, me voici dans la clandestinité. Nous sommes en 1940 et pas encore bien organisés. J’ai toujours mes propres papiers et je vais coucher chez les uns ou les autres, par la suite j’ai ma chambre à moi dans le 11e arrondissement. Mais il me faut travailler, car nous n’avons pas encore de ressources. Un camarade du 18e me procure un travail. Il s’agit de défaire des filets de pêche pour en faire des pelotes de ficelle. Je suis là depuis deux ou trois semaines lorsqu’un matin, le patron m’appelle lorsque j’arrive : « Tu t’appelles Arrighi », « Oui Monsieur », « Tu es corse », moi pas très sûre « Heu, oui ! », « Sauve-toi, les policiers sont venus te chercher, ils vont revenir, voilà ta semaine et celle de la semaine prochaine. Allez, file, je suis corse moi aussi, je ne te demande pas ce que tu as fait, mais je ne dénonce pas un compatriote. »
C’est ma deuxième chance. Je suis sans travail, mais bien payée. C’est bien la seule fois de ma vie où j’ai été payée pour un travail que je n’avais pas fait !
Mes camarades du 18e me font rentrer dans une entreprise de vêtements, chez Naulet, dans le 11e. Nous fabriquons des uniformes pour les soldats allemands. Là, nous sommes un groupe de filles déjà engagées dans la résistance. Nous faisons entrer des journaux clandestins, tant et si bien qu’un jour, un officier allemand rassemble tout le personnel et fait un discours dans lequel il dit que « de mauvais Français ont dissimulé dans les pièces de tissus des tracts appelant à saboter le travail, que c’est très grave et que les coupables, qu’ils trouveront, seront punis. »
Nous, nous sommes bien contentes de voir que notre travail de résistantes a servi à quelque chose.
Mais mon séjour chez Naulet se termine brusquement. Un matin, à peine arrivée, mes camarades me préviennent : « Il faut que tu ressortes, la Gestapo est là, elle te cherche ». Ce sont les parents de Jacques Grimbaum qui m’ont fait prévenir, ils furent plus tard arrêtés et déportés à Auschwitz après avoir caché leurs deux filles qui, elles, survécurent. Pas simple de ressortir. Enfin, je vais voir le gardien, je lui raconte que ma mère vient d’avoir une syncope et qu’il faut que je rentre. Il me laisse partir. J’ai encore une fois échappé à l’arrestation.
Me revoilà sans travail.
Mais là, tout change, je deviens complètement clandestine, avec de faux papiers, une somme d’argent par mois et interdiction de mettre les pieds dans le 18e arrondissement.
Les communistes se structurent, la Jeunesse aussi. Il y a un responsable pour plusieurs arrondissements, la Jeunesse Communiste renaît. Nous avons un travail de propagande, nous faisons des inscriptions sur les murs, nous sortons notre journal « Le Bara ». Je change souvent d’identité. Je ne me souviens que de deux prénoms : Louisette et Jacquie. Ceux qui, comme moi, sont illégaux reçoivent des faux papiers. Les premiers revolvers nous sont fournis par les égoutiers de Paris, car lorsque les autorités avaient sommé les Parisiens de déposer toutes les armes dans les commissariats, les indisciplinés avaient jeté les leur dans les égouts. Les camarades égoutiers les ont bien entendu récupérées pour les donner aux résistants qu’ils connaissaient. J’apprends plusieurs fois à la campagne à me servir des armes, à les nettoyer.
J’ai, dans le 11e arrondissement, une planque où je les cache. Je dois les donner lors de rendez-vous précis à des gens dont on me donne des signes de reconnaissance.
En Europe, les Allemands gagnent partout. Il y a eu l’appel du Général De Gaulle, mais peu de gens le connaissent. Globalement, les gens sont résignés. Avec deux millions de prisonniers de guerre, les femmes et les jeunes sont les premiers à faire des actes de résistance.
Dans Paris, il y a de grandes manifestations. La première manifestation des étudiants a lieu le 11 novembre car un professeur communiste a été chassé de la faculté. La manifestation a lieu à l’Arc de Triomphe.
Cela paraît facile aujourd’hui, mais il fallait le faire à l’époque ! Un jour, le 14 juillet 1941, nous avons manifesté de la Porte St Denis à
Richelieu-Drouot. Il fait beau ce jour-là, malgré de petites ondées ; deux manifestations sont organisées. L’une de « diversion », place St Michel, dispersée sans heurts à hauteur de La Sorbonne. Le mot d’ordre circule à toute vitesse, « tous à Strasbourg-Saint-Denis ». C’est là que doit se dérouler la « grande manif », méticuleusement organisée par la J.C. Des petits groupes se forment par trois ou quatre. Des filles se promènent « innocemment », corsage bleu, blanc, rouge, se donnant le bras. Je me vois encore circulant entre les groupes. Un sourire par-ci, un clin d’œil par-là. Tout est en place. Ils sont tous là, venus des quatre coins de Paris. Ceux du 11e sont avec les jeunes Gaullistes que nous avons rencontrés quelques jours auparavant, alors que nous collions des papillons dans le quartier de La Roquette. Nous apercevons un groupe qui semble faire comme nous, nous nous approchons, ce sont des jeunes qui répondent à l’appel de De Gaulle depuis Londres, et qui sont décidés à célébrer le 14 juillet. Leur responsable est une blanchisseuse. Ce sont les premiers pas pour nous, du Front Patriotique de la Jeunesse (en cela nous répondions à l’appel du PCF de former le Front National de lutte pour la Libération de la France lancé le 15 mai 1941 et qui deviendra un puissant mouvement de la résistance. J’ai une carte de « Combattant Volontaire de la Résistance » au titre « d’appartenance au Front National de lutte pour la Libération de la France », titre que Le Pen a usurpé). Ceux du 10e sont aussi présents avec Ghertman et Titi ; plus loin, j’aperçois une de mes anciennes amies des Jeunes Filles de France du 13e, puis mes copains du 18e, ceux du 20e, avec Fernand Zalkinov, et puis d’autres et d’autres encore.
Et le groupe des « moufflets » du 19e avec René Roy. Ce sont ceux-là qui, à l’heure pétante, vont démarrer.
Ça y est. Maurice Deck, un petit gars du quart it*i Amérique, s’élance, drapeau déployé. Son drapeau doit être plus grand que lui. Il a à peine 16 ans et sera fusillé quelques mois plus tard. Les autres, tous les autres s’élancent à leur tour. Et La Marseillaise tonne, chantée à pleine voix. La Marseillaise, c’est notre chant de lutte, d’espoir, c’est l’amour de notre pays, lancé à la tête de l’occupant, c’est notre cri de révolte face à ces collaborateurs avec l’ennemi. C’est la certitude de la victoire Que voulez-vous, notre jeunesse avait appris à l’école communale la Révolution française de 1789 ! Bara, Viala, Hoche, Marceau étaient « nos idoles » ! Valmy, la victoire des soldats pieds nus qui battirent les armées coalisées d’Europe, ce sont ces noms que nous donnions à nos groupes, à nos journaux. Le mien se nommait « Le Pet il Bara », le journal de la Jeunesse patriotique de la région sud de Paris.
C’est toute cette jeunesse qui chante, qui crie « À bas l’occupant », « Vive la France », « Vive l’Union Soviétique », qui envahit la chaussée et avance, avance sans rencontrer d’obstacle jusqu’à Richelieu-Drouot. Les policiers français et les soldats allemands sont là. Nous nous dispersons, mais les banderoles accrochées aux arbres restent. La chaussée est jonchée de papillons bleus blancs rouges. Sur les trottoirs, aux terrasses des cafés, des passants nous applaudissent, quelques-uns viennent nous rejoindre. Combien étions-nous ? Quelques centaines, les optimistes disent un millier, moi, je ne me hasarderai pas à annoncer un nombre précis.
Un souvenir me revient. Juste avant la manifestation, il est tombé quelques gouttes de pluie et, avec les sandales que j’avais aux pieds, ce n’était déjà pas triste de marcher, mais alors de courir (j’ai toujours eu des problèmes de chaussures dans la résistance) c’était pire. Ce jour-là, j’ai aidé Pierre Daix, venu nous rejoindre avec les étudiants du quartier latin à se débarrasser de son imperméable par lequel le retenait un policier français. Par une des petites rues bien pentues qui jouxtent les grands boulevards à hauteur de la porte St Martin, un grand soldat allemand dévale la rue en hurlant, en tirant devant lui ; je crois qu’il avait plus peur que nous. Le lendemain, les journaux impriment « Hier, 14 juillet, 22 étrangers ont été arrêtés pour avoir arboré abusivement les couleurs françaises ». Le 24 juillet, une affiche rouge « André Marseron a été fusillé pour avoir chanté La Marseillaise le 14 juillet ».
Des manifestations en cette année 1941, il y en eut plusieurs, organisées par la jeunesse et par d’autres, les femmes en particulier. Mais je ne parle que de celles que j’ai connues et auxquelles j’ai participé comme organisatrice et actrice. Celles de la rue de la Roquette, rue de Belleville, rue Mirrha dans le 18e (celle-là je n’avais pas le droit d’y participer. Clandestine déjà recherchée, je ne devais plus mettre les pieds dans le 18e). Toujours elles reçurent un accueil bienveillant des populations de ces quartiers. Il y eut toujours quelques passants, des femmes, pour se joindre à nos cortèges. C’était tout cela, la résistance. Nous étions dans la première année de l’occupation. Et puis en juin, l’Union soviétique était entrée en guerre contre les armées d’Hitler. Pour tous ceux qui souhaitaient l’écrasement du 3° Reich, ce fut une nouvelle extraordinaire. Tout d’un coup, nous étions suis de vaincre : l’Angleterre, De Gaulle, maintenant l’Union soviétique, c’était formidable. Pour nous les JC, nous avions eu bien raison d’écrire « Vive l’Union soviétique » sur les murs du bassin du Sacré-Cœur. Nous espérions que l’Union soviétique viendrait dans la guerre pour écraser le nazisme. Mais là, en ce 21 juin 1941, c’était fait. L’espoir était grand... mais insensé. Jamais, en ce temps-là, nous n’aurions pensé que nos luttes dureraient jusqu’en 1945 ! Nous avions tellement confiance ! Puis les Etats-Unis aussi rejoignirent les alliés. Je me souviens, lors du débarquement allié en Afrique du Nord, que j’avais demandé à mon responsable si, maintenant, la guerre allait vite finir ! Il m’avait répondu que non. Mais c’était un premier pas. Nous étions en 1942. Il faudra attendre Stalingrad en 1943 pour croire que la victoire est possible. Mais je serai alors Neubrandenburg, kommando de Ravensbrück.
Mais revenons aux manifestations que nous organisions. La plus belle, celle qui me tient le plus à cœur, c’est la manifestation rue de Belleville. Il y avait l’OS (l’organisation spéciale) des adultes communistes qui nous aidaient en gardant les bornes de police afin que personne n’appelle les flics. Les gens de la rue de Belleville nous applaudissaient, les marchandes des quatre saisons nous donnaient des fruits.
Une autre manif de qualité devait se tenir un jour gare St Lazare, c’était au mois d’août. Mais une « fuite » avait permis aux flics d’être présents. Nous nous étions repliés sur les grands boulevards, mais la répression fut féroce, la police et les Allemands ont arrêté des camarades, dont deux ont été fusillés deux jours après. Ce furent les toutes premières affiches rouges qui parurent dans Paris. Écrites en allemand et en français, elles annonçaient « que le juif Tyzelman et le communiste Gautereau avaient été fusillés pour avoir manifesté contre l’armée allemande ».
C’étaient les premiers camarades avec qui nous luttions depuis 1940 qui payaient de leur vie leur engagement contre le fascisme et pour l’indépendance de la France. Il y en aura beaucoup d’autres, mais chaque fois qu’une affiche rouge paraissait sur les murs, c’était un coup de poignard dans nos cœurs, mais aussi et surtout une raison de plus pour lutter contre l’occupant et ses valets de Vichy.
Lorsque l’URSS est entrée en guerre, nous pensions que le conflit allait bientôt finir car l’Armée Rouge ne pouvait être que gagnante. Nous étions pleins d’illusions, nous ne mesurions pas la force des nazis.
Cette période était très dure.
Lorsque nous avons formé l’Organisation Spéciale, nous étions persuadés qu’il fallait une organisation armée contre l’occupation. L’O.S. de la Jeunesse Communiste exigeait que nous soyons sérieux, courageux, disciplinés.
Vers la fin de l’année 1940 naît donc une nouvelle forme d’organisation, l’O.S. Organisation Spéciale.
C’est à la Jeunesse Communiste que revient l’honneur de choisir les premiers combattants armés.
Il faut comprendre qu’en 1940, les Parisiens qui étaient revenus d’exode étaient les femmes, les enfants, les vieillards – les hommes étaient prisonniers de guerre et qu’ils ne trouvaient plus rien dans les boutiques. Pendant ce temps-là, les soldats de l’armée nazie se promenaient dans les rues de Paris, allaient au théâtre, au cinéma, s’amusaient à Pigalle, c’était le gai Paris. Il fallait leur créer des difficultés, ils ne se « sentaient » pas en guerre ; or nous étions en guerre.
Cette situation était insupportable mais peu de gens osaient s’insurger contre elle à cette époque.
J’étais responsable des jeunes dans plusieurs arrondissements de Paris, et mon « patron », qui était André Leroy, me demanda si je connaissais des jeunes prêts à s’engager dans la lutte armée. Il fallait être courageux et avoir le sens des responsabilités. A cette époque, j’ai désigné Gilbert Brustlein qui dirigeait la Jeunesse Communiste du 11° qui était très active et Fernand Zalkinov du 20°. Avec ces deux copains, nous avons créé deux groupes, chacun dans son arrondissement. J’ai su au retour des camps ce qu’ils avaient fait comme actions car, une fois désignés, je n’ai plus eu de contact avec eux.
D’autres groupes ont également été créés dans le 19e, le 20e, le 10e, le 1er, le 2e, le 18e etc. C’est dans ce cadre-là que rentre l’action de « Fabien » contre l’officier à Barbès-Rochechouart. Nous devions nous attaquer aux officiers, aux usines qui produisaient pour l’armement allemand. Il est vrai qu’à l’époque (nous sommes fin 40, début 41), le mot d’ordre n’était pas forcément accepté. Nous n’étions pas des « tueurs », nous n’allions pas tuer un ouvrier allemand, peut-être un antihitlérien, un communiste. Il y eut pas mal de discussions entre nous ; et il faut se rappeler que De Gaulle, à la radio, avait dit à peu près : « La lutte armée c’est bien et utile, mais pas tout de suite ». De plus, nous n’étions pas encore beaucoup armés et nous ne savions pas bien nous servir d’une arme. Un souvenir avec une amie du 18e, Micheline Jalabert, et un jeune, Nicolas, nous cherchions un officier allemand mais, n’ayant qu’un couteau, nous avions renoncé car tuer un homme à l’arme blanche était infaisable. N’est pas tueur qui veut !
Gautereau et Tyzelman avaient été fusillés pour avoir participé à la manifestation en août 1941 sur les grands boulevards.
Nous voulions tous les venger, c’étaient les tout premiers fusillés, nos copains ; c’est en réaction que Fabien abattit le premier officier nazi à Barbes Rochechouart, le 23 août 1941. Avec Fabien, il y avait Brustlein et Zalkinov dans la rue, pour le couvrir.
Dans l’opinion publique, il y avait des avis contradictoires sur l’appréciation de cet acte. Dans un premier temps, beaucoup ont pensé que c’était un règlement de comptes de mauvais garçons, car c’était à Barbès.
La lutte armée a eu du mal à démarrer, mais personne ne connaissait l’ampleur de ce qu’allaient faillies nazis à cette date. Et puis, la lutte armée, c’était, entre autres, aussi, le sabotage, ou bien faire sauter une usine comme celle des « isolants » à Vitry.
Mais il y en aurait des choses à dire sur la façon dont les groupes de jeunes de l’O.S. ont fait leur boulot ! Trop souvent dans les mêmes logements, les mêmes planques, ils se retrouvaient chez les parents d’untel. Brustlein et Zalkinov logeaient dans la même chambre avec la planque d’armes ! Mais le malheur, c’est que tous ces jeunes ont été fusillés ! Nous apprenions leur disparition au fur et à mesure, c’était vraiment terrible.
Dans l’O.S., il n’y avait pas beaucoup de femmes ; par exemple, dans le 11e arrondissement, il n’y en avait qu’une Madeleine, compagne de Jean Capievic, un couple de résistants parti ensuite à Lyon, où Jean deviendra maire communiste à la libération.
Dans le groupe du 19e dirigé par Jean Carré, il y avait une jeune fille, Simone Schlos, qui fut arrêtée avec tout le groupe, 27 jeunes garçons jugés du 7 au 14 avril 1942 à la Maison de la Chimie ; tous furent condamnés à mort, sauf quatre. Simone Schlos fut décapitée à Bologne en Allemagne le 2 juillet 1942. Le groupe de l’O.S. du 11e fut arrêté également et jugé, du 4 au 6 mars 1942 dans la galerie des fêtes du Palais Bourbon. Ils furent fusillés le 9 mars 1942.
Combien d’autres jeunes furent assassinés pour leur action dans l’O.S., dans la Résistance ? Nous avons payé cher notre lutte contre l’occupant nazi. Je parle longuement de ces deux groupes car c’étaient mes premiers camarades de lutte contre l’occupant. Je les connaissais tous, et bien d’autres qui furent aussi fusillés. Enfin, hommage leur aura été rendu avec « la cloche » du Mont Valérien.
Je n’ai jamais été membre de l’Organisation Spéciale, mon « patron » voulait que je reste responsable de la Jeunesse Communiste. Plus tard, ceux de l’O.S. sont devenus les FTP, puis les maquisards. Tous ceux qui furent arrêtés furent tous torturés avant d’être fusillés Quelques-uns parleront. Très peu. À l’époque, nous ne les excusions pas, mais le temps qui passe invite à plus de compréhension qui peut dire qu’il ne parlerait pas sous la torture ?
Quelques mois après, j’étais responsable de la jeunesse sur la Seine sud ; on m’avait demandé de quitta Paris, j’étais sur Ivry, Choisy, Villejuif, y compris sui le nord de l’Essonne actuelle, jusqu’à Montereau. Je me souviens du sabotage du dépôt de la gare de Vitry, nous étions en rapport avec les camarades cheminots de Villeneuve St-Georges. Nous tirions nos tracts à la ronéo chez un camarade qui, après-guerre, travailla et eut des responsabilités syndicales à la Snecma, Jean Le Hen. Sa mère nous nourrissait, je me souviens du chocolat que nous apportait une camarade femme, pour nous, les jeunes. Nous acheminions nos tracts chez les camarades pour les distribuer. Je changeais de domicile sans cesse, je fus un moment hébergée chez un médecin dont je n’ai jamais connu le nom. C’était un petit pavillon au fond de son jardin. Un soir, une camarade a dormi là, je l’ai retrouvée à Ravensbrück, je ne connaissais pas son nom. Mes « patrons », à cette période, étaient Benac et Despouy, fusillés tous les deux par la suite.
Un jour, l’un des deux me dit : « Il faut couper toutes relations, il faut te mettre au vert (expression de l’époque) et quitter Paris et la région parisienne ». De ce fait, pendant plus de quinze jours, en juin 1942, ce fut la solitude complète je devins dangereuse pour les autres car recherchée par les flics. C’était très pénible. Ils ont annoncé à mon père, déjà emprisonné à Châteaubriant, que j’étais condamnée à mort. J’ai su, bien plus tard, que la raison de cette condamnation par contumace concernait le procès de la « Maison de la Chimie ».
Je ne peux finir cette première partie de mon activité dans l’OS, puis dans la Jeunesse Patriotique (qui fut créée avec le Front National de lutte pour l’indépendance de la France en 1941 par le Parti Communiste et d’autres Français qui refusaient l’occupation, le fascisme, le régime de Pétain), sans parler de quelques-uns de ceux qui furent mes «patrons» comme nous les appelions et qui non seulement nous apprenaient à vivre dans la clandestinité, mais encore nous aidaient à comprendre le développement de la guerre et des luttes que nous menions et nous entouraient de leur chaude amitié. Parmi ces camarades remarquables, je citerai André Leroy, déporté à Buchenwald, Despouy et Benac, fusillés, Roger Arnould, déporté à Buchenwald, Jean Compagnon, fusillé.
Un « cadreur », c’était un adulte qui, en premier lieu, nous entourait « nous, les jeunes » de sollicitude. C’était en général un adulte du Parti. Avec lui, nous discutions de l’avancement de la guerre. Les cadreurs s’inquiétaient de savoir comment nous nous nourrissions, nous donnaient les tickets indispensables, du pain, un peu de viande et...des cigarettes pour vivre.
Mon premier cadreur s’appelait, de son nom de guerre, Paris. Un de ses soucis était que je ne tombe pas enceinte car j’avais à l’époque un copain, Jacques Pescio, qui mourra à Ravensbrück, au camp des hommes, quelques jours après la libération du camp. Je n’ai jamais connu le vrai nom de ce camarade et je ne sais pas ce qu’il est devenu, mais je le revois comme hier. Mon deuxième cadreur fut Roger Arnoux, qui m’emmena dans l’Est de la France, en train, à St Quentin ; il me mit en relation avec des cheminots (je le retrouverai à la Libération après qu’il fut déporté, mais j’y reviendrai). Mon travail consistait à reformer la Jeunesse Communiste à partir d’un fichier d’adresses.
Ensuite, je suis allée chez des résistants. On m’a choyée, dorlotée ; j’étais quasiment comme la fille de la maison. C’était à la Madeleine, près de Nancy. J’ai aussi été reçue à St-Nicolas-de-Port, dans une famille de cheminots.
Les Allemands étaient très présents en Meurthe-et-Moselle. Je me souviens des mines de fer, des usines métallurgiques. Il y avait eu des arrestations massives de mineurs car quelqu’un avait parlé. Je changeais d’habitation très souvent, accueillie formidablement chez les mineurs. Nous avions constitué la Jeunesse Communiste, participant ainsi à la création des premiers Francs-Tireurs et Partisans. J’ai le souvenir d’un hébergement chez un mineur de fer très pauvre, avec ses enfants qui étaient rationnés en raison des tickets alimentaires. Un de ses fils de 13 ans avait encore droit à des tickets de lait et il me réservait cette précieuse boisson. À l’époque, je me prénommais Louisette, je circulais à vélo. Dans les Ardennes, je fus reçue dans une famille de cheminot où il y avait une jeune femme, leur fille, avec un bébé. C’était extraordinaire de voir un petit enfant ! Il y avait aussi le frère, avec qui j’ai sillonné les routes des Ardennes, à bicyclette pour reconstituer la J.C. et former les premiers groupes de FTP. Il a été arrêté plus tard et déporté.
Je me souviens qu’en Meurthe-et-Moselle, il y avait un camarade allemand, un antifasciste, qui avait été interné au camp de Borgeuroor, responsable du travail en direction des soldats allemands et qui fut arrêté en même temps que tout notre groupe. Mais lui fut fusillé immédiatement.
Mon rôle était un travail de conviction : commenter l’actualité, l’attitude de Pétain et s’organiser contre l’occupation. Agir.
Un jour, j’ai rendez-vous avec un responsable du Parti, chez lui, et là, je suis accueillie par deux policiers en civil. Je comprends tout de suite qu’il s’agit d’une souricière. Menottée, je suis emmenée au commissariat de Police de Nancy. A la question posée par le commissaire sur mon identité, je réponds que cela ne le regarde pas, ce à quoi il me rétorque : « Dans les mains de la Gestapo, tu verras si tu ne leur répondras pas. » Cela m’a montré tout de suite la complicité qui existait entre la police française et la Gestapo. Ce commissaire connaissait exactement le traitement réservé aux prisonniers.
La Gestapo m’a interrogée. Ils savaient mon vrai nom : Odile Arrighi. Je n’ai jamais compris que, connaissant mon identité, ils n’aient pas fait la relation avec la recherchée, condamnée à mort de Paris que j’étais aussi ! Cela a été sûrement ma chance. Les questions portaient sur mon activité ; j’étais très en colère de m’être fait arrêter, je refusais de parler mais je n’ai pas été torturée.
La nuit, je n’étais pas fière. Le lendemain matin, l’interrogatoire reprenant, je vis que le responsable avait un œil au beurre noir. Mon camarade, Charles Désirât, lui avait envoyé le cendrier au visage, ils avaient oublié de le menotter... Comme j’étais contente !
Ils m’ont donc menottée, ils m’ont frappée, me donnant des gifles, des coups de poing dans la figure. J’ai ensuite été transférée à la prison de Nancy, dans les sous-sols. Il y avait juste une lucarne en haut du mur. Je suis restée seule dans cette cellule durant trois mois, dont quinze jours menottée. Je n’avais qu’une gamelle de soupe et un bout de pain, ainsi qu’une unique gamelle d’eau pour boire et me laver.
C’était des Allemands qui nous gardaient. Celui qui s’occupait de ma cellule mit plus de dix jours avant de m’emmener aux lavabos. Je compris pourquoi le jour où il m’emmena, car il y avait un miroir et il ne voulait pas, sans doute, que je vois mon visage amoché, tuméfié. Peut-être une forme d’humanisme. Après tout, c’était un simple soldat.
Trois mois après, nous avons été regroupées à une douzaine dans la même cellule, j’y ai retrouvé la camarade responsable des femmes de la région. Nous avions été toutes et tous arrêtés. Mon amie Michèle est morte à Ravensbrück avant que je n’y arrive. Il y avait de la promiscuité, mais nous étions mieux ensemble. Le plus terrible, c’était lorsqu’ils emmenaient les hommes pour les fusiller. Nous les entendions chanter la Marseillaise, ils criaient « courage », « on s’en sortira ». Là, c’était très dur.
Michèle et moi avons été emmenées à St Quentin. C’était mieux qu’à Nancy ; nous avons reçu des colis de la Croix Rouge qui nous avait donné de nouveaux vêtements. Cela faisait trois mois que nous avions les mêmes vêtements, la même culotte ! Pas même un peigne pour se coiffer ! Il faisait froid, d’octobre à janvier.
La police française de Saint-Quentin venait nous chercher tous les jours à la prison allemande, sous prétexte de nous interroger. Ils nous emmenaient à la PJ, nous donnaient à manger, de la lecture... Le deuxième jour, un policier nous dit : « Vous êtes communistes, si vous vous évadez avec les allemands, on ne vous rattrapera pas ; si vous vous évadez lorsque vous êtes avec nous, on fera tout pour vous rechercher car, pour l’avenir, on pense qu’il vaut mieux qu’il y ait des gaullistes que des communistes au gouvernement ». De l’anticommunisme pur, bien que très contradictoire.
Nous partons de Saint-Quentin et, avec Michèle, je retourne à Nancy, à la prison où je tombe malade. Des maux de ventre très forts avec de la fièvre. Les Allemands, très peureux de la maladie, m’ont envoyée à l’hôpital de Nancy, au sous-sol, en cellule. L’hôpital de Nancy près de la prison Charles III s’appelait et s’appelle toujours Hôpital Central. Il était tenu par des sœurs, il y avait un policier à ma porte et un dans le couloir. Après trois jours d’hospitalisation, j’ai été opérée du ventre, je n’ai jamais vu le chirurgien.
Environ quinze jours après, un soldat allemand est venu me chercher pour rentrer à la prison. Ma copine était partie dans un convoi de femmes ; j’ai compris que mon hospitalisation m’avait empêchée d’être de ce départ. À plusieurs reprises, j’ai essayé de savoir de quoi j’avais été opérée. C’est encore un mystère, même aujourd’hui je ne le sais toujours pas.
Un- matin, un officier de la Gestapo vient me chercher avec un soldat et m’emmène à la gare de Nancy. Me voilà dans la gare, où tout le monde regarde cette jeune fille menottée à un soldat, accompagnée d’un officier de la Gestapo, qui monte dans le train pour Paris.
Là, une voiture nous attend. Je me demande bien où je vais, et, soulagement, nous arrivons au fort de Romainville. Ouf ! Je ne vais pas repasser dans les mains de la Gestapo.
J’ai dû arriver au fort de Romainville durant l’hiver 42-43 (novembre décembre ?). J’ai fait le voyage de Nancy – prison Charles III seule. Je pensais y retrouver, en arrivant, ma compagne de résistance dans les Vosges cl à la prison de Nancy et de Saint-Quentin. Mais elle était déjà partie à Ravensbrück, dans le convoi des 19 000.
J’étais seule, un peu perdue, mise en quarantaine. Bientôt, un visage est apparu derrière les barreaux de la salle d’isolement au rez-de-chaussée à Romainville. Un sourire, des paroles d’encouragement vite échangées, cl puis ces mots, dont je me souviens encore comme si c’était hier : « Ne t’en fais pas, tu vas bientôt monter dans la chambrée. Tu verras, il y a beaucoup de jeunes. » Effectivement, quelques jours après, je rejoins la « chambrée », une majorité de femmes de trente à trente- cinq ans. Désillusions ! J’avais dix-neuf ans et ces femmes me semblaient vieilles, elles avaient trente ans ! ! ! Nous en rions encore. Il y avait Rose, Hélène, Régine et bien d’autres. La Russe de l’ambassade et Wilma, ma copine autrichienne, arrêtée pour résistance.
À Romainville, nous étions fort organisées, notamment pour les colis des familles et de la Croix-Rouge que nous partagions scrupuleusement. Moi, je n’avais jamais de colis. Mon père et ma mère étaient dans un camp d’internement administratif, et ma seule famille - tante et oncle - avait recueilli mon petit-frère ; et, comme ils ne connaissaient personne à la campagne et étaient de ressources très modestes, ils n’avaient, pour manger, que ce que leur octroyaient les tickets d’alimentation, c’est-à-dire pas grand-chose.
Nous venions de toute la France, celles qui étaient mères de famille nous dorlotaient.
C’était un grand moment de solitude car mes parents étaient internés à Châteaubriant, mon petit frère était chez mon oncle, et ma famille complètement éclatée. Moi-même, je n’ai jamais écrit à ma famille ma peine, ce que je subissais ; il fallait que je le garde pour moi. C’était aussi mon caractère. Je ne leur écrivais pas pour ne pas les inquiéter.
Depuis 1940, ma grand-mère était malade, mon frère était chez ma tante, ma mère était à Chateaubriand. Un jour, c’était la première visite à laquelle elle avait droit, elle devait recevoir la visite de ma tante et de mon petit-frère. Il avait 10 ans. Alors qu’ils s’apprêtaient à partir, la police française arriva, il y avait trois ou quatre policiers. Ils venaient me chercher, car ils avaient su que je me rendais quelquefois chez ma tante. Mais mon frère me vil arriver à vélo, il me cria par la fenêtre : « Barre-toi, les flics sont là ». Ils emmenèrent ma tante à La Roquette et mon frère Jeannot à Denfert-Rochereau. Dans un endroit dont je ne me souviens plus du nom, qui n’était pas une prison mais une maison pour les « enfants abandonnés ». Il fut mis à la section des délinquants, après avoir passé deux jours au commissariat de police.
Il a été récupéré par mon oncle, avec l’accord écrit de mon père. Liberté surveillée, car il devait aller chaque semaine au commissariat de police.
Ma tante, lors du procès qui lui a été intenté, ne pouvait être libérée que si moi, sa nièce, venais témoigner qu’elle n’avait aucune activité politique. C’était un piège. J’avais écrit une lettre au Président du tribunal, je me souviens l’avoir rédigée dans le square de Notre-Dame, expliquant qu’elle n’était pas résistante, que mon frère allait être abandonné, que mes parents étaient internés... Ce courrier a dû être convaincant puisque ma tante fut libérée. J’ai des souvenirs très forts de mon petit frère, aujourd’hui décédé ; il m’a rendu de sacrés services, notamment en m’amenant des vêtements aux rendez-vous que je lui donnais.
Retour à Romainville
Nous organisions des conférences, avec des sujets les plus divers, selon les compétences des unes et des autres : littérature, histoire, musique, etc. et des cours de politique. J’ai même dû faire des dictées ! Et je fais toujours autant de fautes d’orthographe, pardonnez-moi mes copines. Je me souviens d’avoir reconstitué les cours de l’école élémentaire du Parti, que j’avais suivi en pleine clandestinité à la fin de 1940. Le prof était Maurice Berlemont, ça se passait rue la Folie Régnault, chez ma tante, et nous étions trois élèves.
Nous organisions aussi beaucoup de spectacles. Nous avons joué, en costumes s’il vous plaît, réalisés avec les moyens du bord, l’Avare de Molière (un triomphe !) et donné une revue des provinces françaises avec costumes, chants et danses. Très souvent, nous organisions des récitals de poèmes et des tours de chant. Nous avions une chorale dont le point culminant de notre activité fut « l’Ode à la joie » de Beethoven.
Et surtout, nous pratiquions la solidarité envers « les hommes », prisonniers comme nous, enfermés dans le bâtiment voisin, et que nous voyions quelquefois lors de la promenade, tourner en rond comme nous de l’autre côté des barbelés. Nous leur lavions leur chemise (ça, c’était permis) et nous échangions de la correspondance (ça, c’était défendu). Comment faisions-nous ?
Pour le comprendre, il faut savoir que le fort de Romainville était une caserne et que les WC étaient des bâtiments uniques, un peu à l’écart, séparés en deux par un mur. D’un côté, les femmes ; de l’autre, les hommes. Pour passer les lettres et les recevoir, il fallait se faire enfermer dans le bâtiment après la promenade des femmes et, après les avoir soigneusement enveloppées dans des tissus imperméables, passer le paquet par le trou (c’étaient des WC à la Turque), faire l’échange avec le camarade chargé de ce « travail » lors de la promenade des « hommes ». Nous échangions ainsi des informations, mais aussi des lettres d’amour, des nouvelles des familles pour celles qui avaient un mari, un frère, emprisonné à côté. Inutile de dire que personne ne se servait jamais de ces deux WC. J’ai fait ce « travail » pendant plusieurs mois, jusqu’en août 1943, date de ma déportation, et j’ai connu, bien longtemps après, celle qui me remplaça. C’était la mère de Liliane Nunès, du Pré-Saint-Gervais, avec qui j’allais me retrouver après la guerre à l’Union des Femmes françaises de la Région parisienne.
Mais le souvenir le plus marquant de Romainville, c’est avant tout « la grève de la faim ». Nous sommes en mars 1943, Fabien vient d’arriver au fort avec plusieurs autres FTP. Puis nous apprenons que les « hommes » sont transférés aux casemates (à Romainville, ce sont des cellules creusées dans le talus du fort). À vrai dire, nous ne savons pas trop pourquoi ; ce que nous savons, c’est que les camarades qui quittent Romainville sont fusillés ou déportés (à ce moment-là nous disions « emmenés en Allemagne »). Puis, nous apprenons qu’il s’agissait d’un plan d’évasion découvert. Quelques jours après, la nouvelle de l’évasion réussie de Fabien et d’un autre camarade nous parvient. Les hommes des casemates sont privés de nourriture en représailles. Il nous faut agir. D’abord, nous faisons une délégation auprès de Trapp, le chef de camp. Pendant ce temps-là, toutes crient : « La soupe aux casemates », frappent sur les châlits, les murs, les fenêtres, les gamelles ; ça s’entend de loin ! Évidemment, aucun résultat. Alors, nous décidons « la grève de la faim ». À l’heure de la soupe, nous allons chercher les bidons comme d’habitude, mais, arrivées à l’entrée de notre bâtiment, nous descendons toutes et nous renversons les bidons par terre. Les slogans fusent : « La soupe aux casemates », « sortez-les des casemates », et puis, nous entonnons La Marseillaise. Les gardiens allemands se précipitent, veulent nous faire rentrer. Mais pas si facile que ça de faire reculer je ne sais combien de femmes en colère, prêtes à se battre, il faut bien le dire. Le chef de camp, Trapp, arrive, revolver au poing, et tire en l’air. Il a cette phrase dont je me souviendrai bien souvent à Ravensbrück, puis à Neubrandenburg : « Vous vous permettez cela ici, mais là où l’on va vous emmener, vous seriez déjà toutes abattues ! ».
Notre grève de la faim a duré quarante-huit heures. Nous avons été punies, enfermées nuit et jour dans les chambrées, sans colis de la Croix-Rouge, et surtout sans courrier. Et cela, c’était terrible car, parmi nous, il y avait des mères qui restèrent sans nouvelle de leurs enfants jusqu’à leur départ au camp de concentration.
Les hommes quittèrent les casemates pour être déportés.
Danièle Casanova et Marie-Claude Vaillant- Couturier étaient déjà parties dans un convoi en avril. Ce fut le premier convoi de femmes déportées, qui quitta la France pour Auschwitz. Marcelle, mon amie arrêtée à Bordeaux, était enceinte ; son ami, Lucien Dupont, avait été fusillé. Lorsqu’ils ont formé le convoi pour l’Allemagne, Danièle et Marie-Claude, dirigeantes de l’UJFF, ont décidé que Marcelle ne devait pas partir, parce qu’enceinte ; pas une des femmes ne bougea. Le chef de camp vint leur tenir un discours pour les faire céder, mais rien à faire. Le convoi est parti pour Auschwitz, sans Marcelle. Elle fût emmenée au Val-de-Grâce, puis revint à Romainville avec sa petite fille. Au bout de quelques semaines, la Croix-Rouge est venue chercher Christiane. C’était une superbe petite fille que nous adorions toutes. Je la vois encore aujourd’hui comme hier, et pourtant, Marcelle a aujourd’hui quatre-vingt-deux ans, et Christiane, deux enfants et quatre petits-enfants.
Pour nous, un premier convoi parti en juin 1943. Je fis partie du convoi dit des « 22 000 » en septembre 1943 avec d’autres compagnes venues occuper les places laissées vides, pas longtemps, par celles du convoi précédent. Lorsqu’un peu avant mes camarades des « 21 000 » étaient parties, j’étais très émue en leur disant « au revoir ». Je ne voulais pas les quitter. Elles étaient ma famille, mes sœurs, mes camarades.
Nous savions toutes que nous allions en Allemagne, mais nous pensions à la prison, mais pas aux camps. Nous ne savions pas ce que c’était, pas plus que le premier convoi dont je parle plus haut ne savait ce qu’était Auschwitz.
Nous nous sommes rendues compte de la destination horrible lorsque nous sommes arrivées dans le camp !
Bien que nombreuses, la rébellion était impossible. C’est la Gestapo qui nous gardait à Romainville, et nous n’imaginions pas l’avenir.
Je suis arrivée en septembre 1943 à Ravensbrück.
En septembre 1943, donc, le chef de camp, très heureux, nous annonce que nous partons en Allemagne. Nous sommes parties à cent cinquante, dans des autobus, encadrées par des soldats allemands. Nous chantions La Marseillaise, « Ce n’est qu’un au revoir mes frères ». Lorsque nous sommes arrivées à la gare de l’Est, nous avons découvert que le reste des places du train étaient pour des « volontaires » du travail en Allemagne. Nous avons eu la chance de faire le voyage dans des wagons normaux, pas dans des wagons à bestiaux. Nous étions entassées à vingt dans un compartiment de huit places. Nous nous sommes vite organisées : les unes par terre, les autres sur les banquettes ou dans les filets. Nous avons voyagé quatre jours sans rien avoir à manger en dehors de quelques colis de la Croix-Rouge, que quelques-unes d’entre nous avaient reçus à Romainville et que nous partagions. Mais surtout, sans rien boire. La soif, c’est pire que la faim !
Toute la traversée de la France, nous criions par les fenêtres : « Nous ne sommes pas des volontaires, mais des politiques ! » Nous avions même écrit à la craie, par la vitre, « politiques ». Nous voulions, en traversant les villages, que les gens sachent que nous n’étions pas des travailleurs volontaires. Nous avons été autorisées à aller aux WC du train une ou deux fois en trois jours, et nous avons pu dire au conducteur du train qui nous étions.
Le voyage dura trois jours et trois nuits ; nous sommes arrivées la quatrième nuit.
Nous étions arrivées à destination, mais nous ne savions pas où nous étions. Nous n’avions pas une peur à la hauteur de ce qui nous attendait. Lorsque nous sommes descendues du train, nous étions en pleine campagne.
Et là, il y eut les hurlements. Les S.S. ne parlaient pas, ils hurlaient. Les chiens berger allemand nous mordaient les jambes. Il y avait « les policières » du camp (des déportées qui faisaient ce travail, nous ne le savions pas en arrivant mais nous l’avons appris très vite) qui nous tapaient dessus avec leur gourdin. Des femmes avaient des valises, certaines étaient âgées. Les S.S. et les femmes policières voulaient nous faire marcher en rang cinq par cinq. Mais c’était un véritable troupeau qui avançait, les unes soutenant les autres, mais la tête haute. Il faisait nuit, nous ne savions pas où nous arrivions. A cette époque, je crois pouvoir dire que personne ne savait ce qu’étaient les camps tic concentration. Certes, nous savions que les nazis avaient mis les opposants à Hitler dans des camps, des communistes, des socialistes, des croyants catholiques et protestants ; nous savions qu’ils arrêtaient les juifs cl les tziganes, mais nous n’avions pas d’idée exacte sur l’horreur du fascisme, de l’hitlérisme.
On nous conduisit dans un baraquement. Ils nous dirent : « Déshabillez-vous, posez vos affaires par terre, vous les retrouverez après une douche ». Nous n’avons jamais rien retrouvé. Une femme, déportée comme nous, nous appela par ordre alphabétique ; ils avaient tous les noms, l’administration S.S. était très bien tenue.
Arrighi, j’étais la deuxième de la liste. Sitôt appelées, ils nous faisaient rentrer dans une autre pièce pour nous tondre. Il fallait enlever tous les poils, les cheveux. Cette nudité collective était terrible, tant pour les jeunes que pour les femmes plus âgées.
Une chemise, une culotte, une veste rayée, une robe, des claquettes en bois, avec dessus un morceau de tissu cl un foulard blanc pour se mettre sur la tête nous ont été donné, ainsi qu’un numéro. Ce dernier était très important. Il marquait la volonté des nazis de nous faire perdre toute identité. Nous n’étions plus Madame ou Mademoiselle une telle, nous étions devenues un numéro, une « stück », un morceau pour les S.S.
Le numéro attribué devait être connu par cœur en allemand et tout de suite. Très rapidement, toutes les femmes connaissaient leur numéro, car sinon elles recevaient des coups de matraque. Le numéro « 22 335 » me fut attribué. Cela me donna tout de suite une idée de l’immensité du rassemblement, mais pas encore toute la nature de ce qu’était un camp. On est dans l’ordre de l’impensable, de l’irrationnel.
Une fois que nous étions toutes passées à la tonte, après avoir récupéré nos nouveaux vêtements et notre numéro, les femmes et les hommes S.S. ont essayé de nous mettre en rang cinq par cinq. Mais nous résistions, certes pas habituées à marcher en groupes, mais surtout parce que nous ne le voulions pas. Les cent cinquante femmes que nous étions étaient dignes et rebelles, nous étions toutes des résistantes, catholiques, gaullistes et communistes.
C’était la nuit, mais nous apercevions des baraques qui annonçaient l’immensité du camp.
Là, je dois vous raconter une petite histoire : j’avais une cape bleue et, lorsque je suis arrivée à Ravensbrück, Martha Desrumaux, dirigeante communiste du Pas-de-Calais, nous a accueillies parce qu’elle parlait français, surveillée par les S.S.. Martha connaissait une camarade du groupe, Jeannette Têtard. Elle s’approcha d’elle en lui disant que, parmi nous, il y avait une jeune qui avait une cape à enlever tout de suite car sinon, elle irait tout de suite au cachot, étant donné qu’elle avait perturbé le transport J’ai eu de la chance, je dirai toujours que j’ai eu de hi chance.
Enfin, nous sommes arrivées dans une baraque, la baraque 13. Nous étions parquées dans « la cuisine », avec interdiction de s’asseoir, de parler, de communiquer. Mais, dès que la chef de baraque qui nous gardait s’absenta il quelques temps, nous nous asseyions, parlions, chantions De quatre heures du matin à vingt-deux heures, nous restions sans bouger, debout. Le seul moment où certaines sortaient, c’était pour aller chercher de grands récipients de soupe que nous mangions toutes ensemble.
L’appel, chaque matin, se faisait devant la baraque. Ainsi, nous découvrîmes rapidement les autres détenues dans les allées conduisant à la place d’appel, elles étaient dans un sale état. Maigres, le dos courbé, traînant les pieds, certaines couvertes de boutons. Cela nous donnait l’image de ce que nous allions devenir. Il y avait toutes les nationalités. Nous les voyions passer lorsqu’elles allaient à l’appel le matin, au milieu du camp. Il y avait des femmes militaires soviétiques, elles étaient les seules à marcher au pas. Elles étaient fières, c’était leur manière à elles de résister. Au contraire, dans notre groupe de Françaises, nous avions une réticence très marquée à marcher cinq par cinq ; ce qui nous a valu bien des coups de bâtons, et la punition la plus répandue et combien pénible de « poser », c’est-à-dire de rester debout, sans bouger, souvent des heures durant !
Le jour de l’arrivée, les S.S. nous avaient donné ordre de coudre sur notre veste et notre robe un triangle rouge, mais nous n’avions ni fil ni aiguille, ce qui nous avait obligé d’échanger un morceau de pain contre ces objets de première nécessité avec des prisonnières plus anciennes.
La première nuit dans cette baraque est mon pire souvenir de Ravensbrück.
Nous étions sur nos lits à trois étages, et, bien qu’encore bavardes, nous cherchions le sommeil. Soudain, nous avons entendu crier, hurler une femme. Ce que nous avons vu était horrible. Elle était par terre, les chiens excités par le S.S. la déchiquetaient. Cette pauvre femme était sortie du baraquement la nuit alors que c’était interdit. Je crois que c’est à cet instant que nous nous sommes rendues compte réellement de l’enfer où nous étions arrivées. Déjà la tonte avilissante et cette femme déchiquetée, c’était l’horreur !
Nous étions cent cinquante dans ce baraquement où il n’y avait qu’un lavabo. Les Françaises étaient traitées de « schmutzigs » (« schmutzig » en allemand), c’est-à-dire « sales ». Mais nous n’avions rien pour nous laver. Pas de savon, de gant, de serviette, de brosse à dents, de peigne. Rien pour se laver mais il fallait néanmoins être propre. Tout était fait pour nous avilir. Rester des êtres humains était la chose la plus importante.
Les femmes qui étaient là depuis longtemps nous glissaient parfois des conseils, nous donnaient quelques bouts de chiffons aux usages multiples. Mais nous n’avions pas le droit de communiquer, de parler entre nous. Je me dis que la déportation était l’art et la manière d’essayer de faire ce qui était interdit de faire.
Il fallait survivre !
Je me souviendrai toujours d’une camarade que nous appelions « la mère Dupuis », c’était pour nous une vieille de 60 ans, les cheveux blancs, et il était particulièrement avilissant de la voir nue. C’était choquant pour les jeunes que nous étions.
Un jour, nous avons été amenées sur la place d’appel, cette place où tous les matins, à quatre heures, les détenues étaient comptées. En rang, cinq par cinq et par baraque, et, à chaque fois, les Allemands se trompaient en nous comptant, et nous injuriaient en même temps. Ils se trompaient toujours. Il faut dire qu’il y avait les mortes de la nuit, d’autres à l’infirmerie. Leurs comptes ne tombaient jamais justes et pendant le comptage, nous restions dehors, au froid, pendant des heures, deux, trois, quatre et plus parfois.
Un matin, notre groupe fut emmené sur cette fameuse place. Nous nous demandions bien pourquoi. Ils nous firent déshabiller et passer devant un médecin qui nous regardait les mains ! Toujours la même logique illogique. C’est ainsi qu’hormis cinq camarades, nous avons toutes été retenues pour être dans un Kommando à Neubrandenburg.
Tous les camps centraux, Ravensbrück, Sachsenhausen, Mauthausen, Buchenwald, etc. avaient des Kommandos qui étaient des camps moins grands, mais parfois pire que le central. Nous, nous partîmes à Neubrandenburg où nous restâmes jusqu’à notre libération, le 1er mai 1945, par l’Armée soviétique. C’était au Nord de Berlin, dans la poche de Stettin, où il faisait encore plus froid.
Nous avons voyagé dans les wagons à bestiaux mais, comme nous n’étions que cent cinquante, cela n’a pas été trop terrible. Nous arrivâmes ensuite sur une ligne secondaire, suivie d’un long chemin à pied et là commença un autre jeu des S.S.. Par cinq, il fallut marcher, courir, marcher, courir sous le harcèlement des S.S. qui nous accompagnaient. Leur chef était à cheval tandis que les autres, tout le long de la colonne, nous cravachaient, hurlaient et nous frappaient avec leur badine.
Enfin, nous sommes arrivées au camp.
Neubrandenburg est moins grand que Ravensbrück, mais les conditions sont les mêmes. Nous sommes toujours dans des baraquements en bois, à 300, avec des lits à paillasse à trois étages. Nous dormons à deux sur la paillasse, soit soixante centimètres à se partager. Nous avons une impression de moindre promiscuité, en comparaison de Ravensbrück où il y eut jusqu’à quarante mille femmes enfermées dans le camp. On est, dans ce cas, toujours côte à côte avec quelqu’un. Alors que dans celui-là, nous sommes 3 000 femmes dans un camp aussi vaste.
À Neubrandenburg, pour 3 000 femmes, il y a une seule baraque dans le centre du camp pour se laver, avec une vingtaine de robinets. Toujours pas de savon, pas de serviette, pas de brosse à dents, pas de peigne, etc. Heureusement qu’une bonne partie de notre temps de repos est consacré à nous épouiller les poux du corps. Une fois, ils nous ont mis nos vêtements à l’épouillage. Ils nous les ont rendus humides, en tas, au milieu d’une place où nous avons dû attendre nues, en plein hiver.
Le jour de notre arrivée, la chef du bloc n’était pas là. Le bidon de soupe était prêt, nous étions les cent cinquante Françaises d’un côté, les Russes de l’autre côté du bidon. La tension montait, la colère s’emparait de nous, nous avions toutes faim. D’un seul coup, quelques très jeunes filles russes se mirent à danser autour de la soupe, chantant et tapant dans leurs mains, empêchant ainsi Françaises et Russes de se servir n’importe comment, hors de la présence de la chef de bloc. Si nous nous étions ruées sur le bidon, il y aurait eu des représailles très fortes. Une histoire très symbolique qui reste gravée dans ma mémoire.
Lorsqu’on n’a pas de droits, il faut inventer des rapports nouveaux entre les Hommes. La solidarité s’est développée très rapidement, d’abord entre filles de même nationalité, puis de façon beaucoup plus internationale. Il n’y avait pas que des rapports de fraternité, il ne faut pas enjoliver la réalité. Les conditions étaient difficiles, mais des groupes s’entendaient bien, par exemple les Françaises, les Yougoslaves, les Tchèques. C’étaient essentiellement des politiques, des résistantes, des antifascistes.
Certes il y eut au début, surtout, un grand problème de langue, puis nous avons appris à nous comprendre, avec quelques mots d’allemand, de russe, de tchèque, de polonais, etc. Il y eut des bagarres ou des violences verbales, mais jamais de rapports de domination, car nous subissions déjà celle des S.S. et de leur encadrement, notamment celui des Polonaises.
Il y eut aussi des chefs de bloc femmes qui profitèrent de leur pouvoir en s’achetant, notamment, des petites russes qui avaient très faim. Les chefs de bloc étaient toujours au service des S.S., parfois certaines un peu moins brutes que les autres.
Il y avait, lorsque nous étions malades, la possibilité d’aller à l’infirmerie, mais nous savions que c’était le mouroir, d’autant qu’il n’y avait rien d’autre que de l’aspirine, et encore ! Les bandages nécessaires étaient faits avec du papier ! Rien n’était prévu pour l’hygiène. Plus une femme n’avait ses règles, heureusement d’une certaine façon ; mais cela nous donnait, par ailleurs, des inquiétudes sur notre capacité plus tard à avoir des enfants. Souvent, nous avons eu nos enfants très vite après notre retour. C’était notre revanche. Ils n’avaient pas réussi à complètement nous démolir.
La résistance dans le camp passait aussi par le chant, interdit bien sûr. Certaines chantaient des cantiques, d’autres des chants révolutionnaires, cela faisait partie de notre lutte pour rester des êtres humains. Et puis, il ne fallait pas se laisser aller.
Certaines se récitaient ou inventaient des recettes de cuisine. Très nombreuses étaient les femmes qui notaient, même sur un bout de papier, des recettes pour les diffuser aux autres. Bien entendu, les recettes auraient pu nous faire attraper une hépatite ! On pensait, on rêvait, on imaginait des œufs, du beurre du sucre ! Nous étions quelques-unes à lutter contre cette phobie des recettes de cuisine, car certaines devenaient folles, vraiment folles.
Moi j’écrivais des contes de fées pour m’évader. Mes histoires étaient aussi mes cadeaux que j’offrais à mes copines, pour un anniversaire, pour Noël. Celle qui avait un peu plus de forces à un moment les donnait aux autres. C’est tout cela qui nous a permis de ne pas mourir en se laissant aller. Nous étions toutes faites pour mourir. Nous étions « programmées » pour tenir une moyenne de huit mois.
Nous mangions très mal. Le matin, une gamelle d’eau noire, dite de café ; le midi, une gamelle d’eau chaude, dite « la soupe », avec deux ou trois morceaux de rutabaga ou de choux, des betteraves. Le midi, nous mangions à l’usine avec interdiction de nous asseoir ; nous avions un quart d’heure pour avaler notre « soupe ». Le soir, nous recevions environ dix centimètres de pain noir avec une rondelle de saucisson, ou une cuillère de confiture, soi-disant offerte par les villageois d’à côté.
Les rapports humains étaient très forts, sinon nous ne nous en serions pas sorties. Dès que l’une d’entre nous parlait de sa famille, de ses gosses, une autre intervenait pour lui dire d’arrêter, pour la forcer à penser, à parler d’autre chose. Idem lorsqu’une fille pleurait. Certaines craquaient, mais nous les récupérions à tour de rôle.
Les croyantes n’avaient pas le droit de prier mais, lorsque nous avions un dimanche où nous ne travaillions pas, ce qui était extraordinaire, quelques-unes, au nombre de cinq ou six, se rassemblaient au fond de la baraque pour prier ensemble et nous, les jeunes communistes, nous faisions le gué en surveillant l’arrivée de la chef de bloc. C’était normal.
Pour les nazis, nous étions des « stücks », des morceaux qu’ils « vendaient » aux usines qui nous faisaient travailler. Bref, le marché aux esclaves. Contradictoirement, nous avons beaucoup et peu travaillé. Beaucoup au sens où nous étions à l’usine de six à dix-huit heures avec un quart d’heure pour manger – et debout.
Peu dans la mesure où nous étions trop fatiguées, souvent aussi ignorantes du travail à accomplir, et surtout de très mauvaise volonté.
Les presque trois mille femmes travaillaient à l’usine, très peu restaient au camp pour les différents travaux à effectuer. Nous partions par colonne le matin et nous traversions le village. Souvent, les gens, les gosses nous lançaient des cailloux. L’usine se situait à un kilomètre et demi, et à six heures du matin, nous devions être devant la machine.
Nous produisions des pièces pour les moteurs d’avions. J’étais outilleur aiguiseur, je travaillais sur une meule pour affûter des fraises et des forets. Nous n’étions pas motivées, évidemment, et nous essayions parfois de faire du sabotage, mais sans savoir comment, car nous n’avions jamais, comme femme, travaillé dans ce genre d’usine ; alors, nous ralentissions le plus possible la production.
En revanche, dans des camps de détenus hommes, comme à Dora, à côté de Buchenwald, un camp construit dans la montagne où l’usine construisait les « V2 », les bombes volantes, là, les hommes ont saboté la production. Il y avait des techniciens, des ingénieurs. Nos camarades étaient pendus lorsqu’ils se faisaient prendre. À la fin de la guerre, le gouvernement anglais a d’ailleurs reconnu que, si tous les « V2 » construits à Dora étaient tombés sur Londres, celle-ci n’aurait plus existé. Il y eut beaucoup de sabotage dans les camps des hommes, le risque qu’ils prenaient était considérable.
Chez Siemens, notre usine, nous étions gardées par les femmes S.S. mais, dans les ateliers, nous étions encadrées par des ouvriers contremaîtres allemands. Les contremaîtres étaient souvent des hommes âgés, réquisitionnés et blessés de 14/18, qui ne pouvaient pas aller au front. Certains, odieux, se prenaient pour des S.S.. D’autres étaient un peu plus sympathiques, sans doute par pitié vis-à-vis de nous. Il faut dire que nous n’étions pas belles à voir, maigres, en costumes rayes, rasées, sales.
En face de l’atelier, il y avait le stock de pièces tenu par une Polonaise qui parlait français ; elle me donnait du papier et des bouts de crayons pour écrire. Parmi les contremaîtres allemands, il y eut des hommes plus humains que les nazis, qui nous aidaient comme ils pouvaient. Il y eut aussi des brutes hitlériennes. Et puis, il y eut des antifascistes. Dans notre atelier, nous avons eu la « chance » d’avoir un contremaître antifasciste pendant près d’un an. D’abord, il faisait tant qu’il pouvait notre travail, n’hésitant pas à se mettre à la machine. Bien sûr, il ne fallait pas qu’une femme S.S. le surprenne. Il nous avait installé un coin pour nous reposer dans une armoire, et il veillait devant. Si une femme S.S. approchait, il se mettait devant l’armoire et lui racontait je ne sais quoi. Il nous donnait des nouvelles de la guerre. À moi, il me donnait du papier pour écrire mes histoires et veillait à ce que je ne me fasse pas prendre par une femme S.S.. À la fin de la guerre, lorsqu’il n’y avait plus rien à manger, il nous apportait chaque jour une gamelle de la soupe de son réfectoire et, chacune à tour de rôle, nous nous régalions. Nous l’appelions Paul. En voici la fin tragique.
Nous sommes en mars 1945. L’usine est souvent bombardée mais, comme je l’ai déjà dit, cela nous réjouit, et nous descendons bien volontiers dans les caves servant d’abris. Paul aussi. Mais, le bombardement terminé, il faut remonter, et les femmes S.S. se déchaînent. Vite, vite, toujours plus vite, et nous n’avons plus beaucoup de forces. Ce jour-là, une petite russe, une toute jeune gamine, s’effondre dans l’escalier, la femme S.S. se précipite sur elle et commence à la bastonner. C’est alors que Paul, notre contremaître, commet ce geste inimaginable : il attrape la femme S.S. par le col et l’envoie promener. La petite russe se relève et se sauve. Il vient de lui sauver la vie. Mais d’autres femmes S.S. ont vu la scène et l’entourent. Nous ne l’avons jamais revu. Beaucoup plus tard, nous, les anciennes de Neubrandenburg, sommes retournées à Neubrandenburg et nous avons appris que, dans cette ville, il y avait toujours eu un groupe d’antifascistes actifs. Peut-être Paul en faisait-il partie. La fois où nous sommes retournées à Neubrandenburg, la municipalité de l’époque nous a très bien reçues. C’était la RDA. Depuis les choses ont changé, mais nous sommes toujours bien reçues.
Il y a toujours une petite colline, le tombeau et le monument à la mémoire de nos compagnes décédées, ainsi que deux salles du Musée de la ville consacrées au camp. Mais nous ne savons toujours pas si le nom de Paul figure sur le Monument à la mémoire des antifascistes allemands. Il paraît que ce sont des jeunes gens, garçons et filles, qui doivent veiller à l’entretien de ce mur. C’est cela l’espoir.
Parmi les travailleurs allemands, certains nous donnaient des informations sur ce qui se passait en Europe, sur les avancées et les échecs de l’armée hitlérienne. Parfois, aussi, nous comprenions des bribes de discussions entre allemands, ou quelques titres dans les journaux qui traînaient.
A la victoire de Stalingrad, nous avions ressenti de la joie, comme rajeunies de dix ans ! C’était pour nous magnifique et terrible à la fois, car nous pensions que deux mois après la défaite d’Hitler, tout serait fini. Et les mois passaient, nos illusions aussi. Cela nous avait donné de la force, mais remonter la pente face à la réalité était dur.
Il s’est passé la même chose avec le débarquement des alliés en Normandie. Nous pensions que la guerre allait finir et, qu’en quelques semaines, les alliés seraient à Strasbourg. A l’inverse, lors de la bataille des Ardennes, plusieurs d’entre nous s’étaient écroulées de désespoir. Ces informations, qui nous reliaient à l’extérieur, à la vie, étaient très importantes pour nous.
À l’usine, il y avait de la débrouille. Je me souviens de Betty, qui travaillait dans un atelier où elle avait de l’eau chaude et de l’eau de javel en morceaux. Elle nous fournissait ces derniers qui servaient à soigner nos furoncles. Certaines femmes en étaient pleines, aux jambes notamment. C’était un désinfectant efficace, mais très douloureux. Betty nous amenait un seau d’eau chaude dans les WC de l’usine où nous nous retrouvions pour laver, à quelques-unes, sept ou huit, nos culottes à toute vitesse. Être propre était un combat permanent pour la dignité. Lorsque l’une d’entre nous ne se lavait pas, les autres la forçaient, parfois même avec brutalité, pour qu’elle réagisse et prenne un minimum soin d’elle.
À l’usine certaines s’évanouissaient, d’autres ou les mêmes mouraient d’épuisement, de faim. Il fallait toujours le soir que nous ramenions le corps au camp, pour l’appel, le comptage.
C’était un camp d’extermination par le travail ! Il y avait ce type de camp de concentration et les camps d’extermination massive conçus pour les juifs et les tziganes, comme notamment Auschwitz. Cependant, des camarades détenues avec nous étaient juives, mais parce qu’elles avaient été arrêtées comme résistantes.
Dans notre bloc « n°3 », il y avait une « chef de bloc » qui, au départ, était une prisonnière allemande, Elle sortait de prison, envoyée à Neubrandenburg pour mater les Françaises. Une perverse, très violente, méchante. Bile prenait plaisir à nous envoyer des seaux d’eau glacée pour nous réveiller, ou bien nous obligeait à attendre indéfiniment devant le bidon de soupe, alors que nous avions une faim terrible. Elle nous punissait sans cesse, en nous envoyant décharger les trains qui arrivaient à la gare, ou bien encore, sur le terrain d’aviation, à cinq kilomètres du camp, pour déblayer les ruines des bombardements russes. Ces jours-là, le seul plaisir que nous avions était d’avoir mangé quelques pissenlits sur le bord de la route. Et puis, les bombardements nous réjouissaient toujours.
L’usine a aussi été bombardée, et en partie démolie. Là aussi, cela nous donnait du courage, d’autant plus que les femmes S.S. qui nous gardaient nous faisaient descendre à toute vitesse dans les abris. Par contre, le camp n’a jamais été bombardé mais lorsque les avions passaient, ils nous disaient bonjour avec leurs ailes.
Une fois, nous avons été punies, c’était la Pentecôte 1944. Normalement, nous ne devions pas travailler. On nous emmena à la fabrique pour transporter des briques d’un endroit à un autre. Cela n’avait aucun sens, mais il ne fallait jamais chercher une cohérence apparente dans les ordres des S.S. Sinon celle de nous abaisser, de nous rendre encore plus « stück ». Nous avions décidé de chanter, c’était la petite Renée qui commençait toujours, car elle chantait bien. Elle entonna Trenet, Tino Rossi, et la femme S.S. qui nous gardait ne dit rien. Elle devait s’ennuyer, assise sur le tas de briques, à nous surveiller. De temps en temps, elle hurlait, on ne savait pas pourquoi, mais nous passions si bien nos briques d’un tas à l’autre ! Nous, encouragées, nous chantions un peu plus fort nos chants de lutte et nous décidâmes, au retour, de chanter La Marseillaise. La Marseillaise de la Révolution française, qui avait accompagnée toutes les luttes des Français et des révolutionnaires de bien d’autres pays. La Marseillaise que nos copains chantaient en partant pour être fusillés. Eh bien, nous allions la chanter en rentrant au camp, pour prouver que nous étions encore des combattantes. Je ne sais comment mais, lorsque nous sommes arrivées, une grande partie de nos compagnes de toutes nationalités nous attendaient. Elles savaient que nous allions chanter la Marseillaise ; pour elles aussi c’était un chant de lutte. Certes, cela n’a pas duré longtemps. Sur nous se sont abattus les gourdins des « policières » du camp. Nous avons toutes dû courir vers la place d’appel. Nous y sommes restées longtemps. Nous, les Françaises, nous avons dû poser devant notre bloc je ne sais plus combien de temps, mais au moins une bonne partie de la nuit, et nous avons été privées de nourriture. Mais nous étions contentes !
Le lendemain, nous sommes retournées à la fabrique. Plus question de chanter. Le soir, en rentrant, nous étions encore privées de soupe et ce sont des femmes yougoslaves qui, par solidarité, nous ont donné leur bidon de soupe. De la solidarité internationale récompensant le fait que nous avions osé chanter La Marseillaise.
Les chefs de bloc, les policières du camp étaient souvent des Polonaises. Je ne sais pourquoi mais les relations les moins fraternelles, les plus décevantes, étaient pour nous celles avec les prisonnières polonaises.
Nos « mères » jouaient un rôle important parmi nous. C’étaient des femmes plus âgées que nous, elles veillaient sur nous. Nous étions très nombreuses à être très jeunes. Elles nous couvaient d’amitié, d’amour, elles nous raisonnaient aussi. Elles étaient douces, nous maternaient un peu. Elles étaient mères de famille, exprimaient un besoin de sentiments réciproques, nous apportaient une aide morale précieuse. Le seul colis de La Croix-Rouge que nous avons reçu était arrivé avant la libération du camp, la distribution de son contenu avait été gérée par « les mères ».
Mes meilleures copines du bloc pensaient, disaient que mon attitude ressemblait à Chariot, de Chaplin. Beaucoup de dérision dans mes propos et mes attitudes parfois drôles. Comme un clown qui fait rire mais, en même temps, capable malgré tout d’être très triste. Trouver de quoi rire, se moquer, ça donne de la force. Elles m’avaient même confectionné un « petit Chariot » en mica !
La plus grande souffrance dans les camps, ce fut, pour moi, le froid et la fatigue. Parfois, je m’évanouissais de fatigue à l’appel.
À l’approche de la libération des camps, les S.S. oui décidé de vider les camps en nous mettant sur les routes, avant tout afin que les alliés ne voient pas la réalité dans toute son horreur ; de la même manière, ils ont essayé de démolir tous les fours crématoires et les chambres à gaz.
Nous avions avec les polonaises, les russes, les tchèques et les yougoslaves organisé « un comité de lutte international » depuis plusieurs mois. Nous voyions la fin de la guerre arriver. Nous savions que l’Armée soviétique était à environ cinq kilomètres. Mais nous ne savions pas ce que les S.S. allemands allaient faire de nous. Alors nous avions décidé de tout faire pour attendre l’armée soviétique, de ne pas boire d’eau car les S.S. pouvaient l’empoisonner et de nous répartir ce qu’il restait de nourriture, ainsi que de tout faire pour ne pas être évacuées.
Mais les événements ne se sont pas passés ainsi. D’abord, nous avons commencé à ne plus rien avoir à manger. Ils avaient vidé les cuisines. C’était la débandade complète dans le camp. Et le matin du 24 ou 25 avril, les S.S., ainsi que des soldats, ont envahi le camp, fusil au poing, tirant dans tous les sens et nous ont mises sur les routes.
Cette fuite sur la route fut catastrophique puisque des milliers de détenus sont morts d’épuisement. Tout l’encadrement S.S. nous accompagnait, c’était la débâcle ! Nous étions 3 000 femmes sans savoir où nous allions.
Tous les camps ont été évacués dans des conditions horribles. Des milliers de déportés sont ainsi morts sur les routes. Lorsqu’on ne pouvait plus marcher, on était abattu d’un coup de revolver.
Au bout de deux jours de marche, tout le monde se croisait, il y avait des colonnes de prisonniers de guerre, de travailleurs STO, des colonnes d’allemands qui fuyaient devant l’avancée de l’armée soviétique. Sur le bord de la route nous croisions des cadavres, d’hommes, de femmes et d’enfants, mais aussi des animaux crevés, des vaches, des chevaux. C’était Dantesque ! À un moment donné, notre groupe croisa des soldats italiens qui voyaient bien que nous étions des déportées, avec nos robes à rayures. Nous leur demandâmes à manger. Ils nous donnèrent un gros paquet de morceaux de sucre. Nous avions été deux à recevoir ce précieux don, mon amie Betty et moi. Il fallait maintenant le distribuer, et toutes le voulait. Nous avons dû nous battre physiquement pour que ce sucre soit distribué calmement et le plus justement possible. Ce sucre a sauvé la vie de plus d’une de nos camarades.
À un moment, en fin de journée, les tirs se sont amplifiés et les femmes S.S. qui nous gardaient se sont affolées... et nous, nous avons profité de cette panique pour nous enfuir. A dix-sept, nous avons escaladé un talus et nous sommes réfugiées dans un bois.
Nous sommes restées groupées là pour dormir. Nous avons été réveillées par un soldat allemand qui nous a prévenu qu’il fallait rentrer dans les terres pour ne pas être reprises ou tuées par les S.S. Alors, nous avons décidé de marcher vers l’Est, en pensant, au fond de nous, que nous pourrions aider l’armée soviétique ! Dans une situation désespérée, on a encore des rêves, des illusions.
Nous étions à bout de forces, chacune d’entre nous pesait quelques trente, trente-cinq kilos. Après quelques heures de marche, nous sommes tombées dans un champ de pommes de terre. Et nous avons mangé des pommes de terre crues ! Puis, nous avons vu deux poteaux indiquant Gross-Plasten et Kleine-Plasten.
Une de nos « mères » nous désigna Henriette, Betty et moi pour aller voir s’il était possible de se réfugier dans ce village (à partir de là et jusqu’à notre embarquement dans les camions, nous ferons tout ensemble, toutes les trois). Alors, péniblement, bras dessus, bras dessous, tellement faibles et si épuisées que nous devions nous tenir l’une l’autre, nous sommes parties en éclaireur.
Le village était désert, pas âme qui vive ; nous sommes rentrées dans une maison, tout était en plan, la nourriture sur la table. Nous devinions une évacuation des habitants dans l’urgence. Puis, en remontant une rue du village où nous cherchions une planque pour notre groupe de dix-sept, nous avons entendu par un soupirail, en contrebas d’une façade de maison, des hommes qui parlaient en russe. Nous avons appelé, ils sont venus au devant de nous et se sont rendus compte que nous étions des déportées.
D’abord, ils nous ont nourries, puis nous ont promis une planque, une cachette ; nous sommes allées rechercher nos camarades. À la tombée du soir, nous avons toutes dîné d’un ragoût de pommes de terre. Cela faisait trois jours que nous n’avions rien mangé, uniquement quelques morceaux de sucre et des pommes de terre crues. Parmi nous, une Estonienne nous traduisait la conversation. Nous avons été cachées dans le grenier à foin du village, en promettant aux prisonniers de guerre qui nous avaient recueillies de ne jamais sortir, sauf quand l’armée soviétique arriverait. Il fallait pourtant bien manger ; alors nous trois, nous sortions du grenier à foin et nous cherchions des victuailles dans les maisons.
Il y a deux choses que nous avons faites et dont je ne suis pas fière : un jour, un « malgré-nous » alsacien, enrôlé de force dans l’armée hitlérienne, voulait que nous l’hébergions, mais nous n’avons pas voulu. Une autre fois, une femme seule, qui errait dans le village, a demandé à se joindre à notre groupe ; c’était une travailleuse volontaire, une Française, et nous avons refusé de l’intégrer au groupe.
À l’aube du 1er mai, on entend soudain chanter les balalaïkas ; les soviétiques sont là ! Un commandant et son état-major, dont un docteur.
Cet officier, dont je me rappelle parfaitement encore aujourd’hui le visage, nous installa dans la maison la plus confortable du village, au mur de laquelle une plaque commémorative est aujourd’hui apposée.
Le 1er mai, nous avons déjeuné avec son état-major, et nous lui avons posé mille questions sur la guerre et l’après-guerre. Je me souviens de sa réponse : « Rentrez vite, il y a encore beaucoup de travail pour vous ! » Nous nous sommes lavées, nous avons brûlé nos vêtements, sauf la veste rayée, conservée jusqu’alors et encore aujourd’hui, et nous avons essayé de trouver des vêtements au château (le châtelain, colonel S.S. dont nous vîmes la photo en arrivant, avait abattu toute sa famille, sa femme, la grand-mère et les deux enfants) où il ne restait plus qu’un chien qui hurlait à la mort. Qu’avait-il fait ce S.S. pour avoir si peur de l’armée soviétique ? ! Nous avons trouvé des vêtements et nous nous sommes habillées.
Lorsque nous nous étions sauvées de la colonne, nous avions perdu deux de nos camarades : Monette, une jeune complètement épuisée, et Pioc, une de nos « mères » qui l’avait soutenue. Déjà, dans le grenier à foin, nous nous étions aperçues de leur absence. Mais comment faire pour les retrouver ? Au flair, nous voici parties, toutes les trois, à la recherche de nos deux camarades et, le plus extraordinaire, c’est que nous les avons retrouvées dans une grange où, du reste, s’étaient réfugiées d’autres Françaises. Mais le problème qui se posa à nous, c’est que ni Pioc ni Monette n’étaient en état de marcher ; Henriette resta avec elles et, Betty et moi, nous retournâmes à Gross-Plasten. Betty, qui était une paysanne, avait repéré qu’au château, il y avait des chevaux et une charrette. Sans hésiter, elle attela le cheval à la charrette et nous voici reparties. Nous avions en fin de journée ramené Pioc et Monette dans notre charrette. C’est ici que se situe une histoire dont je me souviendrai toujours : l’officier soviétique nous a sermonnées et interdit de circuler seules dans les forêts, sur les routes de campagne, au risque de graves problèmes avec les soldats soviétiques. Il était inconcevable pour nous d’imaginer quelque problème avec les soviétiques, au cou desquels nous aurions sauté. Mais l’officier nous rappela, avec raison, que quels que soient les nationalités, les soldats soviétiques étaient comme tous les hommes en guerre !
Deux ou trois jours plus tard, des prisonniers de guerre français sont venus nous voir. Ils nous ont beaucoup aidées. Ils étaient pleins de sollicitude pour nous. Ils nous ont informé qu’à une vingtaine de kilomètres, à Waren, il y avait le centre de rapatriement russe.
Lorsqu’en 1977, je suis retournée avec l’Amicale de Ravensbrück dans ce village de Gross-Plasten, l’émotion était à son comble. Le maire et la population nous ont accueillies les bras ouverts, les gamins avaient des bouquets de fleurs à nous offrir. La maison où nous nous étions réfugiées était transformée en maison de retraite. Je me souviens de cette femme, très âgée, qui est venue nous remercier, au nom de tous les villageois, de n’avoir rien pillé ni cassé dans les maisons. C’était très émouvant, même trente-deux ans après, nous étions fières de nous, fières d’être Françaises.
En fait, j’ai appris ce jour-là que pendant les trois semaines où nous étions restés dans ce village, les habitants étaient planqués dans les bois aux alentours el surveillaient nos allées et venues.
Le 8 mai, nous avons su que la guerre était finie. Cette nouvelle nous avait été donnée par nos amis prisonniers de guerre. Nous étions contentes, mais nous contenions toujours nos émotions. La question restait posée de savoir comment nous rentrerions en France.
À Waren, les soviétiques se chargeaient de rapatrier ces milliers de gens. Les Russes nous proposèrent de nous faire rentrer en France, mais en passant par Odessa qui était leur centre de rapatriement. Cela ne nous plût pas beaucoup car Odessa, c’est à l’Est, et nous, nous voulions aller le plus vite possible vers l’Ouest, la France.
Alors, les Soviétiques nous proposèrent de partir dans deux charrettes tirées par des chevaux et de traverser le nord de l’Allemagne jusqu’à ce que nous trouvions les Américains. Un jeune soldat soviétique nous suivait en vélo et veillait à ce que l’on nous nourrisse dans les villages où nous passions, et nous trouvait des granges pour dormir. Les villageois allemands étaient « neutres » mais nous donnaient tout ce que nous demandions.
C’était surprenant de voir les Allemands gênés devant nous. Il faut dire que leur armée en avait tellement fait voir au peuple soviétique qui paya un si lourd tribu à la guerre, avec ses millions de morts et des dizaines d’Oradour-sur-Glane !
Arrivées sur l’Elbe, les Américains nous firent monter dans leurs gros camions pour nous emmener dans leur centre de rapatriement, une ancienne caserne allemande. Là, nous nous sommes retrouvées avec d’autres déportés, des prisonniers de guerre, des requis, des STO, des volontaires de toutes nationalités. Il y avait même des Tziganes qui ne savaient où ils devaient aller, les pauvres ! Nous ne supportions pas les STO, ni les volontaires qui nous empêchaient de monter dans les camions ; heureusement que les soldats français nous aidaient.
Nous avons pris le train, encadrées par des soldats canadiens très sympathiques. Nous avons traversé Ia Hollande et la Belgique, toujours très bien accueillies par les gens. Sur les quais de gares, les gens nous apportaient des fruits, des gâteaux, des cigarettes... Cesi là que je me suis remise à fumer ! Lorsque les paysans étaient dans les champs, ils nous saluaient sur le passage.
Nous sommes arrivées le soir à Lille. La Croix-Rouge était là, et les petits scouts, des enfants de treize ou quatorze ans qui nous attendrissaient. C’était très important pour nous toutes de voir tous ces gosses, pour celles qui en avaient ou celles qui pensaient ne jamais pouvoir en avoir.
Nous avons passé la nuit dans un hôtel, puis nous avons été emmenées à la gare avec un billet pour Paris cl un peu d’argent. Les scouts nous conduisaient car nous n’aurions jamais pu nous repérer pour retrouver la gare et son hall. Nous ne savions même pas la valeur du peu d’argent que nous avions car la monnaie, sous l’occupation, n’était pas la même que la nouvelle après la Libération !
Je me souviens qu’avec Betty, nous cherchions le kiosque à journaux pour trouver l’Humanité. La buraliste était surprise de vendre deux Huma d’un coup, mais l’événement, c’était nous qui le vivions : retrouver l’Huma ! Et comme nous n’avions pas de monnaie, elle nous fit cadeau de nos deux Huma.
Sur le trajet Lille-Paris, lors d’arrêts dans les gares, les fanfares municipales et les élus en écharpe nous applaudissaient. Mais notre plus grand étonnement fut de voir des femmes avec une écharpe d’élu, nous qui n’avions pas, avant la guerre, le droit de vote. Nous avons demandé à ces femmes pourquoi elles avaient des écharpes bleu, blanc, rouge. Quel ne fut pas notre étonnement lorsqu’elles nous répondirent que les femmes avaient désormais le droit de vote et pouvaient être élues ! C’était extraordinaire pour nous. Je me souviens d’échanges rapides avec une femme qui m’apprit qu’il y avait des communistes au gouvernement, que les syndicats avaient repris leur activité, qu’il y avait des villes à direction communiste, que Maurice Thorez était revenu en France. D’ailleurs, à ce sujet, je dois dire que cela ne m’a jamais choqué que Maurice Thorez se réfugie en URSS. Il m’a toujours semblé normal de protéger notre secrétaire général en cette période. En revanche, le travail en Allemagne de Georges Marchais restera toujours, pour moi, une « part d’ombre » : il aurait fallu dire la vérité, on aurait pu comprendre qu’alors jeune, il n’était pas politisé, qu’il n’avait pas rencontré la résistance sur son chemin et qu’il était parti comme STO. Mais pourquoi inventer un roman feuilleton ?
Arrivées à Paris, à la gare du Nord, les femmes de la Croix-Rouge nous attendaient. Les trains de déportés étaient signalés. Des autobus nous emmenèrent à l’hôtel Lutétia. La police nous donna des papiers d’identité transitoires sur lesquels figuraient notre nom, notre âge, le camp d’où l’on venait, l’adresse où l’on résidait avant-guerre ainsi qu’un bon pour aller à la trésorerie générale retirer un peu d’argent. Les conditions d’accueil matérielles étaient bonnes, mais comme tout cela manquait de chaleur humaine ! À cette époque, il n’y avait aucun soutien psychologique, nous sommes passées devant un médecin qui, comble d’ironie, nous déclara en bonne santé. En fin de compte, bien que je sois sûre de leur bonne volonté, aucun des hommes et femmes de la Croix-Rouge qui nous recevait ne pouvait comprendre d’où nous revenions, et nous, nous n’osions le dire. L’entrée du Lutétia était remplie de listes de déportés, hommes et femmes, et il y avait des dizaines de gens qui étaient là, venus essayer d’avoir des nouvelles d’un des leurs. Ils nous montraient des photos d’hommes et de femmes, de jeunes et de vieillards, tous encore bien portants, et nous, nous avions en tête des squelettes vivants. C’était atroce !
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai des papiers où figure mon vrai nom, Arrighi ; mais je reste encore durant des années après « Jacquie ».
Le Lutetia, c’est aussi la rupture du groupe, chacune devant chercher où aller, espérant retrouver sa famille. Pas de coordonnées, d’adresses à se laisser, mais un rendez-vous est déjà pris coûte que coûte pour se retrouver, nous les Parisiennes.
Je n’avais trouvé aucune information sur ce grand panneau, au Lutetia, où les gens laissaient des messages pour retrouver les déportés. J’ai appris après que ma mère venait chaque jour pour voir si j’étais rentrée, si j’étais encore vivante. Je savais que mes parents avaient été internés à Châteaubriant, mais je n’avais aucune nouvelle depuis si longtemps que je ne savais s’ils étaient encore vivants.
Nous avions le sentiment que toutes les formalités étaient accomplies mais que l’accueil à Paris était froid, sans chaleur humaine. Il faut dire que l’on sortait de la guerre, les prisonniers rentraient en même temps que nous, il y avait encore des tickets d’alimentation, chacun avait ses chagrins, ses blessures personnelles. La France était « dure ». Nous ne parlions pas. Nous avions effacé toute sentimentalité, toute démonstration affective, nous étions devenues des blocs de pierre qui ne communiquaient pas.
Ma camarade Mouton que j’avais connue dans la Résistance et que j’avais retrouvée à Romainville, d’où nous avions été déportées ensemble, était aussi à l’hôtel Daniel, hôtel réquisitionné pour les déportés. Au camp, Mouton travaillait dans les champs, et non à l’usine comme moi. Lorsqu’elle rentrait le soir, elle était transie de froid, en très grande souffrance. Nous étions à trois sur la paillasse avec deux couvertures pour trois ; le soir, nous la réchauffions avec une couverture, nous lui donnions un peu de notre nourriture. La troisième était Doudou, qui était comme une sœur depuis notre rencontre à Romainville.
Nous avions tellement souffert que nos comportements au retour en étaient marqués. Je me souviens qu’avec Mouton nous allions au cinéma à Paris, nous refusions de faire la queue, nous rentrions dans le cinéma sans payer. C’était une manière de reprendre une place dans le monde.
Après notre nuit passée au Lutetia, il fallut rentrer dans notre famille. Rentrer dans sa famille, c’était bien, mais qu’était-elle devenue cette famille dont nous n’avions jamais eu de nouvelles ? Et puis, pour les Parisiennes, prendre le métro était déjà un problème, mais pour les provinciales, prendre le train était encore plus angoissant. Et je dois le dire, à ce moment-là, s’il n’y avait pas eu les petits scouts pour nous aider, je ne sais pas comment nous aurions pu nous en sortir.
Réveillées à six heures du matin, après une nuit où nous avions très mal dormi (les lits étaient trop mous), nous nous retrouvâmes avec Cécile devant la porte du Lutétia. Un petit camionneur s’arrêta et nous demanda : « Si vous allez vers Clichy, je vous emmène. » Quelle chance ! Moi je devais aller au métro Blanche, en bas de la rue Lepic, et ma camarade, quant à elle, habitait Clichy.
J’ai mis un temps fou à monter la rue où habitaient mes parents, je faisais des arrêts incessants, assise sur le bord du trottoir, mon colis de la Croix-Rouge étant trop lourd ; j’étais très faible. Arrivée au 44, rue Véron, au 3e étage, devant la porte de l’appartement je ne savais pas si mes parents étaient là. Je sonnai. Ma mère ouvrit la porte, accompagnée de mon frère qui avait sacrément grandi, lui qui avait maintenant quatorze ans.
Ma mère avait beaucoup vieilli, elle avait été très marquée par les fusillés de Châteaubriant et elle ne s’était jamais remise de la mort de Guy Môcquet. Mes parents avaient été séparés pendant quatre ans, sans leurs enfants. Ils savaient depuis un an seulement que j’avais été déportée à Neubrandenburg.
Pour mon petit-frère, j’étais un monument, un héros, il ne pouvait pas dire un mot. Nous nous sommes embrassés très forts, mais dans la retenue. On s’aimait, mais sans se le dire.
Je n’ai jamais pleuré, ni dans la Résistance, ni à Romainville, ni au camp, ni lors de ces retrouvailles avec ma famille. Les larmes avaient été taries à jamais.
Mon père s’habillait pour aller en mairie, son chauffeur l’attendait. Stupéfaction, il était Maire du 18e arrondissement !
Une des premières choses que ma mère a décidée, ce fut de m’emmener m’acheter des habits. Je me souviens d’avoir choisi une jupe, une veste, de vraies chaussures et du linge de corps !
Ma mère est décédée quelques mois après mon retour d’une congestion cérébrale, à 52 ans. Je crois qu’elle avait attendu mon retour pour mourir ; j’avais du chagrin, j’aimais beaucoup ma mère.
Un jour, mon père me demanda ce qui me ferait le plus plaisir pour le retour. Je lui répondis que je voulais visiter le Comité Central rue Pelletier. Quelques jours après, nous étions reçus par un camarade qui était député en Bretagne et qui s’efforça de nous faire un petit discours politique, mais l’attention était fragile, nous avions du mal à rester éveillées et attentives. Je vais vous raconter ma première conférence de section, dix ou quinze jours après le retour, en juillet ou août 1945.
Je suis assise à la tribune avec Louis Baillot, pour qui c’est aussi la première conférence de section, et nous nous aidons pour suivre la discussion. Bon, les FTP je sais ce que c’est ; les barricades je pense comprendre ; mais le reste... Ce qu’est devenu le Parti, la J.C., De Gaulle, etc. Il y a des moments où je m’endors ; Louis me réveille. Tout à coup, les applaudissements éclatent, alors Louis me pousse du coude, il faut applaudir... Bon, je veux bien. Enfin, la réunion se termine. Mais la journée continue, il y a un banquet en « mon honneur ». J’ai le droit à des discours. Mon père me fait signe, me demande de dire quelque chose. Mais quoi ? Alors, je me lève, et je leur chante (moi qui chante faux) Le Chant des Marais. C’est tout ce que je peux faire. Les voilà qui pleurent ! Je ne comprends pas très bien pourquoi. Et voilà que plusieurs camarades me disent, tour à tour, en m’embrassant : « Ne pense plus à tout ça, maintenant c’est fini ». Ils m’aimaient bien, mais ils ne pouvaient pas comprendre que le camp était pour toujours imprimé dans notre esprit et notre corps.
Malgré tout le bonheur que j’avais d’avoir retrouvé mes parents et mon petit frère, il me fallait retrouver mes copines de camp ou du moins des déportées. Nous avions le sentiment que personne, en dehors de nous, ne nous comprenait. J’ai été vivre entre déportées, à l’hôtel Daniel, rue Caulaincourt dans le 18. C’était un hôtel réquisitionné pour celles et ceux qui n’avaient pas de lieu où aller. C’est dans cet hôtel que j’ai rencontré Marcel Paul, qui était devenu Président des œuvres sociales d’EDF. Marcel Paul avait eu l’idée de créer un service d’assistantes sociales pour aider les salariés d’EDF. Cela nécessitait une formation de deux ans. Il me la proposa. Je ne possédais pas de formation bien que j’eusse obtenu mon Brevet sans le savoir, et j’aurai pu bénéficier d’une reprise d’études mais j’en ignorais les conditions.
Encadrée par le Comité Central des Œuvres Sociales de l’EDF (CCOS), j’ai appris le droit administratif et d’autres connaissances qui me permettaient d’aider les employés de l’EDF en difficulté. J’ai été assistante sociale un an et demi, après des études difficiles. La première année, je m’endormais pendant les cours.
Je me souviens des grandes grèves des mineurs et des dockers en 1948. Nous, les assistantes sociales, nous étions chargées de nous occuper des enfants des grévistes. Nous allions les chercher et nous les emmenions dans les colonies de vacances de l’EDF puis, après, ils étaient répartis dans des familles. Ma réinsertion, je la dois à Marcel Paul.
Un jour, Marcel Paul me convoqua pour me demander d’accepter des responsabilités à l’Union des Femmes Françaises sur la région parisienne. J’ignorais tout de l’UFF. Je militais alors avec Paul Laurent, Louis Baillot, André Merlot, Jean Elleinstein, et bien d’autres. Nous étions une sacrée bande de jeunes à l’Union de la Jeunesse Républicaine de France (l’UJRF).
Nous sommes maintenant en 1948. Je quitte avec regret le CCOS, c’est Marcel Paul lui-même qui m’en informe un matin. J’ai totalement confiance en lui car il m’a permis de surmonter l’accablement de la déportation et de reprendre ma place parmi les vivants. On me « propose » donc de quitter l’EDF pour une nouvelle tâche de responsable à l’Union des Femmes Françaises de la Seine. À vrai dire, je ne connais pas très bien celle organisation mais j’accepte. Sur le plan international, nous sentons que la guerre risque d’éclater d’un moment à l’autre en Indochine. En 1947, il y avait eu des négociations avec Ho Chi Minh qui n’avaient pas abouti, des affrontements éclataient par ailleurs à Madagascar. La position coloniale de la France faisait naître bien des tensions.
Sur le plan national, un conflit éclate à Renault, c’est la grève. Durant toute cette période, le Parti communiste s’efforce de maintenir sa présence au gouvernement mais, au premier trimestre 1947, les députés communistes et les ministres votent contre le gouvernement. Les ministres communistes sont révoqués. L’expérience de trois ans est finie.
Pendant la guerre froide mon père fût démis de son mandat de Maire et se retrouva sans travail. Moi, j’avais un petit salaire de permanente de l’UFF, mon mari, Jean Elleinstein, finissait ses études d’historien, et nous avions notre fils à nourrir.
J’avais rencontré le père de mon fils en militant à l’UJRF. Il habitait chez ses parents, boulevard Barbès, des bourgeois qui s’étaient réfugiés dans les Alpes pendant l’occupation. Jean s’était engagé dans les FTP ; revenu à Paris, il faisait partie du bureau fédéral de l’UJRF (ancienne J.C.) avec d’autres camarades.
Je ne tarderai pas à être enceinte. À l’époque, il fallait se marier. Nous avons ainsi eu nos deux enfants, Michel et Nicole, en trois ans. Nous habitions dans un logement de deux pièces, rue Eugène Sue, mais le couple n’a pas tenu et je me suis retrouvée à élever seule mes deux enfants. Je militais beaucoup à l’UFF et au Parti, période très difficile. Mon père est venu vivre avec moi, rue Eugène Sue, pour m’aider à élever mes enfants. En quelque sorte « un père de substitution ».
Ensuite, nous sommes allés habiter un de ces grands immeubles construits sur les anciennes « fortifs » de Paris, entre la porte Clignancourt et l’avenue de St Quen. Cela nous changeait, mes enfants, mon père et moi.
Nous avions un superbe trois pièces avec une grande cuisine et une salle de bains avec douche. C’était le luxe. Et puis ce fut le moment où, après une opération et avec l’aide des camarades de la Fédération nationale des Déportés, Internés, Résistants et Patriotes (FNDIRP), je fis les démarches (pas faciles) pour obtenir la pension de guerre à laquelle ont droit les anciens déportés. Cela, je le dois à Yvonne Dumont, alors secrétaire générale de l’UFF, et André Souquière, un camarade de la direction parisienne du Parti.
En 1959, mon père décède. C’est un grand vide dans notre petite famille, surtout pour ma fille. Pour elle, son grand-père aura été le père qu’elle a eu très peu et la mère si souvent absente que j’étais.
Sur le plan politique, c’est le début de ce qu’on appellera « la guerre froide ».
C’est dans ces conditions que j’aborde mon travail à l’UFF. J’arrive dans cette organisation féminine qui, à l’époque, a une grande audience. L’objectif est de rassembler les femmes, les mères pour conserver la paix, préserver l’avenir de leurs enfants, ne plus connaître la guerre (son souvenir est encore si proche), permettre aux femmes du monde entier de se connaître et unir leur force pour préserver la Paix.
Je me rappelle d’une rencontre internationale pour la Paix, organisée par la Fédération Internationale des Femmes, qui rassembla des milliers de femmes de tous les pays. C’est aussi la période de l’appel de Stockholm que nous faisons approuver à des centaines et des centaines de femmes. C’est aussi la période où nous agissons pour la libération d’Henri Martin qui a refusé de se battre contre le peuple vietnamien.
Tout ne se passe pas toujours bien, et je ne veux citer qu’un exemple, celui de la venue en France en 1952 du général américain Ridgway, symbole de la guerre froide.
Le 28 mai, le Mouvement de la paix appelle à manifester contre la venue de Ridgway en France. Cette manifestation est horriblement violente, la police attendant les manifestants à la sortie du métro, matraque à la main, les « paniers à salade » prêts pour embarquer hommes et femmes, jeunes et vieux.
Tout cela, c’est l’activité de l’UFF dont la préoccupation principale est de rassembler les femmes. Et me voici entraînée dans cet immense mouvement qui correspond bien à ce que je ressens : je suis revenue des camps de concentration avec le désir profond de préserver la paix, d’unir les peuples de tous les pays, de voir les enfants grandir dans un monde pacifié, libre, égal et solidaire.
Je suis toujours communiste, je m’intéresse à toutes les discussions du Parti ; parfois je ne comprends pas très bien tel ou tel engagement, mais ça va. Et puis l’UFF me passionne !
Des multiples activités de cette organisation, je ne saurai oublier les actions contre la guerre en Algérie, les manifestations nombreuses et la solidarité que nous avons toujours témoignée aux femmes algériennes.
Mais, une fois encore, ma vie va changer. L’UFF me propose de partir comme secrétaire française à la Fédération Internationale des Femmes (FDIF) dont le siège est à Berlin. Nous sommes en 1959, ma fille a dix ans et part avec moi, ainsi que mon fils de douze ans, qui, lui, ne restera pas longtemps à Berlin, préférant rentrer en France.
Je ne suis jamais retournée en Allemagne depuis mon retour des camps. Mais l’Allemagne où je vais, c’est la RDA, l’Allemagne qui a construit le socialisme et a éradiqué le fascisme. Je dois dire que, j’ai aimé mon séjour en RDA qui dura près de deux ans.
Outre l’intérêt du travail parmi les femmes des autres pays, notamment les femmes algériennes, sénégalaises, congolaises, les femmes d’Asie, les Chinoises, les Soviétiques, ou encore les Roumaines, les Polonaises m’ont donné une image bien différente de celles que j’avais connues au camp. J’ai vécu deux années pleines de richesses à la FDIF.
C’était la période où le mot d’ordre de tous était le désarmement. Pas toujours compris. Je me rappelle d’une réunion internationale où la déléguée de l’Algérie a refusé de me serrer la main, trouvant que les femmes françaises ne faisaient rien pour l’indépendance de son pays. Ce sont les femmes de la délégation tunisienne qui ont discuté, expliqué aux déléguées algériennes le rôle des femmes en France pour la Paix et l’indépendance de l’Algérie. Lors de son départ, la déléguée algérienne m’a fait cadeau d’une petite poterie que j’ai toujours.
Et maintenant, je dois vous dire que j’ai assisté à la construction du mur de Berlin et que je n’ai pas trouvé cela odieux. À cette époque, nous voyions le trafic qui se faisait à partir de l’Allemagne fédérale et qui ruinait petit à petit l’économie de RDA. On passait de Berlin-Est à Berlin-Ouest en métro. Les marks de Berlin-Ouest valaient beaucoup plus que les marks de Berlin-Est.
Et des années plus tard, là, devant ma télévision, j’ai vu la démolition de ce mur et entendu ce que disaient les Berlinois : « Nous voulons être libres ». Je dois vous avouer que lorsque je vois que dans le Mecklembourg le Parti Communiste Allemand gagne des voix, je me dis qu’il ne suffit pas d’abattre un mur pour que la vie devienne meilleure.
J’ai connu des femmes extraordinaires à la FDIF : Madame Cotton qui en était la présidente, ancienne directrice de l’École Supérieure de jeunes filles qui « servit » à plus d’une résistante de refuge pendant l’occupation de la France, et aussi Marie-Claude Vaillant Couturier.
Marie-Claude dont je ne peux me souvenir sans ressentir le vide immense laissé par sa disparition. Marie Claude qui parlait toutes les langues, qui commençait une discussion en allemand, la poursuivait en russe, pour continuer en polonais ou en anglais et qui se tournait vers moi, me demandant « qu’est-ce que tu en penses ? », et moi, évidemment, bien incapable de répondre ; alors, calmement, elle me résumait leur discussion en français et, ainsi, je prenais ma part à l’échange et pouvais donner mon avis. Marie-Claude, à la Fédération Nationale des Déportés (FNDIRP), à l’Amicale de Ravensbrück et qui fut aussi à la base de la création de la Fondation Nationale de la Déportation.
Je suis restée deux ans en République Démocratique Allemande et j’ai quitté à regret ce pays. Nous sommes en 1961. Ma vie change encore une fois. Je ne retourne pas à l’UFF, je vais devenir responsable du PCF du 18e arrondissement. Retour au point de départ, le 18e !
Durant ces années passées à l’UFF et à la FDIF, beaucoup d’événements politiques se sont passés qui ne m’ont pas laissé indifférente.
1953 la mort de Staline. Un grand vide, suivi d’une question : comment allait se poursuivre le développement de l’URSS ? Pour nous qui avions tellement rêvé de l’URSS comme d’un monde meilleur, qui croyions tellement en Staline « père des peuples », qui avions entendu les russes mourir en criant « Vive Staline » dans les camps ou en prison, c’était comme si nous avions perdu une partie de nous-mêmes.
Puis ce fut le 20e Congrès du PCUS et le rapport Kroutchev en 1956, tout ce qu’il dévoilait et tout ce qu’il laissait dans l’ombre à l’époque ce fut un coup terrible. Je me souviens du meeting où Jacques Duclos nous expliqua ce qui c’était passé au 20e Congrès du PCUS, tout ce que à quoi nous avions cru s’effondrait. On nous avait donc menti si longtemps ! Et pourtant l’URSS existait, l’armée soviétique avait participé à l’effondrement de l’hitlérisme. Alors, il fallait comprendre et continuer à se battre pour construire cette société à laquelle nous avions tant cru.
De Gaulle était revenu au pouvoir (je n’étais pas du tout d’accord avec cette affiche parue en 1958 « De Gaulle, c’est le fascisme ») ; puis il y eut le référendum avec la victoire éclatante de De Gaulle, ensuite le « Je vous ai compris » du chef de l’État au peuple algérien. Et Charonne en 1962, manifestation pour la paix en Algérie où plusieurs manifestants furent assassinés.
Charonne, dans ma mémoire, c’est comme si c’était hier. Des milliers de manifestants et la police de Papon qui se rue, tapant à droite, à gauche, les hommes et les femmes qui tombent ou qui cherchent à trouver refuge dans le métro. Mais les grilles sont fermées et les policiers tapent sur les hommes, sur les femmes, sur les jeunes, sur les vieux.
Je me rappelle très bien de la suite : je suis prise dans ce flot et, tout à coup, je rencontre une camarade de déportation Micheline, et nous retrouvons toutes les deux le vieux réflexe : « ne jamais courir », et au milieu de ce déchaînement de peurs et de haine, nous partons bras dessus, bras dessous, sans courir. Avec les flics derrière nous, c’est dur de ne pas courir, mais c’est ce qui nous sauve : nous étions à la station Charonne que nous venons de dépasser et nous prenons la première petite rue qui se présentait. Micheline est partie vers la clinique des Bleuets, où elle était infirmière, et moi, j’ai rejoint le 18e. Au local du Parti, c’est l’angoisse ; des femmes sont là, demandent si j’ai vu leur mari ou leur enfant. Puis, peu à peu tous rentrent. Nous ne compterons pas de mort mais de nombreux blessés dans notre section.
Commence alors la période de l’OAS.
Les permanences du Parti sont menacées. Dans le 18e, l’OAS s’en prend au domicile de Louis Baillot, et moi, je suis sur la liste de l’OAS des gens à abattre. La permanence de La Chapelle est attaquée un soir et un des camarades de garde, voulant poursuivre les agresseurs, reçoit un coup de couteau dans le ventre.
Nous menons une action sans relâche contre l’OAS, très souvent avec les socialistes du 18e à partir de 1962. Dans le même temps, De Gaulle va proposer à l’Algérie « l’autodétermination ». Puis c’est le référendum d’avril 1962 où nous choisissons d’en finir avec les guerres coloniales.
Puis arrivent 1968 et les événements en Tchécoslovaquie. Les Tchèques veulent libéraliser leur régime, l’Union soviétique s’y oppose et entre en Tchécoslovaquie. Je trouve cela inacceptable et je suis bien heureuse, en lisant l’Humanité, de voir que c’est aussi l’opinion du bureau politique. Lorsque je me souviens des événements de 1968 en France, ce sont toutes les luttes de 1967 qui m’ont le plus marqué. Peut-être à tort mais je n’ai jamais pris au sérieux les luttes étudiantes, et puis je n’appréciais pas du tout que l’on enlève les pavés des rues de Paris ! Mais j’étais d’accord avec les grandes manifestations qui regroupa ici il ouvriers et étudiants. J’avais vécu des événements plus graves, plus violents, et tant que les ouvriers ne s’en sont pas mêlés, je voyais cela de loin, et puis nous ne partagions pas cette stratégie de révolution, nous qui travaillions alors au programme commun.
Avec le temps j’ai compris que des choses nous étaient passées sous le nez, mais, dans le contexte, je pensais comme cela. Vraiment les mots d’ordre « sous les pavés la plage », « l’amour plutôt que la guerre », représentaient pour moi des choses pas sérieuses.
La droite a été très mobilisée, soutenant De Gaulle lors d’une manifestation monstre aux Champs-Élysées, soutenue par le peuple. En revanche, les accords de Grenelle ont fait du bien au monde du travail. Pompidou restera le dernier grand Président de la 5e République.
Mais, entre-temps, je quitte le 18e et vais travailler à la fédération de Paris du Parti. J’ai quitté cet arrondissement avec beaucoup de regrets et arrive à la fédération sans grand enthousiasme.
Heureusement, le secrétaire fédéral à l’époque est Paul Laurent. Un vieux copain de la Jeunesse Communiste. Avec lui, et en y mettant de la bonne volonté, j’arrive à m’adapter à ce travail « de bureau ». Mais, à peine me suis-je accoutumée à cette nouvelle activité qu’arrive un nouveau secrétaire fédéral, Henri Fizbin, avec lequel je ne m’entends pas du tout. Je préfère donc partir. Nous sommes donc en 1968 et je me tourne naturellement vers mes camarades de déportation et notamment la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants Patriotes, dirigée par Marcel Paul et le Colonel Manhès (dirigeants de la Résistance à Buchenwald), créée environ un an après la libération des camps. Organisation aux milliers d’adhérents, nous nous battions pour les droits des déportés, luttions pour la Paix et l’amitié entre les peuples, contre le racisme sous toutes ses formes.
Lorsque je suis arrivée à la FNDIRP pour y travailler, le livre « La déportation » était en cours de réalisation. André Leroy et Roger Arnoux, deux de mes patrons durant la Résistance, y collaboraient. Roger Arnoux m’avait mise en relation avec les camarades de la région de l’Est lorsque j’avais quitté Paris en 1942. Ils m’associèrent à ce livre de base, de référence sur la déportation. Le livre terminé, je suis allée travailler aux archives de la FNDIRP, récits, photos, reconstitution des listes de noms des convois vers l’Allemagne. Me voilà donc en famille.
À la FNDIRP je rencontre Jean Roger, dirigeant et militant syndicaliste à la Fédération des métaux, ajusteur de métier. Au retour de Mauthausen il avait créé avec d’autres la FNDIRP. De dix ans mon aîné, il devient un très bon copain, qui parlait beaucoup de déportation, avec qui je vivrai jusqu’à ce qu’il décède en 1992. Ses deux enfants étaient très gentils, je les fréquente toujours.
Malheureusement, je ne peux rester longtemps rue Leroux (siège de la FNDIRP) car je tombe malade. Diagnostic : un vertige de Ménière ; le symptôme impossible de marcher ! Me voici hospitalisée à la clinique des déportés à Fleury-Mérogis, après une double opération des oreilles. Jean, lui, est resté rue Lecourbe où nous habitions depuis un an environ. Mon oreille droite est complètement cassée et l’oreille gauche ne fonctionne qu’avec un appareillage, conséquences des coups sur le visage, sur la tête, reçus lors de mon passage à la Gestapo. J’ai dû être opérée deux fois, mais rien n’y a fait et la situation se dégradant, il a fallu que je cesse toute activité professionnelle dès cinquante ans.
Lorsque je suis à peu près rétablie, le docteur nous déconseille de retourner à Paris en raison du bruit. Et c’est ainsi que nous sommes devenus des « Génovéfains » en 1970.
Arrivés à Sainte-Geneviève Jean a pris en charge la section locale de la FNDIRP dont il est rapidement le président, avant de devenir président du comité local des anciens combattants de la ville. Il fera d’ailleurs du bon travail. C’est lorsqu’il était responsable que pour la première fois nous sommes retournés, les anciens combattants, en Allemagne à Obertshausen, un voyage de réconciliation. Lorsque Jean est décédé, je suis venue vivre près de ma fille dans le quartier du Perray.
Opérée, j’ai été en convalescence à Fleury-Mérogis à la clinique Manhès. D’ailleurs nous avons choisi Sainte-Geneviève pour nous rapprocher de cet établissement, clinique construite avec des subventions d’Etat mais aussi beaucoup avec la souscription des déportés. Aujourd’hui, compte tenu de l’affaiblissement de la FNDIRP, la clinique est gérée par le mouvement mutualiste.
À Sainte-Geneviève, au début, nous habitions allée de la terrasse. À notre arrivée, je pris tout de suite contact avec le Parti, rue Hoche, au local de la section qui appartenait à un camarade espagnol, ancien déporté, et qui avait laissé en testament son pavillon au Parti.
Henri Mazet était alors le secrétaire de section. À la première conférence de section, Jean Ooghe, le maire communiste de la ville était présent. Nous attendions Pierre Juquin qui devait suivre nos travaux, il arriva tout à la fin de la conférence et conclu comme si de rien n’était. Ceci est le premier souvenir de mon arrivée dans cette section. Depuis, je n’ai pas quitté Sainte-Geneviève.
Quelques temps après mon arrivée dans la ville, Renée Talibart, première adjointe au maire, me proposa de m’occuper d’une nouvelle bibliothèque municipale. Elle savait que j’étais passionnée de littérature. Dans le quartier de Saint-Hubert fut ouverte une annexe de la bibliothèque centrale, bibliothèque Balzac, où je travaillais comme bénévole. Cette expérience fut extraordinaire.
Aux élections municipales de 1977, les camarades me proposèrent d’être sur la liste et je fus élue comme conseillère municipale. Je collaborais avec Hervé Gourioux (maire adjoint) aux questions culturelles. Nous organisions des soirées musicales, des sorties, nous avions la charge du salon de l’Hurepoix. Ma préférence allait à la lecture et à tout ce qui concernait le fonctionnement des bibliothèques.
En 1983, je suis élue adjointe aux questions culturelles dans la nouvelle équipe. Un de mes meilleurs souvenirs reste une sortie à l’Opéra de Paris avec quatre cents Génovéfains, ce qui bousculait les règles !
Je me souviens également de cette soirée avec les Rita Mitsouko, lors de la fête de la musique, où il se mit à pleuvoir. Il fallut se rabattre sur la salle Gérard Philippe où des centaines de jeunes, très excités, ont été canalisés par un professeur du conservatoire qui fit un numéro de percussionniste le temps que les Rita Mitsouko s’installent. Quel souvenir !
Et enfin, la naissance du salon du livre ; j’aimais voir toutes ces personnes qui touchaient les livres, les achetaient. Durant cette période, j’étais très heureuse car, enfin, je m’occupais de ce qui me plaisait le plus, ce qui avait fait mon enfance : la lecture et la musique. C’est aussi la période où j’ai fait de grands voyages avec une autre adjointe, Monique Drouot, que j’aimais beaucoup.
J’ai eu la chance de lire des milliers de livres. Très jeune, je fus marquée par Charles Dickens. L’intérêt pour la politique me fit découvrir Politzer, véritable révélation philosophique, et puis la vie d’Henri Barbusse ! J’ai lu toute l’œuvre de Zola, Clavel, Merle, Aragon et aussi celle de Jean D’Ormesson. J’aime la littérature russe, la vie des grands hommes. Je lis ces jours-ci la vie de Napoléon, bien qu’ayant déjà lu quatre ou cinq livres sur lui. J’ai toujours trois ou quatre livres en réserve.
J’ai découvert aussi, il y a quelques années, un écrivain que j’aime beaucoup, Nicolas Vannier, qui nous parle de ses expéditions dans le Grand Nord. Il y a quelques années, j’ai fait un grand voyage au Pôle Nord, où j’ai pu mettre les pieds sur la banquise. Quelle merveille !
J’aime aussi chercher à comprendre les auteurs. Il y a trois ans, un jeune camarade m’a offert un livre de poésie de René Char en raison de la beauté de ses textes, de son passé de résistant. Devant la complexité de ses écrits, il y a un mois, je me suis offert un livre sur la vie de l’auteur et j’ai ainsi mieux compris certains poèmes. René Char était un grand Monsieur. Nous avons besoin de connaître pour mieux comprendre.
À Sainte-Geneviève, en 1989, une partie de l’équipe municipale sortante se regroupe sous le nom de « Sainte-Geneviève avant tout », les termes étant d’ailleurs discutables. Face à cette situation, communistes et socialistes présentent une liste commune, sur laquelle figure Julien Dray, dont les têtes de liste sont Henri Mazet et Louis Desbordes. Ils préparent un programme. C’est à cette époque que plusieurs communistes choisissent d’aller avec Jean Ooghe contre la liste d’union communiste-socialiste. Il est vrai que certains élus communistes de la liste sortante ont été sectaires, essentiellement vis-à-vis de Renée Talibart, notamment lorsqu’ils lui ont retiré la présidence du groupe communiste. Un véritable divorce entre les communistes ! La population de Sainte-Geneviève a soutenu et continue de soutenir la liste « Sainte-Geneviève avant tout ». Les excès d’un côté entraînent les excès de l’autre.
Le temps a effacé globalement tout cela. Les génovéfains sont satisfaits de la gestion municipale de Pierre Champion, réélu à chaque fois brillamment, de l’action municipale menée dans la continuité de celle de Jean Ooghe, toujours « parrain » du comité de soutien. Il m’arrive de revoir ce dernier, notamment dans l’amicale des anciens élus dont je suis secrétaire ; nous nous embrassons et c’est sincère. Le temps est passé par-là.
Sur le fond, je pense que les associations comme « Sainte-Geneviève avant tout » alimentent la crise de la politique, qu’elles sont construites avant tout pour barrer la route aux partis politiques. Mais la roue tourne, les partis existent et se battent.
J’entretiens avec Olivier Léonhardt, le nouveau maire de Sainte-Geneviève, des rapports de fraternité dans un très grand respect mutuel. L’histoire a rétabli les choses à gauche, le maire est issu du parti le plus influent dans la ville. La démocratie doit prévaloir sur les carcans, les ruses pseudo-politiques. Gérer une ville, c’est faire de la politique au plus près des gens. C’est pour cela qu’il faut aussi des élus communistes. Je suis heureuse de revoir d’anciens élus comme Renée Talibart, ou bien d’apprendre que certains anciens camarades militent à nouveau au Parti. Le Parti a beaucoup changé et c’est tant mieux. Je suis consciente d’avoir été très sectaire, mais je crois sincèrement que c’était l’époque qui voulait cela.
Un de mes derniers grands combats que j’ai mené avec les communistes de Ste-Geneviève est la lutte pour la libération de Nelson Mandela. Si ma plus grande déprime a été de découvrir dans les années 50/60 les crimes de Staline, ma plus grande joie a été de voir la liberté de Mandela et la chute de l’apartheid en Afrique du Sud.
Je me souviens bien de la fête annuelle des communistes qui perdure toujours, la traditionnelle « choucroute », celle de 1987 avait été exceptionnelle, avec près de mille personnes réunies au gymnase Anquetil. Sur l’écroulement des « pays de l’Est », j’ai suivi dans les médias la chute du mur de Berlin, moi qui avais vécu là-bas. J’ai vécu la Perestroïka comme nécessaire en URSS, car comme bien d’autres, j’avais le sentiment que le système était bloqué. En réfléchissant sur la notion de liberté, je m’aperçois combien nous avons sous-estimé cette notion, la libre circulation des personnes, le respect des libertés individuelles fondamentales également. Ce système économique et social à l’échelle de l’histoire n’aura pas duré longtemps. Le capitalisme sort renforcé de tout cela. Quel gâchis ! J’ai toujours cru à la supériorité du communisme, peut-être parce qu’il reste à construire, par-delà les monstruosités perpétuées en son nom.
Il y eut pourtant de grands acquis sociaux, de grandes réalisations industrielles. Les révolutions, mêmes dévoyées, laissent toujours des choses essentielles pour les peuples. C’est vrai pour la Révolution française, comme pour celle de la Russie ! Il faudrait graduellement d’autres révolutions, renouer avec l’espoir de construire des sociétés communistes qui rimeraient autant avec progrès qu’avec liberté !
Pour les militants de ma génération, nous ne nous sommes jamais remis de l’échec des pays de l’Est. Nous avons eu des certitudes que l’on pensait immuables et qui se sont effondrées. Il faut tout réinventer. Le cours de l’histoire se joue sur plusieurs décennies.
Le régime hitlérien et son idéologie ont été construits pour faire disparaître des êtres humains qui n’étaient pas conformes au « label » nazi : les Juifs, les Tziganes, les homosexuels, les handicapés, les résistants.
Quelle démonstration terrible de l’inhumanité du régime nazi ! Mais la déportation, c’est aussi une grande leçon d’humanité, car tout ce que nous pouvons imaginer de la solidarité, du soutien de l’amitié, de la compréhension entre les êtres humains a aussi existé. C’était aussi cela l’expérience des camps.
J’ai déjà parlé de notre premier repas à Neubrandenburg : une incompréhension entre les femmes affamées allait créer une situation conflictuelle au moment de la distribution du repas des petites russes se mirent à danser autour du bidon de soupe pour désamorcer la tension, nous nous mîmes alors à frapper dans nos mains pour accompagner leur danse, ce qui empêcha la colère de dégénérer.
Cet exemple magnifique de solidarité montre l’écart terrible qui pouvait exister par rapport à la cruauté de ce que nous vivions. Les êtres humains sont capables de tout. L’horreur de l’hitlérisme a été de réussir la déshumanisation de l’homme. Les S.S. étaient eux-mêmes déshumanisés. Le chef de camp d’Auschwitz, jugé à Nuremberg, a expliqué qu’il a cherché comment il pouvait faire mourir le plus grand nombre de « sous-hommes » dès lors qu’ils ne pouvaient plus travailler pour la promotion de l’Allemagne. Lui-même a avoué trouver normal l’invention des chambres à gaz et des fours crématoires. La contradiction terrible, c’est qu’il était marié et père de famille. Le poison de la haine raciale et de l’idéologie nazie le conduisant à être aussi, surtout, un bourreau. Il avait été lui-même déshumanisé. Il ne s’agit pas de lever les responsabilités personnelles, mais de parler toujours des nazis, de fascistes avant tout comme produits d’un système politique, non pas comme citoyen allemand.
Le peuple allemand s’est laissé conduire dans et par le fascisme, et ce fut une erreur immense qui conduisit à la barbarie dont j’ai voulu témoigner ici. Le drame, c’est que ce sont des « êtres normaux » qui furent capables des pires atrocités. Je n’oublie pas que, lorsque nous allions à l’usine à pied, c’étaient aussi de simples villageois qui nous lançaient des pierres.
À propos de la défaite de l’hitlérisme, dès notre entrée en résistance, nous pensions que la victoire sur Hitler était inéluctable. Renforcé par l’appel de De Gaulle ou par l’entrée en guerre de l’Union Soviétique, il n’y avait pas seulement l’espoir de gagner, mais la certitude de vaincre.
Bien qu’il y ait des régressions dans l’histoire, je suis toujours convaincue que l’évolution des sociétés s’oriente lentement et tendanciellement vers le progrès. Nous étions convaincus que la démocratie gagnerait sur le nazisme. Désespérées, nous serions toutes mortes ! Dès que l’une d’entre nous désespérait, nous nous soutenions pour que l’espoir revienne.
Je lutte encore aujourd’hui pour que ne se reproduise pas le nazisme. Malheureusement, les idéologies de supériorité de races, le racisme existent toujours. Il est inadmissible et scandaleux, pour ne citer qu’un exemple, que certains historiens puissent être révisionnistes. Je lutte aussi contre eux.
L’humanité progresse tout de même et je continue de rêver d’une société plus juste, meilleure. Je crois encore au communisme comme mouvement, processus de libération humaine, je suis une incurable idéaliste. J’ai adhéré au PCF à 16 ans. Mes premières inscriptions sur les murs de Paris, ce n’était pas « Vive le PCF », mais « Vive la France ». Dans les camps, la chanson révolutionnaire était « La Marseillaise », chantée à nos risques et périls. Le sentiment national prévalait. Je ressens toujours cela. Je suis fière d’avoir écrit un petit morceau d’histoire, malgré tout ce que cela m’a coûté. Je pense à tous mes camarades morts, aux résistants, aux déportés, à tous ces anonymes qui ont fait aussi l’histoire. Je n’ai jamais pu, ni voulu renier mon engagement citoyen, consciente qu’on n’échappe pas à l’histoire au sein de laquelle on agit.
Le devoir de mémoire, c’est aussi pour moi semer pour l’avenir. Je suis peinée de voir des jeunes qui ne connaissent pas « La Marseillaise ». J’ai une haute idée de mon pays et, dans l’actualité de ces jours-ci, je suis par exemple très fière qu’Arafat soit venu se faire soigner en France, et que le drapeau français à ses obsèques ait honoré un homme qui a lutté toute sa vie pour la reconnaissance de son peuple, le peuple palestinien. J’ai le même respect pour Arafat que pour Mandela.
À l’heure d’aujourd’hui les guerres, que ce soit en Irak ou en Palestine, nous rappellent la nécessité du devoir de mémoire. Rien n’est jamais acquis, il faut toujours lutter, et pour agir efficacement, toujours se souvenir. Ceux qui oublient le passé se condamnent à le revivre.
La fidélité à ces idées est nourrie chaque jour par le monde. Le monde est encore le théâtre de trop nombreuses guerres, de tant de souffrances et de misères qui devraient et pourraient être supprimées. Je veux que le monde se libère du capitalisme oppresseur, du pouvoir des riches sur les pauvres. C’est la vie, l’actualité qui chaque jour me rende communiste.
Je rêve de bonheur pour les hommes.
Mais je suis réaliste autant qu’idéaliste et, malheureusement, le socialisme d’état que nous avons vu naître au début du siècle dernier n’a pas, sur le fond, supprimé les dominations, les aliénations. L’expérience des pays de l’Est a fait terriblement souffrir les communistes. J’ai beaucoup souffert lors de la révélation des crimes de Staline, du Stalinisme. Intellectuellement, j’ai davantage souffert à cette époque qu’en captivité où je me battais contre un système.
Là, tout ce à quoi j’avais cru s’écroulait. C’était un cauchemar de découvrir à l’Est un système qui était aussi un système concentrationnaire. Mais, comme le dit Primo Lévi, on ne peut pas imaginer le fascisme sans les camps de concentration, mais on peut imaginer le communisme sans les goulags !
Je pense qu’il y aura autre chose que le capitalisme, mais bien malin qui peut dire concrètement quand ?
Peut-être que, derrière cet optimisme résolu, j’ai aussi au fond de moi une sorte de vision tragique de l’existence. Je ne pouvais pas ne pas faire mon devoir, mais je savais que la vertu n’a jamais garanti le bonheur, pas plus que l’action politique ne nous récompense automatiquement par le succès.
Avec l’âge, j’ai 81 ans, et en avançant dans le temps, je me rappelle de plus en plus de ma jeunesse. Je n’ai pas gâché ma vie, j’ai toujours eu des objectifs de lutte qui lui ont donné du sens. Mais je n’ai plus jamais été gaie depuis la déportation. Je n’ai jamais plus pleuré depuis les camps, même au décès de mes parents. Les déportés sont marqués pour la vie. Une tragédie personnelle et collective.
Lorsqu’on a été déporté, on se définit souvent par rapport à la déportation. Derrière l’horreur, il y a aussi Odile qui est devenue ce qu’elle est à travers cette histoire et qui assume l’héritage de cette biographie.
Aujourd’hui, dans les débats auxquels je participe depuis 30 ans, mes rencontres publiques dans les communes, les écoles, je suis « celle » qui a été déportée résistante. Dès juin 1940, je suis entrée dans la Résistance et je suis fière d’avoir pris ces décisions cette époque.
Dans les écoles, mes récits commencent toujours par la Résistance. Et je dois dire que si c’était à refaire, je le referai. Mais je n’ai pas eu une existence heureuse. Y a-t-il des déportés heureux ? Je n’en sais rien ! Aujourd’hui encore, lorsqu’on se rencontre entre déportés, nous ne parlons que de cela. Certains sont encore culpabilisés d’être revenus des camps.
Lorsque je suis rentrée des camps, beaucoup de mes camarades de la Résistance étaient morts. Chaque fois que je prenais des nouvelles d’untel, il était mort. Je suis revenue sans ami de cette période-là de la Résistance et tout s’est figé dans une espèce de bloc souvenir qu’il ne fallait pas toucher pour vivre encore.
J’ai été mariée de bonne heure, avec deux enfants que j’ai élevés seule, avec l’aide de mon père, disparu trop tôt. Comme le dit Jorge Semprun, on est revenu des camps comme des fantômes. Il y a une césure dont on ne se remet jamais.
Mon plus grand regret personnel est de ne pas avoir su profiter de mes enfants, petits, de ne pas avoir pris de temps avec eux, d’avoir manqué de disponibilité envers eux malgré l’amour maternel que je leur portais. Je travaillais beaucoup, j’étais très occupée, je me satisfaisais de la qualité tout de même au détriment de la quantité. Et puis, je ne voulais pas imposer « un beau-père » à mes enfants.
Je dis aujourd’hui à mes enfants « N’ayez pas la vie que j’ai eue », à mes petits et arrière-petits-enfants : « Ayez l’horreur de la violence, accepter la différence, intéressez-vous à l’histoire et à la littérature ». Si ces quelques pages peuvent contribuer à renforcer l’idée que les hommes et les femmes sont un ensemble qui atteindra sa plénitude lorsque chacun acceptera l’autre, alors tout n’aura pas été vain.
Toute ma vie, je me suis battue pour en finir avec la richesse honteuse des uns et la misère des autres. Que chacun ait sa place dans l’humanité, que l’on en finisse avec l’arrogance de la richesse des uns et la mal-vie de millions d’autres.
Pour toutes ces raisons, si c’était à refaire, je le referai, sans aucune hésitation, comme hier.
J’ai toujours considéré que l’on pouvait mourir pour une cause. J’ai toujours été passionnée par l’histoire, la Révolution française, la Commune de Paris... J’ai le sentiment d’avoir contribué à l’histoire de mon pays. J’ai toujours eu conscience, à mon niveau d’action, de continuer cette histoire de France que j’aime tant.
Pour survivre, il me fallait écrire...
À l’usine avec des bouts de papier et des crayons que je récupérais, que l’on me donnait parfois, cachée entre deux machines, j’écrivais des histoires, des lettres.
« Dans un nuage », écrit un jour de grande fatigue,
« La mort de Fanchette », pour une amie massacrée par la chef de bloc,
« Un soir », pour la musique, langage international,
« Les mouettes » en songeant à mes vacances d’enfant,
« Lettre à ma mère » qu’elle ne lira jamais.
Tous ces écrits sont signés Jacquie, mon dernier prénom de résistante.
Dans un nuage
17 heures. Octobre ici, la soirée d’automne si douce en France. Ici le camp. Nous travaillons de nuit. Lassitude La soupe, l’eau, le pain, le sucre, tout est avalé.
« Viens », je veux fuir le bloc. Je veux fuir. Ne plus sentir peser sin moi le regard fourbe et fouilleur de « la bloc ». « Viens », je veux fuir le bruit, les conversations uniformes. « Viens viens ». Ce soir, je n’en peux plus. Fuir.
5 heures. Heures de délices là-bas dans notre pays. Nous sommes parties de notre pas lent. Le camp. Fuir le bloc. Ah ! Pourquoi ici ce sont d’autres blocs ? Fuir les femmes. Ce sont d’autres femmes étrangères et pareilles.
Les fils de fer barbelés. Le ciel magnifique comme une injure, il nous jette à la figure sa splendeur, à nous exilées, laides et tristes.
Paris. Oh ! Ma ville, je pense à toi. Le jour descend, les lumières s’allument dans les maisons. Les enfants sont rentrés de l’école, et la tête penchée sur leur cahier, ils écrivent avec application leurs devoirs. Ici, le camp, la déchéance. Là-bas, les femmes préparent le repas du soir. Elles pensent à nous déshéritées. Je suis lasse. Là-bas, la vie, la vie. Ici la mort lente de chaque jour, de chaque instant. Les boutiques de victuailles.
Ici, la famine. Là-bas, là-bas, ma maison, Maman, tout ce qu’on aime. Ici, le ciel féerique qui nous insulte de sa beauté. « Bonsoir, bonsoir », je veux oublier un instant ce qui m’entoure, je veux oublier. Mais comment ?
Appel – Cauchemar, debout raides, nous attendons. La nuit vient. Paris, les boutiques s’allument, les cafés scintillent. En route vers l’usine. Je suis lasse. Je veux partir. Cela me serre la gorge. Je voudrais crier. Partir, partir. Mais non, la colonne marche toujours. Robes rayées devant, robes rayées derrière.
Elles rient, pourquoi ? Comment peuvent-elles ? J’ai mal. Je veux partir. Les larmes serrent mon cœur. Partir. Ma maison. J’en ai assez de n’être qu’une bête, qu’une machine.
Je veux être un être humain. Je veux penser, vivre, souffrir, aimer. Ici, rien, l’indifférence, la fatigue. Vivre. Entendez-vous tous. Vivre, nous voulons vivre.
Il fait presque nuit. Le soleil a disparu à l’horizon. À quelques mètres, un groupe d’enfants chante un refrain d’écolier. Mon petit Jean. La rage m’étouffe. Personne ne comprendra-t-il pas ? J’en ai assez. Je veux partir. C’est une angoisse. Une idée fixe.
Des bruits de sabots qui trament sur les pavés. La colonne devant, derrière, à droite, à gauche. J’ai levé les yeux chargés de larmes brûlantes vers les nuages. Alors un visage m’a souri : Maman. La route s’est illuminée. J’étais folle, oui, je retournerai, nous retournerons dans notre beau pays. Honte pour un moment de détresse. Non, qui pourra dire ne jamais avoir senti en elle cet ignoble cafard ? Qui ? Personne.
Mais qu’importe si nous sentons en nous la force d’espérer, la force de lutter encore. Si nous pouvons souffrir des souffrances des autres, rire de leur joie. Qu’importe si nous savons que l’avenir nous ouvrira toutes grandes les portes du bonheur. Demain, la vie sera à nous et nous la saisirons à pleins bras, dans une étreinte passionnée, en lui demandant tout ce qu’elle peut nous donner.
Comme aux fêtes de village, la lumière joue dans les feuilles des arbres. Femmes devant, femmes derrière, amies. La colonne marche toujours. La nuit est venue. L’usine tant détestée est là. Un dernier sursaut de rage.
Demain nous serons heureuses et libres. Toutes et tous.
Jacquie
La mort de Fanchette
Nous avons mangé, nous avons faim. Dégringolade du 3e. Arrêt chez ma voisine du dessous. « Bonsoir Pioc, bonsoir Gisou ». Ma voix a sonné, joyeuse. Je m’arrête pour bavarder un instant et puis j’aime la main qui caresse mes cheveux en bataille, cela rappelle là-bas, la maison, Maman.
Tiens, Julia qui vient bavarder, « bonsoir ». Mais qu’a-t-elle ? Pas de soleil dans ses yeux ; pourtant il y a un instant, il illuminait encore les alentours. J’ai compris. Je me suis approchée. Le soleil avait disparu. L’ombre s’emparait de nous. « Je viens du revier ». Un long frisson m’a parcourue et d’une voix égale, avec l’accent chantant de toutes les Belges, elle a dit :
« Oui, je suis allée là-bas porter les paquets du revier. C’est affreux, je les ai vues toutes. Elles meurent de faim ».
Sa bouche a pris une expression amère et ses yeux bleus, dans la pénombre, des reflets de douleur.
« Hier déjà j’y suis allée, je n’ai pas pu dormir cette nuit. Lorsque je suis rentrée, juste dans le fond de la salle, face à la porte, il y avait Fanchette. Ce n’est plus une femme, mais un squelette, un cadavre, l’image de la mort, avec ses grands yeux de braise qui brillent et vous fixent intensément, enfoncés dans l’orbite sous une broussaille de sourcils noirs. Dès qu’elle m’a vue, elle a tendu vers moi, vers mes paquets, deux bras, non, deux os recouverts d’une peau jaunâtre. Sa bouche grimaçait : « J’ai faim, du sucre... Dis, du sucre », et il m’a fallu trouver le courage, parce que d’autres squelettes me guettaient prêts à bondir sur mes précieux paquets, de lui dire qu’il n’y avait rien pour elle. Seulement pour les Belges. J’aurai voulu fuir. L’odeur de mort qui règne dans la salle me suffoquait, mais de toutes parts, elles m’appelaient, me chargeaient d’une commission, d’un échange, me demandant des nouvelles, de l’espoir. Elles meurent toutes doucement. La vie s’éloigne d’elles un peu chaque jour. Et chaque jour la mort gagne un peu de terrain. Fanchette était retombée sur son lit, épuisée par l’effort qu’elle venait de faire. Je me suis approchée et le supplice commença. Sa main, non, sa griffe décharnée, s’est cramponnée à mon bras. Elle parlait dans son mauvais français de basquaise. Qu’a-t-elle dit ? Je ne sais pas ; qu’ai-je répondu ? Je ne puis le dire. Je n’avais qu’un désir, me dégager de cette étreinte moite, si fragile qu’elle m’entraînait dans sa course infernale vers la mort.
J’ai eu peur, jamais je n’oublierai le contact odieux de cette main, ni ces yeux incandescents qui semblaient ne jamais vouloir me quitter. Tenez, de vous en parler, il me semble la revoir, sentir que son haleine fade frôle mon visage. Mais la sœur est arrivée et je suis partie. Dans un dernier souffle, elle a supplié encore une fois « du sucre ». Mais où en prendre. C’était son dernier désir et nous ne pouvions rien faire. »
Julia est partie, un peu voûtée, la vision au fond des yeux. « Bonsoir, bonsoir ! » Là-haut, je me suis couchée ; parler, inutile, des mots vains, nous sommes là, impuissantes.
Tous les jours, il en meurt ainsi au revier de cette affreuse dysenterie, mais surtout faute de soins et de faim. Elles meurent de faim, elles s’éteignent doucement et de nous la vie s’échappe peu à peu.
Vivre, mais nous voulons vivre, une révolte de toute mon âme gronde en moi. Vivre, lorsque l’on a 20 ans. Vivre, lorsqu’un foyer vous attend en France. Vivre, lorsque des petits tendent les bras sur le seuil de la porte. Vivre, vivre, des larmes brûlent mes yeux.
Ah ! Non pas pleurer, lutter et vivre. Demain l’horizon s’éclairera d’un soleil nouveau.
Quelques jours après, Fanchette est morte et, dans un coin du pays, un petit gars et deux petites filles sans papa ne reverront jamais leur maman.
Vivre pour eux, pour leur bâtir des jours de joie... Pour les venger.
Jacquie
Un soir
C’était lorsque le soir descend. Que le soleil à son déclin embrasse la terre dans une étreinte de feu. Le ciel, du côté du couchant, s’embrasait. C’était une apothéose de rouge. Il faisait encore assez clair pour deviner fils de fer barbelés, blocs et femmes. Nous étions assises sur un talus face à l’incendie. L’une d’entre nous nous chantait une berceuse russe. L’air en était mélancolique, ainsi que les grandes plaines dont elle vantait la beauté.
Alors doucement s’est approchée de nous une femme. Que dis-je, une forme humaine, immonde, sale, déguenillée, maigre, affamée. Deux yeux luisaient dans le visage blafard, deux yeux immenses, bleus. Deux yeux intelligents. Elle s’est approchée lentement de nous, attirée par notre chant. Son visage n’avait point d’âge, mais à cette minute, ils rayonnaient d’une lueur intérieure.
J’ai pensé que notre chant devait lui rappeler quelques villages natals, là-bas dans son beau pays. Quel souvenir ? Sa mère qui la berçait ou ses petits qu’elle endormait après la journée de labeur ? Je ne sais.
La femme s’est accroupie près de nous et, à voix basse, elle nous a parlé. Dans sa langue d’abord et nous n’avons pas compris. Mais, comme nous ne la repoussions pas, avec cette langue des prisonnières faite d’un allemand bizarre et de beaucoup de gestes, elle nous parla de musique.
Elle nous cita : Beethoven, Mozart, Litz, Verdi et son visage resplendissait. Nous avons aimé la musique un moment avec elle. Avec elle, nous avons reconnu combien elle était internationale, mieux que n’importe quel autre art. Elle nous parla de Tchaïkovski, Rimski-Korsakov. Elle était gonflée d’orgueil en songeant aux artistes de son pays.
La nuit descendait. Tout-à-coup, le soleil disparut, laissant à l’horizon une nappe rouge. Quelques étoiles brillaient dans le ciel. Le jour finissait. Un jour, une minute, une éternité.
Mais dans nos têtes résonnaient les accents immortels que la femme venait d’évoquer.
Tout doucement, une voix voilée s’éleva. Un chant vibrant et nostalgique monta dans le soir. Puis la femme se leva péniblement et partit de son pas traînard et las, le dos voûté vers le bloc, vers ses compagnes. Mais son visage entrevu dans la fin du jour était gravé dans ma mémoire.
Je l’ai revue quelques jours plus tard, ma femme. Mais non, ce ne pouvait être elle, cet être déchiré, crasseux, les cheveux en bataille, allant de son même pas traînant et las, le même qu’elle avait eu dans la nuit, mais encore alourdi par les briques qu’elle portait.
Elle m’a reconnue. Elle m’a souri. Alors, je l’ai revue parlant de Litz et de Mozart. Alors, la colère est montée en moi, sourde et lourde comme un nuage d’orage contre ceux qui avaient fait d’elle cet être ignoble et contre elle qui n’avait pas su garder sa dignité.
Pourquoi cette saleté ? Pourquoi ce dégoût ? A-t-elle oublié sa patrie ? Non, elle l’aime encore. Elle l’aime. Elle nous l’a dit alors que les premières étoiles scintillaient au firmament.
Je l’ai revue dans un éclair, étudiante dans une belle ville neuve, je l’ai revue dans ses champs, heureuse, instruite, sensible et je l’ai vue ici, pareille à une bête traquée. J’ai souffert de sa déchéance. J’ai souffert de toutes les tortures qu’elle a subies. J’ai souffert de sa faim, de son froid, de sa fatigue. J’ai détesté ses bourreaux, les miens. J’ai relevé crânement la tête. J’ai redressé mon dos courbé par la machine et la fatigue. J’ai regardé droit devant moi, vers mon pays, vers l’avenir.
Allons femme, tête haute, redresse-toi, des hommes libres, tes frères, libèrent le monde entier. Tu dois être fière de ton pays, lève la tête, regarde le soleil. L’on ne t’a pas appris à tendre l’échiné. Demain tu reverras ta plaine où les blés murs ondulent aux derniers rayons du soleil. Lève la tête et force les autres à t’admirer. Tu le dois. C’est ton devoir...
Mais elle est passée, dans son dégoût, sa faim et sa fatigue. D’autres ont suivi avec une mélopée triste et monotone aux lèvres.
Jacquie
Les mouettes
Un jour de rêve
Avez-vous déjà vu, lorsque la mer déchaînée se rue sur la falaise en rugissant, les mouettes tourbillonner, éperdues, affolées par la tempête, par le grondement de la bataille gigantesque que se livrent la terre et la mer.
Parfois, l’une d’elles, épuisée, tombe dans le gouffre. C’est alors un combat acharné contre les éléments en furie. La mer bondit, la falaise résiste, le vent hurle, l’oiseau effleure l’écume, repart pour retomber à nouveau. C’est un bruit infernal, inhumain venu d’un autre monde. Pourtant la lutte est magnifique et solennelle entre ces deux forces jamais vaincues : la terre et la mer. Mais la mouette lasse s’est perdue dans les flots et ses compagnes continuent à tournoyer dans la tourmente, à résister, à vouloir vivre. Après la tempête, le soleil radieux va paraître, la mer s’irisera de mille couleurs et la terre au repos redeviendra aimable. Tout sera calme, les oiseaux gracieux reprendront leur vol au-dessus des flots familiers.
Ne sommes-nous pas aussi par instant, des mouettes perdues dans les éléments furieux ? En nous, comme en elles, reste le désir ardent de vivre, l’espoir immense que par-delà la tourmente que nous subissons, il est des oasis de paix et de tranquillité. L’une tombe, mais les autres continuent à combattre avec leur espérance inépuisable en la vie.
Comme les mouettes égarées dans la tornade, j’ai vu toutes mes illusions s’écrouler une à une. J’ai entendu rugir des êtres odieux. J’ai vu sombrer, malgré combien d’efforts, les camarades dans la déchéance. J’ai vu... Mais toujours et malgré tout, il est resté un point lumineux vers lequel je tends mes forces un moment défaillantes mon idéal. Idéal de mères, de femme, de lutteuse, d’artiste, toutes nous possédons en nous une étoile scintillante. Qui n’a, dans les heures pénibles, levé son regard douloureux vers elle ? Alors les yeux se sont éclairés et le cœur a eu chaud.
Demain, la vie sera à nouveau douce. La haine s’apaisera, les cœurs retrouveront la paix, les cerveaux leur lucidité et le cauchemar ne sera plus qu’un souvenir, qu’un enseignement précieux et douloureux pour la vie future.
Jacquie
Lettre à ma mère
Parce que la fin approche, parce que je sais que là-bas dans mon pays, vous êtes enfin libres, je pense à toi, Maman chérie.
J’ai osé réveiller en moi de vieux souvenirs qui dormaient enfouis bien au fond de mon cœur. Jusqu’à ce jour, je ne me risquais que rarement à le faire, car c’était toujours une douleur renouvelée et je suis restée de longs mois sans penser à toi, ni même à la maison et pourtant, qui se risquerait à dire que je t’ai oubliée, toi ma maman, comme j’aimais t’appeler.
Mais que de choses survenues, que d’événements ! Trois ans sont passés, que dis-je, cinq ans, une éternité et un éclair. La vie a coulé trop rapidement et pourtant lourde.
Je me souviens de toi le dernier jour que je t’ai vue. C’était le début de l’été si je ne m’abuse, vers le mois de mai. Je partais camper, j’avais revêtu ma petite culotte bleue, confectionnée par moi et chaussée de mes gros godillots dont les clous résonnaient sur le macadam parisien. Tu avais bourré mon sac à dos de ce que tu possédais de meilleur. Je me souviens d’un superbe saucisson odorant et nous étions parties de chez Marcelle pour prendre notre métro et nous séparer, toi pour la maison, et moi vers cette région parisienne que j’aime tant.
Mais, nous ne savions pas que nous ne devions nous revoir qu’hélas, je ne sais combien d’années après ! Petite mère, il me semble cependant que tu étais un peu inquiète, ou un peu choquée par cette grande fille qui était la tienne et qui, tant de fois, t’était étrangère.
Maman, comme je te revoie avec ton chapeau de feutre fauve, ton manteau marron et ton visage si doux et toujours souriant. Tiens, il me semble que je le revois encore devant la glace, essayant mille fois avant de trouver le bon emplacement pour ce malheureux chapeau sur tes cheveux récalcitrants.
Et maintenant, je pense à la maison, la nôtre ; j’en ai vu au cours de mes vagabondages, beaucoup d’autres, mais toujours la seule image qui se dessine devant mes yeux, c’est notre maison. C’est là, rue Lepic, c’est notre 3e étage. Comme c’était laid – et comme c’est beau – l’image en est restée si vivante que nul autre plus belle ne pourrait l’effacer, parce que c’est là que se rattachent tous les souvenirs de mon enfance.
Mais, hélas combien lointains sont-ils ! Êtes-vous réellement des êtres que j’ai connus, que j’ai aimé ou quelques-uns des personnages de rêve avec lesquels je vis, qui agissent selon mes désirs, ma volonté ou ma fantaisie.
Et moi, qui suis-je exactement ? Un numéro ou un automate ! Ai-je bien été un jour autre chose, une jeune fille, et non une chose ? Oui certes, parce qu’il m’en reste le souvenir si doux, si vivant.
Comme j’ai désiré le quitter ce Montmartre, et je dirai plus, j’ai voulu m’éloigner de Paris. Je l’ai détesté. Folle que j’étais. Mais, c’est là qu’est toute ma vie. C’est là que je veux revenir. C’est mon point d’attache ; l’escale que je désire au milieu de toutes mes aventures pénibles. Trois étages, quatre marches que l’on saute d’un bond, une vieille porte et le foyer.
Je revoie mes retours d’école lorsque enfant j’arrivais ébouriffée, essoufflée, l’appétit trop ouvert. Je revois la table où je m’asseyais pour faire mes devoirs. Je revois le vieux piano vendu un jour de misère. Je revois le coin où nous chahutions avec Jean. Je revois les six garçons penchés à la fenêtre de la maison d’enfance. Je revois ma chambre ou plutôt ce cabinet de débarras où gisait un matelas bien mince ? J’y ai rêvé, j’y ai pleuré, j’y ai dormi, et c’est là que se sont ébauchés mes premiers rêves, tu sais à l’âge où l’on est plus une enfant et pas encore une jeune fille.
Lorsqu’on cherche sa voie, où l’avenir est encore un immense mystère que l’on voudrait percer, l’on veut se connaître, savoir, comprendre. Prendre tout à pleins bras, serrer la vie sur sa poitrine. Tout est beau et bon.
Hélas, que de désillusions cette garce de vie doit-elle nous apporter, que de meurtrissures, mais aussi que de richesses. Rien n’est plus beau et plus laid que la vie. C’est pour cela que je l’aime.
Toujours la lutte avec soi, avec les autres. Luttes matérielles, mais surtout luttes morales.
Maman, maman, comme je pense à toi, mais combien tout cela est loin, les incertitudes de mon adolescence, les orages qui me secouaient tout entière.
Maman, comme tu y étais étrangère. Est-ce un reproche ? Peut-être, je ne sais, mais c’est un souvenir que j’aime et maintenant, je désire si ardemment te revoir, revoir la maison, tout ce qui fait qu’un jour j’ai été une enfant.
Jacquie
J’ai accepté d’écrire ce livre pour témoigner, tout particulièrement auprès de la jeunesse, d’un peu de notre histoire contemporaine, pour clamer haut et fort qu’il faut toujours trouver le courage de lutter pour vivre.
J’ai confiance dans la jeunesse d’aujourd’hui qui saurait trouver la même force, la même détermination que celles que nous avions pendant la résistance pour lutter contre le fascisme, pour le respect de la dignité humaine et la tolérance des hommes entre eux.
Le titre « Testament pour vivre » a été choisi en déportation lorsque j’écrivais sur des bouts de papier de fortune des histoires courtes dédiées à mes camarades de camp.
Aujourd’hui à 81 ans, alors que le temps me laisse désormais peu de temps, j’ai voulu résumer l’essentiel de ma vie de femme, de résistante et déportée, de communiste, comme on écrit un testament.
Odile Arrighi-Roger