
Transcription de l’ouvrage mis en ligne en janvier 2014 par Georges Guiral sur le site Calameo.com, https ://www.calameo.com/books/00308697310f0fdd29f9b
Suzanne Guiral est née le 20 mai 1918 à Montauban (Tarn-et-Garonne) et décédée le 12 août 1999 à Dax (Landes). Elle est déportée avec sa mère, Henriette Corot, épouse Guiral, née le 23 mars 1889 à Ménetou-Couture (Cher), et décédée le 6 mai 1945 à Rumpshagen (Allemagne).
Je dédie ces pages, que j’ai écrites en pensant à elle, à ma mère, Henriette Guiral, morte à mes côtés dans un bagne nazi et à tous ceux qui, pour leur Patrie, ont donné leur vie.
Si mon récit heurte des convictions politiques ou brouille l’ordonnance de certaines propagandes, je m’en excuse.
Mais la vérité, pour ceux qui ont vu l’enfer, est sacrée.
Ils ne peuvent admettre de la travestir ou de l’enjoliver.
S. G.
Dans la honte et les larmes, la France gravit les premières étapes de son long calvaire.
Pétain, de sa voix chevrotante, vient de faire à la Patrie le don de sa personne et d’un armistice infamant.
Sur les routes, la foule affolée de ceux qui fuient, devant la mitraille nazie.
Les villes du Sud qui semblent à l’abri de la marée hitlérienne sont envahies par le flux sans cesse croissant de tous les malheureux qui abandonnent leurs maisons, leurs souvenirs, leurs situations, tout ce qui avait été des années heureuses et cherchent avec un entêtement obstiné le gite de hasard qui pourra les abriter.
J’ai vu, et j’en garderai toujours le souvenir, ces files ininterrompues de véhicules de toutes sortes, chargés de ballots, de valises, de paniers, que couronnaient parfois des matelas, disparaissant sous l’amoncellement des landaus d’enfants, des ustensiles de cuisine.
Au milieu de cet amas informe, des visages de vieillards, d’enfants, d’adultes aux traits tirés, et dont les yeux hébétés et creusés par l’insomnie, cachaient dans leurs regards inquiets la surprise étonnée d’un dormeur brutalement éveillé.
J’ai vu, et je n’en oublierai jamais l’écœurant spectacle, ce que l’on a appelé la retraite !
Oui, pour certains, une infime minorité d’isolés, ce fut une retraite.
Ceux-là l’ont subie, les dents serrées, la rage au cœur, tendant déjà leur volonté et leur espoir vers la revanche.
Pour la plupart, ce mot a signifié la fuite. Une fuite éperdue, une fuite de gibier pourchassé, qui de toutes ses palles et sans jamais oser s’arrêter ni jeter un regard en arrière, dans un galop sans fin, court vers le terrier dont la profondeur seule suspendra le fusil du chasseur.
Les camions où s’entassaient officiers et soldats !
Les aulos, parfois disputées à des réfugiés, dans lesquelles se pressaient des hommes, dont l’uniforme seul rappelait qu’ils étaient Français, et qui, sans armes et sans courage, se glorifiaient de leur abandon et désertaient la lutte !
Les trains bondés de troupes hurlant leur désir de paix qui ne montaient jamais vers le combat, mais glissaient sans cesse vers l’arrière et vers le déshonneur !
Les officiers, comme ce colonel sanglé dans une tunique de haute coupe, képi provoquant et stick négligent, que j’ai vu abandonner ses mains nues aux crèmes et aux pâtes d’une manucure. Et, parfois, au milieu de cette tourbe, dressant comme un défi la hampe de leurs drapeaux tricolores, quelques longues voitures aux quarante chevaux silencieux et frémissants passaient et emportaient, dans un glissement dédaigneux, des généraux félons qui allaient cacher, dans une retraite sans danger, leur trahison et leur peur...
Voilà les souvenirs que font surgir, dans ma mémoire, les journées de juin 1940.
Les Français, endormis sous l’opium d’une propagande démagogique, pétris d’égoïsme et de rancœur irraisonnée, oubliant que la liberté est un bien qui se conquiert et se défend, acceptaient avec une lassitude béate, ce que les traîtres qualifiaient déjà de collaboration confiante.
Le peuple voulait oublier que, pendant des siècles, ses ancêtres avaient prodigué leur sang pour la défense de leur idéal.
La bourgeoisie, petite et moyenne, se réjouissait, avec une naïve satisfaction d’enfant vicieux, de l’avènement du dictateur dont elle espérait la réalisation de ses vieux rêves ambitieux.
L’armée, dans sa majeure partie corrompue par la gangrène fasciste, pourrie par le défaitisme ou la lâcheté, abandonnait, à la boue des fossés, les quelques armes qui lui restaient et contemplait avec une résignation satisfaite l’invasion de la lèpre nazie.
Les ministres d’une République à l’agonie, d’une voix tremblante, accompagnaient de discours tragiques le recul de nos troupes.
Et, comme des rats à l’approche du naufrage, ils abandonnaient le navire en perdition.
Que pouvaient-ils de plus, ces bavards ?
Piétinée, meurtrie, vendue, la France constituait, pour les Allemands et leurs valets, une proie sans défense.
Dans un relent de charnier, d’heure en heure, Vichy naissait et se précisait.
Pétain, avec sa malice sadique de vieux Tartuffe, choisissait avec soin, aidé par les Ambassadeurs boches et le bougnat sinistre, les marionnettes du guignol tragique dont, pendant cinq années, il allait être l’animateur.
La Marseillaise, dont les strophes tronquées devenaient un hymne à l’abandon, ponctuait, de ses accents vibrants, l’annonce des clauses d’un armistice qui cachait, dans chacun de ses termes, le renoncement et le martyre de la Patrie.
Du mouchardage, on faisait une vertu nationale !
En se hâlant, les agents de la cinquième colonne, ces commis-voyageurs du mensonge et de la calomnie, jetaient dans les esprits hésitants et timorés, le germe de tous les découragements et de toutes les soumissions.
On organisait la conquête et le modelage, à la manière hitlérienne, du cœur et de l’intelligence de nos enfants.
À leurs pères, on distribuait, en même temps que les théories d’un national-socialisme, dont on prétendait oublier les champions à la tête de mort, les insignes d’une Légion à l’image de ses maîtres.
À leurs mères, on abandonnait les stations interminables devant les boutiques vides, l’angoissant inconnu de la vie de tous les jours, les maris et les gosses à nourrir et à vêtir avec des tickets dont les trois-quarts étaient sans valeur.
De l’autre côté de la Manche, les Anglais restaient seuls et mal armés, devant les Allemands victorieux.
Entre l’esclavage du monde et sa liberté, il n’y avait qu’un chenal, des falaises, et quelques hommes courageux.
Jamais, à aucun jour de son Histoire, la France n’a frôlé d’aussi près l’abîme sans fond de l’oubli éternel.
Livrée à la volonté toute-puissante de l’oppresseur, trahie, dépecée, affamée, elle semblait prête au renoncement définitif dans une chute vertigineuse et sans fin.
Mais elle était la France ! Et la barbarie, dans sa force brutale, n’avait pas le pouvoir d’éteindre sa clarté rayonnante.
**
C’est à Londres que brilla d’abord la mince et pure flamme d’un espoir insensé.
Malgré le brouillage, malgré les interdictions et les dénonciations, au soir du 18 juin, une voix aux accents fermes et calmes nous apporta, avec une bouffée d’air libre, des raisons de combattre encore.
De Gaulle, jeune général inconnu, avait ramassé, dans la fange où on le traînait, le drapeau tricolore.
Au cours des années sombres, des hommes, des Français, sur tous les champs de bataille, devaient raviver de leur sang ses couleurs ternies.
Car la Patrie n’était plus seule : elle avait retrouvé des Alliés et des soldats pour se battre et la libérer.
Chaque soir, sur les ondes, nous parvenait l’écho de la lutte que poursuivaient nos amis britanniques.
L’équipe de ceux que la hargne impuissante de Vichy avait qualifié « d’émigrés » nous rendait, jour après jour, le courage de l’attente et la fierté d’être Français.
De toutes les Provinces de France, des hommes, des enfants parfois, au prix de dangers sans nom, traversaient la Manche et rejoignaient de Gaulle.
Tous, les Anglais les accueillaient, les réconfortaient et leur rendaient un uniforme et des armes.
Les visages aux yeux sombres et résolus de nos gars se mêlaient au teint clair et aux yeux pâles de nos Alliés.
Une armée, d’abord minuscule, mais que chaque instant devait augmenter, s’organisait et s’équipait pour la revanche.
La France libre était née !
La Patrie allait être sauvée.
Car ce sont ces deux mots, vibrants et clairs comme un appel et une certitude, qui, en nous rappelant aux heures de doute et de lassitude, que la guerre continuait, avec ses chances de victoire, et que notre Pays n’en était pas exclu, nous ont appris à vouloir et à organiser celle force irrésistible qu’a été la Résistance.
Née de la révolte du sentiment national au cœur des patriotes, la Résistance a grandi, malgré la haine ou l’inertie, plus honteuse encore, d’une grande partie des Français.
Lentement, au milieu du sang et de l’ignominie, elle s’est épanouie en une gerbe dure et, c’est elle encore, qui, en 1944, aux côtés des Alliés, a nettoyé la France des Boches et de leur suite puante el rampante.
Ceux qui ont refusé d’admettre l’armistice de 1940, combien étaient-ils, aux premiers moments de la nouvelle épopée française ?
Ils n’étaient que quelques-uns, une poignée d’hommes et de femmes qui, dans l’ombre, isolés, raillés, traqués, avec la seule arme de leur volonté, sans faiblesse, tentaient, par leurs paroles et par leurs actes, de neutraliser d’abord, de détruire ensuite, l’œuvre de désagrégation entreprise par les gens de Vichy et leur patron de Berlin.
Car les Allemands, affolés par la menace constante qu’ils sentaient rôder autour d’eux, ont répondu par l’incendie, la torture, la pendaison, la déportation...
Mais, à l’encontre de ce qu’ils espéraient, l’ombre des morts criait vengeance aux vivants, et sur le visage de ceux qui restaient, le souvenir de chaque camarade disparu creusait le sillon, chaque jour plus profond, d’une haine implacable.
A un contre cent, pendant des mois, sans jamais se lasser ni douter, ils ont peu à peu desserré l’étreinte mortelle de la croix gammée, qui avait entrepris d’étouffer notre pays dans ses tentacules.
Et si le jour « V » pour la Patrie s’est levé, ceux de la Résistance en ont payé la joie enivrante de tant de supplices et de massacres que son rayonnement en fut obscurci d’un lourd voile de deuil.
À l’aube de la libération, ceux de Paris et d’ailleurs ont su effacer par leur courage indomptable et le don total d’eux-mêmes, la tâche sombre dont les traîtres de 1910 avaient souillé notre Pays.
Si la Résistance a eu ses profiteurs, ses parasites et ses combinards, elle a eu, avant tout, ses martyrs et ses héros.
La page de gloire qu’ils ont écrite avec leurs souffrances et leur sang, dans l’Histoire de la France, ceux qui ont survécu ne doivent jamais permettre qu’elle soit oubliée.
C’est, envahis d’une rage impuissante, que nous avons assisté, mes parents et moi, aux événements qui ont préparé et aidé la naissance d’un État Français, dont Hitler et Abetz étaient les parrains.
Mon père, ancien magistrat, républicain par tradition et par conviction, avait puisé, dans ses trente années de vie tropicale, un attachement profond à son pays, que l’éloignement et le cafard paraient d’une beauté trompeuse.
Cet oubli de toutes les haines, de toutes les passions politiques ou philosophiques, cette unité devant le danger qui avait servi de thème à tant d’orateurs officiels, il se refusait à admettre qu’ils ne fussent que des mots.
Ces militaires, dont les hottes luisantes et la discipline de quartier n’avaient jamais brillé à ses yeux d’un éclat très pur, son vieil et indomptable esprit démocratique en acceptait la direction.
Mais ce qu’il croyait pouvoir exiger d’eux, c’est qu’ils fissent leur métier. Et, pour un soldat, à l’heure du péril, n’est-ce pas se battre ?
Se battre comme il le peut, partout où il le peut et tant que c’est possible.
Devant la carence de ceux dont la veulerie avait préféré l’esclavage à la lutte, c’est avec un sentiment de délivrance qu’il accepta les incertitudes et les risques d’une résistance encore inorganisée.
Malgré son âge, il choisit le rôle obscur d’un combattant de l’armée secrète.
Sa longue expérience de juge, rompue à la pratique des instructions criminelles, l’habitude des responsabilités personnelles, née de sa carrière, le rendaient apte à remplir une lâche plus lourde et plus délicate.
Il devint donc chef d’un groupement clandestin de notre département, puis, après leur fusion, chef départemental des mouvements unis de la Résistance.
Il en dirigeait également le service de renseignements.
Ma mère, elle, jusqu’au dernier moment, avait attendu la révolte nationale qui, seule, aurait pu balayer de sa vague purifiante les ordures de la trahison. Elle avait voué au Gouvernement des Casinos, dès son installation, tout le mépris de son âme droite et ferme.
Si sa faiblesse physique et sa santé chancelante lui interdisaient une activité souvent épuisante, elle a été, pendant les années terribles, la flamme discrète qui a guidé et soutenu nos efforts ou notre lassitude.
Ceux qui l’ont connue, entendent encore peut-être l’écho de sa voix claire, quand elle s’abandonnait à la fougue poignante de son ardent patriotisme.
Ma mère a protégé de son silence obstiné et en leur sacrifiant sa liberté et sa vie les hommes, les camarades, dont elle n’ignorait rien et dont elle a toujours respecté l’incognito.
Jusqu’au bout, elle a suivi le chemin, qu’au soir du 17 juin, lui avait tracé sa conscience.
Si son âge et ses forces le lui avaient permis, quelle héroïne la résistance active aurait trouvé en elle !
Moi, je n’ai fait ni plus ni moins que beaucoup d’autres femmes françaises.
Plongée par l’armistice de Pétain dans un abime de rancœur et de dégoût, j’ai trouvé dans l’aventure d’une action clandestine le but propre et utile dont juin 1940 avait frustré ma jeunesse.
Agent de liaison et de renseignements de mon père, le sentiment de la puissance sans cesse croissante de ceux que j’aidais a largement payé les risques que j’ai courus et dont j’avais appris à prévoir et à éviter l’atteinte.
Les boches, que si souvent je croisais, se seraient, sans doute, bruyamment égayés s’ils avaient appris que le petit bout de femme exigu qui les avaient frôlés les contemplait avec une pitié condescendante.
Car, quelques-uns d’entre eux qui sont devenus un jour des cadavres noircis ou déchiquetés, c’est peut-être à elle qu’ils en sont redevables.
Quelle sensation enivrante et qui devrait suffire à la conscience d’un Français !
Pourtant, depuis mon retour, j’ai fait de curieuses constatations. Ce qui, pour la plupart, n’a constitué qu’un devoir strict, exigé par le pays et auquel nul n’aurait dû se dérober, représente, pour certains, un moyen, dont ils abusent, d’obtenir honneurs, décorations et situations avantageuses.
Leur action dans la Résistance ? Vingt fois par jour, ils s’en parent comme un paon de ses plumes.
Par eux et par eux seuls, la France a été sauvée.
Les poches gonflées de certificats, relatant en termes lyriques le moindre de leurs gestes clandestins, ils vont tirer les sonnettes et hantent les antichambres.
Que voulez-vous, ils ont fait de la Résistance !
Et ils entendent, ces héros de pacotille, qu’elle leur rapporte.
Tout travail mérite salaire, n’est-ce pas ?
L’écurant spectacle et dont on aimerait pouvoir sourire.
Je me hâte de dire que ces réflexions ne me sont dictées ni par un pessimisme exagéré, ni par mon esprit chagrin.
Je garde, à ceux qui m’ont déçue, une amitié fidèle mais, désormais, sans illusion. Ils ont été des camarades. J’ai découvert qu’ils étaient aussi des hommes.
Le désintéressement est une vertu démodée et qui ne mène à rien.
Ceci étant une simple mise au point, j’ajoute que c’est dans la crainte et dans l’espoir que se sont écoulées, pour nous, les trois premières années de l’oppression nazie.
C’est le début de 1944, alors que la promesse du débarquement nous devenait plus réelle et plus proche, que la Gestapo a choisi pour nous dispenser à ma mère et à moi un destin tragique.
La dénonciation d’un milicien a décidé de notre arrestation.
La longue suite de souffrances, qui devait la couronner, a entraîné la mort de celle qui fut ma meilleure amie.
Les philanthropes, qui réclament l’amnistie pour les tueurs de Darnand, devraient réfléchir et se taire.
Car ils ignorent certainement la peine atroce de ceux qui ont vécu le martyre d’un être aimé.
4 mai 1944 – 5 heures du matin.
Mon père, qu’une grave maladie avait obligé à prendre à la campagne quelques jours de repos, était absent.
Des coups ébranlant la porte, un raclement de bottes nous annoncèrent, avec une vigueur mêlée d’impatience, ce que, tant de fois, nous nous étions efforcées d’imaginer.
Ma mère, tout de suite éveillée, se leva, et, en s’habillant hâtivement, me dit d’une voix calme et comme on constate un fait inévitable, ponctuant sa phrase d’un geste sans réplique : « Cette fois-ci, ce sont eux ».
Quelques instants plus tard, l’entre-bâillement discret d’une fenêtre nous apportait, dans un martellement de syllabes dont quatre ans d’occupation nous avaient appris à déceler l’origine, une certitude que nous jugions inutile.
« Gendarmerie allemande, nous voulons voir M. Daumier ».
C’était là, en effet, le pseudonyme sous lequel mon père cachait son identité.
Ils étaient quatre, armés jusqu’aux dents, qui cernaient notre maison.
Et je devais voir souvent briller dans les yeux de ma compagne, pendant la perquisition qu’ils menèrent d’abord maladroitement, le dédain moqueur qu’éveillait en elle la vue des mitraillettes dont ils protégeaient leur force contre notre faiblesse.
Aux questions que, pendant plus d’une heure, ils s’obstinèrent à nous poser, malgré l’apparente quiétude de nos réponses, s’ajoutait la menace voilée, mais trop réelle, qu’était, pour nous, leur volonté précise de connaître la résidence de mon père.
À nos dénégations, et malgré les preuves dont nous tentions d’en étayer la vraisemblance, ils répondaient sans se lasser, avec la lenteur obtuse de leurs crânes teutons : « Nous voulons voir M. Daumier. M. Daumier est terroriste. Ici dépôt d’armes ».
Cependant, avec quelle sûreté et quel brio ma mère sut jouer le rôle délicat dont dépendaient tant de vies el peut-être aussi notre liberté.
Devant ces boches, dont elle connaissait la brutalité sinistre, elle a été, avec un naturel parfait, l’image d’une bourgeoise innocente et paisible, qu’étonne et offusque une intrusion de mauvais goût.
Enfin, pesamment, dans un cliquetis de troupe en marche, bredouillants mais non convaincus, comme ils étaient venus, ils repartirent.
Une dernière fois, nous avions entendu la phrase lancinante qui contenait, dans sa sécheresse, le secret de notre destin : « Nous voulons voir M. Daumier ».
Après leur départ, la vibration de nos nerfs douloureusement tendus, nous fit entrevoir le péril auquel nous venions d’échapper.
Mais nous n’avions pas la naïveté de croire à une tentative sans lendemain.
Nous savions que, pour la Gestapo, la dénonciation d’un donneur accrédité était suffisante, même si elle ne s’appuyait sur aucune confirmation matérielle, pour justifier une arrestation.
Pas un instant, nous n’avions douté d’un retour offensif de l’ennemi, et c’était à ce danger qu’il nous restait à parer.
Notre maison représentait, par tout ce qu’elle contenait de papiers compromettants ou d’armes, trop visiblement parachutées, de nombreuses raisons pour les boches de satisfaire une curiosité malsaine à notre point de vue et dont les conséquences auraient été un fructueux coup de filet.
Les quelques heures de répit que nous accordèrent les sbires d’Hitler, c’est à les priver de ce profit que nous les avons employées.
Devant mes yeux, s’inscrit encore la silhouette menue de ma mère s’affairant, avec la hâte d’une bonne ménagère en lutte avec la poussière, à l’inspection implacable et minutieuse de chaque pièce et de chaque tiroir.
Rien n’a échappé à ses yeux inquisiteurs et, pendant plusieurs heures, elle s’est acharnée à faire disparaître les moindres témoignages suspects de notre activité secrète.
Quant à moi, j’avais assumé la charge de transporter en lieu sûr les « Colts » et leurs munitions, dont la présence, chez nous, aurait été difficile à expliquer.
L’un des jeunes agents de mon père, que nous appelions Mickey, n’a sans doute pas oublié cette matinée au cours de laquelle, grimpé sur l’appui instable d’une vieille caisse vermoulue, il a camouflé, en en colmatant les orifices de son grenier, l’arsenal que cachait mes sacs à provisions.
C’est au retour de cette opération de délestage, selon l’expression désormais consacrée, que je fus accueillie chez moi par le visage chafouin, aux yeux faux et fuyants, d’un représentant de la Gestapo, interprète de son métier, et mouchard à l’ordinaire.
L’aventure, comme nous l’avions prévu, suivait son cours normal et le sens tragique s’en précisait.
Car, il n’était pas venu seul mon bonhomme, et le désordre des meubles, notre correspondance bouleversée, notre poste de radio, ma machine à écrire, absents de leurs socles, me prouvaient que cette seconde visite ne ressemblerait pas à la première. Stōtz, le chef, image parfaite d’un marlou de l’active ; son aide, l’Autrichien Frantz, au type moins nettement caractérisé, le chauffeur qui les conduisait, dont aucun signe particulier n’aidait le signalement ; la fouine sarroise, je crois, dont j’avais, dès mon arrivée, remarqué le museau pointu, formaient un ensemble parfaitement antipathique.
Pendant un long moment, passant des gifles aux menaces, et des menaces aux questions dont la brutalité voulait forcer nos aveux, ils ont tenté, ensemble ou séparément, de nous arracher les renseignements qu’ils désiraient.
Que ceux qui me liront ne croient pas que je me figure avoir été, et ma mère pas plus que moi, une héroïne d’exception. Beaucoup de nos camarades ont vécu les heures dont je tente ici de retracer l’exact déroulement.
Cependant, quand je rassemble les souvenirs de cette journée, ce n’est pas une victoire totale que je reconnais à nos visiteurs.
Car, pendant les trêves qu’ils accordaient à nos joues enflammées, nous nous sommes plues à les narguer, égratignant des piqûres de notre esprit latin la carapace épaisse de leur orgueil de barbares.
Quand, vers midi, chargés d’un butin substantiel, mais n’ayant pas atteint le but qu’ils poursuivaient, ils nous abandonnèrent, après nous avoir passablement malmenées, la sagesse égoïste et la défense purement personnelle de notre intérêt nous ordonnaient de chercher un plus sûr asile.
Mais ma mère, dont la conscience n’admettait aucune compromission, a douté du courage de certaines personnes de notre entourage.
Que ces gens soient questionnés et parlent, ceux de notre organisation étaient en péril.
Elle décida donc de ne pas donner aux soupçons de la Gestapo la confirmation d’une fuite qui aurait eu pour conséquence l’arrestation de nombreux camarades.
Les hommes qu’elle a voulu sauver méritaient-ils son sacrifice ?
L’ont-ils reconnu ? En ont-ils compris la grandeur ? Qu’ils me permettent de le leur rappeler.
Si la voix de ma mère s’est éteinte, il n’en est pas de même de la mienne.
Je ne me lasserai jamais de répéter, à ceux qui tenteraient de l’oublier, que c’est à elle qu’ils doivent leur vie.
Leur reconnaissance lui est due, et sa mémoire doit leur être sacrée.
Sa fille est là pour y veiller.
**
C’est à six heures du soir, sous le prétexte d’emmener notre voiture, qu’une nouvelle irruption des nazis se termina par notre arrestation.
Notre maison à l’abandon, tous les souvenirs de notre passé heureux, le sort de mon père livré au hasard d’une poursuite acharnée, tout cela, en un instant, nous devions en chasser le souci.
Nous allions partir, seules, mais l’espoir au cœur, vers une route dont nous ne soupçonnions pas l’horreur.
Après avoir décliné notre identité dans un des bureaux de la Feldgendarmerie, l’un de ces trains, dont si souvent j’avais alertement escaladé le marchepied, nous emportaient, sous bonne escorte, vers Toulouse el la prison Saint-Michel.
Avec les dernières maisons de Montauban, qui, peu à peu, s’éloignaient et s’estompaient, s’ouvrait, devant nous, le chemin tragique des lendemains inconnus.
Ma mère ne devait plus revoir la vieille ville paisible et somnolente qu’elle aimait.
Je voudrais pouvoir affirmer qu’elle n’en a pas eu le pressentiment.
Le wagon, où, malgré nos chiourmes, un chaud soleil de printemps nous lançait, comme un dernier adieu, la lumière étincelante de ses rayons dorés.
La gare de marchandises de Toulouse où les boches parquèrent, pendant un long moment, le bétail que nous étions devenues ; la voiture cellulaire, qui ne laissait filtrer jusqu’à nous qu’un jour blême at vague ; quelques virages, le tressautement des roues sur le payé des rues ; l’arrêt enfin devant le portail, frappé de clous énormes, de la prison Saint-Michel...
Ces quelques rapides étapes ont constitué un prologue que nous avons vécu avec l’indifférence ironique et souriante dont nous voulions sceller notre angoisse.
Saint-Michel. Un couloir sombre qu’éclairait le miroitement des vitraux d’une chapelle, un soldat allemand, auquel une nouvelle fois nous répétons nos noms el nos prénoms, et qui nous dit : « Dans un instant, vous serez interrogées. Si l’enquête qui est en cours démontre votre innocence, ce que je crois, vous serez libérées. »
Notre libération devait nous conduire à Ravensbrück...
Précédées d’un gardien et accompagnées de quelques hommes enchaînés, « terroristes » raflés le matin même, nous longeons un large préau qui offre à nos regards le mystère menaçant de ces cachots silencieux.
Devant l’un d’eux, notre guide fait arrêter ma mère. Moi, je dois le suivre plus loin.
Dans les yeux qu’elle lève alors vers moi, erre un affolement inhumain. Celui de la bête à qui l’on arrache son petit.
Sa volonté ayant triomphé de cette faiblesse, dans un sourire rayonnant, elle murmure deux mots : « Courage, toujours ».
Sans cesse, pendant notre année tragique, la crainte d’une séparation devait alourdir ses souffrances d’une hantise atroce.
Cependant, ignorant sans doute nos liens, après un instant d’hésitation, le boche pousse devant nous le battant d’une même cellule.
Quand se fut apaisée dans nos cœurs la houle violente d’une joie que nous n’espérions plus, brutale et douloureuse comme la morsure d’un poignard, s’imposa à notre esprit la réalité de notre situation.
Prisonnières. Nous étions prisonnières !
Entre nous et la vie, il y aurait désormais les barreaux d’une geôle.
Demain ? Que serait-il pour nous ?
Car nous devions envisager l’éventualité d’une exécution sommaire et matinale.
Cette fosse, avec son sol de terre battue, ses murs vaguement blanchis, la barrique dont nous avions rapidement découvert le contenu et la destination, le tas de paille piétinée et salie qui occupait un angle, pendant combien de temps nous garderait-elle ?
Allongées sur la litière, dont le contact nous répugnait, puisant dans la présence amie la force d’attendre et d’espérer, nous avons vu s’écouler une nuit sans sommeil et sans repos, nous efforçant de combler le silence écrasant par le bruit chuchotant de nos voix.
Déjà, nous avions deviné le pouvoir exaltant de l’espoir et des projets. Cette force, la seule dont personne ne pourrait nous dépouiller, c’est pendant ces premières heures de réclusion que nous en avons armé notre âme.
L’aube, avec sa clarté, vint apporter à notre angoisse le prix d’un trésor irréel et précieux dont nous aurions voulu épuiser la scintillante douceur avant qu’il nous fût arraché.
Les bruits qui naissaient, çà et là, ébranlaient nos nerfs tendus. Les pas, qui éveillaient dans la voûte immense de la prison des vibrations d’échos, nous crispaient dans une attente muette.
De toutes nos forces, de tout notre orgueil, nous lutions contre la peur, la peur abjecte el instinctive qui fait frissonner à l’approche de la mort, et qui tapait dans nos cerveaux enfiévrés les coups de son appel.
Tous ceux qu’a blessés l’arrachement brutal d’une arrestation, ont vu se dresser ce spectre de l’abandon dont la fatigue, les souvenirs qui embrument l’esprit de leur foule pressée, la sensation du péril qui rôde, le verrou aussi qui barre le regard d’un défi hargneux, favorisent et soutiennent l’attaque.
Les heures qui s’écoulaient, la claire lumière du jour qui, au matin, vint inonder notre cellule et chasser les miasmes nocturnes, les éclats gais et sonores qui nous arrivèrent du quartier des hommes comme une gerbe d’énergie et de foi virile, rendirent à notre volonté le calme des résolutions réfléchies et inébranlables.
La distribution du jus noirâtre, tiède et fade, pompeusement dénommé café, apporta une diversion à notre inaction forcée et fit apparaître à nos yeux stupéfaits notre geôlière, la sinistre Frida.
Voix rauque et éraillée de poissarde, cheveux sombres, visage cuivré de gitane aux yeux chargés de haine, corps lourd et plat, prolongé de membres épais, aux attaches massives, voilà ce qu’était cette digne devancière de nos « offizierinen » d’Allemagne.
Quelques détenus de corvée qui portaient le bidon la suivaient.
Couvant le dragon d’un regard méfiant, tout bas ils nous glissèrent ces mots : « Nouvelles ? Arrêtées quand ? Ça marche. Bientôt, la classe ! »
Certains peut-être ont été fusillés, ou ont attendu à Dachau ou à Buchenwald la lente et horrible approche d’une mort plus affreuse encore.
L’ersatz qui stagnait dans nos écuelles de fer dégageait des relents qui nous écœuraient.
Nous en avons humecté nos mains et notre visage, que poissaient la crème et les fards dont nous les avions enduits la veille.
Puis, apportant à cette opération tous les soins qu’elle exige, nous avons procédé, avec les moyens réduits que nous offraient nos sacs, à la mise au point que réclamaient impérieusement nos traits pâlis et tirés.
Et, avec l’insouciance dont nous voulions désormais tromper notre peine, nous avons pris possession de notre abri, battant et nettoyant la paille où nous reposerions, pourchassant d’un balai vigoureux, mais, hélas ! atteint d’une calvitie totale, les débris qui parsemaient notre cellule ; embellissant de toute notre volonté crispée le décor où se déroulerait notre vie pendant un temps que notre ardent espoir bornait au débarquement allié.
Quelques heures plus tard, c’est d’un rire sincère et avec une supériorité comique de vieilles habituées, que nous assistions à l’arrivée simultanée d’autres femmes, dont deux, pendant cinq semaines, allaient partager notre sort et nous révéler la douceur confiante de la camaraderie née à l’ombre des mêmes barreaux.
Elles étaient trois, amenées là, Madeleine et Gilberte, les plus jeunes par leur action dans la Résistance. « Amie », la plus âgée, dont les 60 ans s’inscrivaient sur le visage en lignes douloureuses, venant expier le crime impardonnable de son union avec un Juif autrichien naturalisé Français.
Tout d’abord occupées à calmer le cours d’un souffle précipité par la violence de leur irruption, nos compagnes nous donnèrent ensuite le spectacle d’un étonnement indigné du plus amusant effet.
Quel est le Français appréhendé par la Gestapo et mis en présence d’inconnus, à priori suspects, qui n’a pas cherché dans la simulation d’une innocence éclatante la seule défense qui lui reste ?
Puis, leur défiance se dissipant peu à peu, devant la franchise de nos réponses, l’atmosphère s’allégea et les réparties malicieuses et gamines de Madeleine, notre benjamine, chassant le dernier nuage, c’est d’une langue ferme et infatigable que furent entamés les buvardages dont les recluses savent combler le lent étirement des heures.
Nos estomacs, encore éclectiques, refusant de recevoir le brouet de midi, il alla, dans sa totalité, augmenter le cloaque de notre malodorante barrique.
Ce geste sema, dans notre groupe, la gaîté vengeresse d’une exécution sans danger.
L’après-midi devait nous apporter la fatigue et la tension nerveuse de nouvelles formalités. Identité, signatures, dépôt de chacun des objets, dont le moindre était une parcelle de notre bonheur perdu.
Bousculées par notre surveillante, ahuries par les coups et l’inconnu dont la menace s’imposait à nous, à travers couloirs et escaliers, nous devions échouer, essoufflées et hébétées, sur les châlits d’une nouvelle cellule dont l’étroit carré allait borner, pendant une dizaine de jours, le piétinement rageur qui brisait notre énervement.
C’est là, devant le pauvre visage de ma douce maman, que j’ai vécu le moment le plus douloureux de l’année qui devait suivre.
Le bruit des trams qui troublaient, de leur roulement, la douceur du soir qui venait, le ciel clair qui s’embrasait au miroitement du soleil couchant, les arbres que le printemps paraît de feuilles, les passants qui, par-delà nos murs, se hâlaient vers le havre paisible du foyer, tout cela, qui était la vie et la liberté, et dont nous séparaient nos barreaux, fil monter à mon cerveau la houle douloureuse d’une folie impuissante.
Pendant un instant, j’eus la notion éclatante de mon dénuement, de mon isolement tragique, au pouvoir de ceux dont la haine sadique allait faire mes tortionnaires.
Les murs qui se dressaient devant moi, j’aurais voulu les renverser, mais je n’avais que mes mains.
La mort m’apparut alors comme une délivrance. Quel horrible calvaire, j’ai gravi là !
C’est brisée et pantelante que j’ai lentement remonté la pente du gouffre sinistre dont, pendant quelques minutes, j’avais entrevu l’horreur.
Je devais lire, dans les yeux embués de mes compagnes, le reflet du même atroce supplice.
Le lendemain, la règle immuable et inflexible des geôles nazies entreprenait de nous transformer, en pantins, dont les révoltes s’émousseraient contre les gifles et les punitions.
Nos journées, nous en connaissions le déroulement monotone. Six heures du matin, réveil ! Frida, œil fulgurant et crachant des injures, faisait dans notre cage une entrée de dompteur intrépide. Si elle en avait eu le fouet, combien sa tâche aurait été simplifiée !
Puis, c’était la revue. Des paillasses au moindre recoin, rien n’échappait à son regard inquisiteur.
Quelques instants plus tard, le café que complétait la maigre ration de pain noir, dont nos appétits aiguisés par un jeune d’abord boudeur et bien vite forcé, appréciaient la consistance.
Ensuite, c’était la toilette. Durée limitée. Cinq minutes, au maximum, devant des robinets capricieux et désespérément avares. Car l’eau, à Saint-Michel, n’était abondante que dans la soupe.
Midi déjeuner. Sa composition ne variait que du chou, piqué de délicates chenilles vertes, à la blette truffée de frétillants vermisseaux.
Mes compagnes, ayant remarqué la subtilité de mon odorat, m’avaient confié le soin de découvrir la nature de la soupe.
Le soir, le rayon de soleil qui dorait l’un de nos grabats nous annonçait l’arrivée du bidon.
Notre frugal repas expédié, silencieuses et lasses, nous attendions que la nuit succédât au crépuscule.
Voilà la férule dont les boches tentaient d’étouffer notre énergie.
Mais notre volonté et notre imagination savaient en libérer notre âme.
Gilberte, qui était mariée, et possédait deux adorables bébés, nous emmenait avec elle auprès de ses bambins dont la turbulence calmait notre fièvre d’une fraîcheur de source.
« Amie », la pauvre vieille, qui devait, un matin, nous quitter pour un lointain Auschwitz, oubliant sa douleur et son inquiétude lancinante, faisait briller pour nous, les facettes de son humour tranquille.
Madeleine, dont la jeunesse éclatait parfois, en rires et en chants, nous retraçait, après chacun de ses interrogatoires, avec le comique irrésistible d’un clown de talent, les facéties parfois grossières dont elle bernait ses interlocuteurs.
Ma mère, elle, pour toutes, savait être l’amie, la maman, celle qui, d’un mot, interrompt un silence dangereux et trop lourd de pensées douloureuses, celle qui écoute sans se lasser celle qui, d’une main douce, étanche les larmes et apaise les sanglots déchirants et roques qu’un instant d’abandon laisse échapper.
Durant les nuits dont l’obscurité ramenait la foule des souvenirs et des regrets, sacrifiant un repos nécessaire à sa santé ébranlée, elle allait de l’une à l’autre, rassurant et consolant sans jamais se plaindre.
Moi, mettant à profit le carême auquel nous contraignaient les menus de Saint-Michel, j’avais entrepris, avec un zèle dont s’égayaient mes amies, une lutte acharnée et victorieuse contre une ampleur incompatible avec ma petite taille.
Vêtue d’une culotte minuscule, dont l’inventaire de nos chiourmes m’avait laissé l’usage, j’épuisais avec application la gamme variée, mais fatigante, d’une gymnastique dont mes larges proportions accentuaient la fantaisie.
C’est ainsi, dans l’espace restreint de notre cellule, illuminée par notre amitié confiante et notre vivant espoir, que coulait le temps.
La brutalité soupçonneuse et raffinée de Frida, la faim, l’insomnie, la menace du lendemain, l’absence de nouvelles de notre famille, résultat d’un silence dont ma mère et moi, en particulier, voulions protéger ceux que nous aimions, tout cela, nous l’affrontions avec une calme lucidité qui en neutralisait les effets.
Nous, les vaincues, nous avions de nouveau conscience de notre force.
C’est elle qui nous aida, ce matin où l’on vint nous éveiller à l’aube, nous pressant de nous vêtir et de rassembler les quelques objets qui nous restaient.
Quatre heures du matin : l’heure des exécutions. Tout nous en faisait supposer l’imminence. Et c’est d’un cœur durci, que nous en attendions l’approche.
Pendant un long moment, tressaillant à chaque instant de tous nos sens aiguisés, nous nous sommes préparées à ce départ où, hommes et femmes, entassés dans un camion, vont, en chantant, vers la fusillade.
Une fois encore, l’alerte avait été vaine, mais notre journée fut chargée d’une étouffante oppression.
L’arrivée d’une autre compagne dont nous devions vite apprécier la verve moqueuse, notre changement de gite, ces événements qui marquèrent notre vie de prisonnières, ma liberté reconquise, les juge maintenant sans importance.
Notre nouvel abri nous déplut d’abord par la promiscuité qu’il nous imposait. L’atmosphère désordonnée qui y régnait, le caquetage assourdissant nous heurtèrent.
La cordialité de nos hôtesses devait rapidement effacer cette impression désagréable.
Lucienne, Renée, que sa prochaine maternité alanguissait, Maud, Anglaise par sa mère, rieuse et franche comme un titi parisien, Dolorès, cette Espagnole, depuis quatre ans aux mains de Franco ou des boches, sans nouvelles de ses deux petits, abandonnés dans Madrid en feu et de son mari, officier républicain...
Yvette, Rose-Marie, Valentine, cette gamine de dix-huit ans, mariée depuis six semaines, morte dans un camp de torture nazi, Renée, Mme Dutech, vaincue par la misère, et qui ne devait jamais revoir la fille qu’elle adorait...
Tous ces noms font revivre en moi le souvenir de la trois.
La tinette empestait, les punaises torturaient nos nuits, mais le moral y ait élevé.
Car c’était pour la France qu’on défiait le cafard.
Une démonstration de swing, organisée par deux de nos compagnes et qui aurait eu, je crois, dans un cabaret à la mode, tout le succès qu’elle méritait, le passionnant langage des cartes qu’une pythonise bienveillante traduisait toujours, par le retour tant espéré à la maison, la pâtée, plus ou moins liquide, nos plaisanteries, Frida et sa hargne, les nouvelles militaires surtout, dont l’optimisme perçait nos grilles...
Saint-Michel, à la veille du 6 juin.
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6 juin 1944 !
Enfin, ils avaient débarqué.
Une aube comme les autres ; le jus aussi infect ; la ration aussi dérisoire ; la vermine aussi audacieuse, mais qu’importait.
Comme une porte ouverte sur la vie, sur la liberté, le débarquement !
Effacées les heures troubles, les heures sombres, oubliée la prison et ses barreaux. Quelque part, en Normandie, des hommes se battaient et préparaient notre délivrance.
Comment dépeindre par des mots notre joie débordante et folle ?
Pas un seul instant, la crainte d’un échec ne nous a effleurées n’étaient-ils pas les plus forts, ceux que nous aidions de nos pensées et de notre reconnaissance ?
Ne l’avions-nous pas forgée de tout notre pouvoir cette récompense ?
N’en avions-nous pas à l’avance acquitté le prix ?
6 juin 1944.
Cette date qui a embrasé le ciel de la Patrie d’une fusée d’enthousiasme, c’est peut-être nous, dans notre impuissance, et malgré nos chaînes, qui en avons le mieux ressenti l’enivrante beauté.
De nos chants, de nos rires, de notre exubérance, nous avons nargué les nazis penauds et inquiets qui, cependant, nous gardaient encore.
Frida, fidèle reflet de l’ensemble de ses compatriotes, avait assourdi sa voix et mouillé son regard en notre honneur.
Cet événement, que, si longtemps, les boches n’avaient pas voulu envisager, voici qu’ils devaient en affronter la réalité lourde de catastrophes.
La tourbe hitlérienne, dans un frémissement de crainte, voyait se lever l’aube de l’expiation.
Dans la cour de Saint-Michel, des soldats en armes, casqués, masques à gaz en bandoulière, montaient la garde. Nos geôliers étaient en alerte.
Ils procédaient, à l’intérieur de la prison, à une distribution de vivres : fromage, pruneaux, galettes.
Nous croyons à un miracle ! Quelle bombance, quelle fête ! Cela aussi, les Alliés nous l’avaient apporté.
Puis, le 8, ce fut le transfert à Caffarelli, caserne toulousaine occupée par les Allemands, et que leurs troupes appelées vers le Nord, venaient d’évacuer.
Là se place un fait qui nous est personnel à ma mère et à moi et que je dois noter.
Ce que je rappelle aujourd’hui m’est pénible, douloureux. Mais si j’ai voué à la Résistance et aux hommes qui l’ont illustrée un respect ardent, la vérité m’oblige à révéler qu’elle a caché de bien médiocres doublures.
Nous avons été transportées de Saint-Michel à Caffarelli, dans une camionnette dont l’escorte se composait de deux jeunes miliciens transis de peur et fort légèrement armés, qui, d’ailleurs, nous submergèrent de cigarettes, à travers les hurlements jaillis de nos gorges et que nous prétendions être la Marseillaise.
L’occasion était belle, n’est-ce pas, pour un enlèvement ?
J’ai su, à mon retour, que le chef régional des Mouvements Unis de la Résistance toulousaine avait formellement promis à mon père, et j’ai la preuve de ce que j’avance, qu’à l’occasion d’un transfert quelconque, un coup de main serait tenté pour nous délivrer.
Il n’en a rien été ; et, cependant, les circonstances elles-mêmes semblaient vouloir aider nos sauveurs possibles.
Deux hypothèses aussi peu flatteuses l’une que l’autre peuvent expliquer cette inertie. Ou bien les agents du Service de Renseignements clandestin ignoraient notre départ de la prison et il n’y a certes pas à les en féliciter : ou bien, et c’est encore plus grave, ce fut, volontairement, qu’on nous abandonna à notre destin.
Mon père, au maquis, et contraint d’y rester, notre sort n’avait qu’une importance relative.
S’il s’était agi de la femme ou de l’enfant de l’homme dont je parle, une compagnie de l’armée secrète aurait sans doute été dépêchée afin de les arracher aux griffes de l’ennemi. Pour nous, il en allait différemment.
Ma mère est morte en Allemagne et j’ai vu, depuis mon retour, trop de combines honteuses se tramer à l’ombre des cadavres défigurés par la misère de ceux qui dorment en terre étrangère.
Je ne peux ni ne veux me taire sur l’acte d’écœurante lâcheté qui a eu, pour moi, de trop douloureuses conséquences.
**
Ces lignes n’étant qu’une parenthèse toute personnelle, il me semble respirer encore la bouffée d’allégresse dont nous grisa l’aspect des lieux nouveaux qui allaient nous abriter.
Plus de barreaux, plus de lucarnes, plus de cellules... Des fenêtres que nous pouvions ouvrir, et dont les carreaux déployaient à nos yeux émerveillés et incrédules le spectacle de la rue.
De vastes chambrées dont les murs servaient d’appui aux couches de paille fraîche dont nous revendiquions avec âpreté la possession. Des portes comme les autres, avec de simples serrures et des clefs légères.
Nos gardiens quelques soldats boches paternes et bavards, étonnés d’avoir sous leur garde, un pareil troupeau.
Des miliciens plus préoccupés, je crois, de chercher leur salut dans la fuite vers l’abri d’une grange discrète, que de rudoyer des femmes, toutes, ou presque, alliées à des résistants qui pouvaient se révéler dangereux.
Malgré les trois jours de jeûne intégral que nous imposèrent l’oubli des Allemands affolés, Caffarelli brilla comme un havre de douceur et d’espoir, dans la nuit de nos souffrances.
L’immense pièce où nous avions élu domicile, mes compagnes et moi, vibrait au long des jours, d’un bourdonnement de ruche.
Combien étions-nous réunies là ? Cent peut-être. Tout le quartier féminin de Saint-Michel y était rassemblé. Des amies, des parents se retrouvaient. On liait connaissance, on riait, on s’embrassait, on s’étourdissait de projets merveilleux. Car les nouvelles militaires, qui nous parvenaient amplifiées, nous permettaient de croire à une rapide libération.
Enfiévrées énervées, sautant avec une facilité désarmante de la joie au désespoir, nous vivions des heures enivrantes qui nous ouvraient les portes d’un bonheur sans nuage.
Le boulevard, qui longeait la caserne, était sans cesse sillonné par le flot pressé des groupes qui venaient chercher la douceur rassurante d’un visage connu qu’ils aimaient.
Les petits, serrant bien fort la main de leur père, trottinaient avec une hâte apeurée vers l’image sanglotante et souriant à travers ses larmes d’une maman qui tendait les bras.
Les vieux parents, cachant leur angoisse sous un sourire tremblant, lançaient d’une main timide le réconfort de leur amour fidèle à l’enfant qu’ils adoraient.
Toutes les deux, nous assistions, glacées et meurtries, par une solitude que nous avions créée, à l’échange de cette tendresse dont nous étions privées.
Caffarelli a représenté la certitude d’une liberté que nous croyions proche. Mais c’est là aussi que la rue, pour nous, est restée déserte.
Des bruits de libération en masse circulaient. On les répétait avec exaltation. Le départ de deux ou trois de nos camarades devant qui le caprice des Allemands avait ouvert les portes de la prison, raffermirent, en l’étayant d’une preuve, l’attente confiante d’une décision générale.
La lecture, un soir, d’une liste de noms jeta sur nos rêves le froid d’un cauchemar. C’était le transport vers on ne savait quel but. On me nomma. Un silence. Je sentis la main glacée de ma mère s’agripper à mon bras. Un vertige m’étourdit.
Puis le boche articulant pesamment, indifférent à ce qu’il lisait, m’apporta l’écho que j’attendais. Nous ne devions plus rien entendre. Qu’importaient l’avenir, le départ, l’inconnu, la déportation, nous n’étions pas séparées ! Ensemble, nous tiendrions !
Pendant la nuit qui suivit, bien peu sans doute dormirent. C’était l’arrachement, l’arrachement définitif, plus douloureux encore après la joie entrevue. Notre pays, nous allions le quitter, combien le reverraient ? Un quart, disent les statistiques officielles. Et les autres ? Comment sont-elles mortes ? Le crématoire, la faim, la misère, la maladie. Parmi les pauvres cendres, dont les nazis engraissaient leurs terres, il y avait peut-être celles des femmes qui ont espéré entre les murs de Caffarelli.
Le lendemain matin, chargés de savoureux colis distribués par les Quakers Américaines, accompagnées d’une escorte de S. S. ricanants, on nous entassait dans les camions qui devaient nous conduire à la gare.
Dans un coin reculé et discret de celle-ci, à l’abri de la curiosité ou surtout de l’indignation populaire, quelques wagons à bestiaux, dans lesquels on avait étalé un peu de paille. C’était tout.
Rudoyées, assourdies d’ordres et de contre-ordres, les plus jeunes hissant les plus vieilles à l’intérieur, comptées, recomptées, narguées et raillées, une lourde porte glissa sur ses gonds. Un grincement nous apprit qu’elle venait d’être plombée.
Pendant quatre jours et cinq nuits, stationnant pendant plusieurs heures à Sète, pour finalement remonter vers Paris, faisant pour échapper aux maquis du Centre, qui voulaient nous délivrer, d’invraisemblables crochets, nous avons roulé.
Cahotées, énervées, mourant de soif et suffoquant de chaleur, brisées par les rudes secousses de notre prison, nous avons vu défiler devant nos yeux, parfois humides, le bleu aigu et profond de la Méditerranée, les collines et les plaines verdoyantes de notre doux pays de France.
Bien souvent, un arrêt dû au sabotage de nos conducteurs français, immobilisait notre convoi. Nous pensions, et eux aussi, que chaque minute perdue pour l’ennemi était une chance gagnée sur lui.
Cependant, notre voyage bien que très pénible, a été souvent interrompu par les haltes dans des villes où de braves gens distribuaient, avec une générosité émue, à notre pitoyable troupeau, bouillon, boissons, conserves et biscuits.
Ils nous apportaient aussi des nouvelles du déroulement des opérations alliées, qui étaient tout notre espoir. Ils emportaient, pour les poster, les lettres que chacune de nous avait fiévreusement écrites pendant le trajet, el dont plusieurs, ont été les dernières lignes qu’elles tracèrent pour ceux qu’elles aimaient.
Je veux également remercier les cheminots, les passants parfois, qui toujours ramassaient et expédiaient à l’adresse indiquée, le papier lancé par une de nos compagnes.
Le train comportait un chargement de bétail masculin. Combien de couples, avec la complicité inlassable de nos compatriotes, se sont retrouvés, après des mois d’incertitude et de silence !
Attelés à notre convoi, il y avait quelques wagons de voyageurs dans lesquels se trouvaient réunis des otages : Albert Sarraut, Haon, maire vichyssois de Toulouse, l’Évêque d’Agen, Monseigneur Théas, évêque de Montauban...
Pourquoi les boches s’étaient-ils emparés d’eux ? Certains n’avaient eu, à leur égard, aucune attitude hostile. Bien au contraire. Ces personnages avaient la possibilité, à chaque arrêt, de descendre sur le quai. Ils étaient bien nourris, confortablement installés.
Les uns et les autres, nous ne voyagions pas dans les mêmes conditions. Les portes de nos wagons à bestiaux ne roulaient jamais sur leurs gonds.
Ceux qui étouffaient derrière elles n’étaient pas d’illustres otages.
**
C’est vers le 20 juin au soir, que nous sommes arrivées à Paris.
Le recensement auquel nous avons alors été soumises vaut que j’y insiste : Précédé de deux soldats armés, dans un cliquetis de mitraillettes, un officier boche, chamarré et plein de morgue, brandissant sa lampe électrique comme le chrétien sa croix, a plongé dans la masse compacte que nous formions.
Plusieurs fois, avec une application de candidat au certificat d’études, pointant à mesure que nous défilions les noms de celles qu’il appelait, comme on règle un ballet, il nous a fait passer d’une extrémité du wagon à l’autre.
Ses additions répétées se révélaient chaque fois différentes et toujours inexactes. Jurant et nous accablant de menaces, il nous abandonna enfin, sans avoir pu nous dénombrer.
Le 21 juin, à l’aube, sous les regards interrogateurs et vite indignés des Parisiens, nous étions dirigées vers le Fort de Romainville.
Après une rapide inspection de nos objets personnels, une halte assez brève dans des casemates humides et glacées, on nous entraînait vers les bâtiments où nous allions demeurer.
Quelle surprise ravie fut la nôtre, devant les pièces claires et tranquilles qu’on nous destinait. C’était tout simplement des chambrées, et nous allions y loger en moyenne une vingtaine.
Après l’affreuse vision qui, pendant quelques jours, nous avait obsédées, les couloirs larges et propres, la salle de douches où le bruit clair de l’eau fraîche tentait nos corps sales et las, la cour surtout, qu’ombrageaient deux arbres touffus, où nous pourrions, dans une détente d’écolières fatiguées, puiser au chaud soleil des forces nouvelles, nous plongeaient dans un abime de joie.
Ma mère, atteinte d’hypertension aiguë, fut immédiatement admise à l’infirmerie.
Pendant dix jours, blottie dans l’abri douillet d’un petit lit de fer, caressant de ses mains amaigries les draps et l’oreiller dont la blancheur la ravissait, distraite par le bavardage de ses voisines, nourrie d’aliments sains et réconfortants, aidée par l’optimisme général, elle s’est bercée d’illusions trompeuses.
Car toutes alors, nous escomptions l’imminente libération de Paris qui entraînerait la nôtre.
Deux fois par semaine, munies des couvertures arrachées à nos châlits, nous allions chercher les friandises que les Quakers et la Croix-Rouge nous distribuaient en abondance.
On épluchait des légumes à Romainville ; on chantait ; on se dorait au soleil ; on mangeait surtout, avec une imprudente gloutonnerie. Comme des gosses, nous chargions nos pauvres estomacs creux d’un mélange qui souvent bousculait dangereusement son fonctionnement normal. Il s’ensuivait des entérites, dont notre fringale dédaignait la souffrance. Certains souriront peut-être.
Des philosophes seraient sans doute restés sourds aux appels d’un organe aussi méprisable que l’estomac. Mais nous n’étions pas des philosophes et, d’ailleurs, y en a-t-il tant que cela des philosophes qui aient eu vraiment faim ?
Car la faim, la véritable faim, ce n’est pas être incommodé par de légers tiraillements dans la région stomacale. C’est la sensation que votre organisme, privé de toute substance vitale devient fluide et immatériel et que la mort qui guette, jour après jour, se rapproche, pour finalement vous terrasser sans que vous puissiez tenter la moindre défense.
La faim ? C’est cette hantise qui annihile votre volonté, votre personnalité. C’est elle, et elle seule, qui a le pouvoir, à l’évocation d’une nourriture quelconque, de faire renaître l’éclat éteint de vos yeux, de rendre à vos membres affaiblis une force factice et passagère.
La faim ? D’un homme ou d’une femme, elle fait une bête qui se jette avec une fureur démente sur tout ce qui comblera, pour un instant, le vide affreux de tout son être.
La faim n’est pas une torture spectaculaire. C’est, en tout cas, le moyen d’abaissement le plus infaillible et le plus inhumain.
Ne vous moquez pas, vous qui ne l’avez jamais connue vraiment, de ceux qui, pendant des mois, en ont subi l’étreinte.
On mangeait à Romainville. Pourquoi, les Allemands qui, jusque-là s’en étaient montré si avares, nous distribuaient-ils ainsi leurs vivres ? Ce rappel suggère toujours dans ma pensée le désir du maquignon qui veut engraisser son troupeau avant de le conduire à la foire. Car je ne crois pas, je ne croirai jamais, à la générosité de l’Allemand victorieux à l’égard du vaincu. Cette race ne respectera jamais que la force brutale, et la peur des coups pourra seule abaisser son orgueil insensé.
Et à Romainville, en juin 1944, les nazis étaient encore trop convaincus de leur puissance, pour que leurs actes aient été dictés par la crainte.
Cependant, l’afflux des internées amenées de Normandie, du Nord, de Fresnes, entraînait dans le Fort une compression qui nous paraissait dangereuse.
Notre impatience de voir se précipiter les événements s’aggravait rapidement. Un pressentiment funeste nous poignait. De nouveau, nous devinions un péril. On chuchotait ; et le spectre de la déportation se précisait.
C’est le 30 juin, qu’à cinq heures du soir, le Commandant boche en second vint nous annoncer, enveloppant cette nouvelle d’excuses et de regrets, le départ pour l’Allemagne d’un convoi de femmes. D’autres suivraient, précisa-t-il.
Des ordres supérieurs, la nécessité de libérer le Fort, le contraignaient à se séparer de nous. Dans l’excès de son attendrissement, il en pleurait presque le cher homme ! Brave cœur ! Et comme il nous plaignait de partir ainsi vers les crématoires et l’atroce misère des camps de concentration !
Henriot, s’il eut été vivant, aurait certainement tressailli d’admiration et de fierté devant cette preuve éclatante et indiscutable de la générosité allemande.
En vérité, cette manifestation de sympathie n’était-ce pas plutôt la crainte d’une avance foudroyante des Alliés qui la suscitait ?
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Le lendemain, sur une nouvelle liste, nous écoutions nos deux noms, une fois encore réunis. Car ma mère, dans sa volonté, irréductible de partager mon sort, avait manifesté, en quittant l’infirmerie, le désir de m’accompagner.
Seule, la mort devait nous séparer. Si elle était restée à Romainville, peut-être aurait-on compté son corps parmi les pitoyables cadavres que les nazis abandonnèrent dans leur fuite.
Le soir même, nous devions être livrées, dans les cars qui nous emmenaient dans une gare d’embarquement, au caprice de pâles voyous « S. S. ».
Le sadisme des Allemands avait voulu donner, à notre départ, l’apparence d’un convoi de volontaires.
Notre Paris, c’est sous les quolibets, et parfois même les injures, que nous l’avons traversé.
À Bercy, la vue de wagons à bestiaux, rangés sur les rails, sonna comme le glas de notre dernier espoir.
Le trou noir qu’ils offraient à nos regards, le claquement des cadenas que nous croyions déjà entendre, l’étouffement derrière les portes murées, quelle horrible impression qui, malgré notre orgueilleux courage, nous fit frissonner.
Aussi, fut-ce avec un étonnement joyeux, encaissant sans broncher coups de pieds et coups de poings, que nous allions suivre nos gardes vers des compartiments de troisième classe, dont les dures banquettes nous apparurent comme de confortables sleepings.
L’apparition de la Croix-Rouge, qui allait procéder à une distribution de boissons chaudes et de conserves, nous transforma en gamines tout occupées à rassembler et à picorer nos provisions.
Je ne crois pas mentir en affirmant qu’à ce moment-là, malgré l’incertitude de notre destin, nous envisagions l’avenir avec confiance.
Nous étions, sans crainte, et armées d’une foi inébranlable dans la puissance de ceux qui, sur le sol de notre pays, menaient un rude combat contre les forces d’oppression.
Derrière les vitres opaques, dans le lent glissement des roues, nous avons vu disparaître le clignotement des rares lumières dont Paris protégeait ses bourreaux.
Ces feux follets furent le dernier adieu de la France à celles qui partaient.
**
Des compagnes assises près de nous, quatre me reviennent en mémoire.
Simone, que nous appelions Minouche, petit bout de femme aux cheveux sombres et au minois chiffonné, énergique et gaie, dont les hauts talons et la jupe courte paraient le corps menu d’une grâce sautillante et acide de fauvette.
Alice, brune et fine, au visage long et doré de créole.
Deux de leurs amies, célibataires et sans famille, qui avaient offert à la Résistance et à la Patrie les trésors inemployés de leur cœur solitaire.
La première, vaincue par un cancer douloureux, la seconde, au soir d’un Noël de bagne, devaient clore là-bas, sur la terre d’exil, leurs yeux doux et naïfs de vieilles filles sans tendresse.
Nos gardiens nous avaient laissé prévoir, avec les réticences dont ils voulaient lasser nos nerfs, un assez long trajet.
Aussi, à leur grand ébahissement, avons-nous utilisé toutes les possibilités de nous étendre que présentait notre compartiment.
Les deux plus légères – je n’étais pas encore de ce nombre – allèrent remplacer, dans les filets, les colis absents.
Les banquettes et le plancher se partagèrent les six occupantes restantes.
Après une nuit, que je n’oserai pas qualifier de confortable, ankylosées par la dureté et l’étroitesse de nos couches, dans la terne clarté de l’aurore, nous pouvions contempler, parmi la verdure et les fleurs, les villas coquettes et les avenues droites et paisibles des petites villes de la banlieue parisienne.
Pendant toute la matinée, notre train piloté par des boches et cherchant dans le dédale des voies en ruines, celle qui lui permettrait de nous emporter vers la frontière, nous avons roulé autour de Paris pour échouer sur une voie de garage de ce qui avait été la gare de l’Est.
Dans une atmosphère de four, essayant de tromper la surveillance de nos convoyeurs pour accabler les cheminots français d’innombrables questions sur les événements militaires, grignotant, réclamant à boire aux boches, parcourant le wagon au hasard de nos sympathies, nous emplissant les yeux de la perspective grise et sale, mais si douce à nos cœurs, des toits enfumés de notre vieux Paname, nous avons vu s’écouler l’après-midi.
Comme toujours, galopant avec une fougue jamais calmée sur l’aile de nos chimères, nous voulions découvrir, dans cet arrêt inexplicable, une impossibilité, pour les nazis, de nous transporter en Allemagne.
Déjà, nous revoyions Romainville, nous apercevions la Libération.
C’est ainsi qu’au milieu des tortures des camps hitlériens, l’espérance, comme une flamme légère, mais que rien ne peut éteindre, a toujours réchauffé et illuminé le froid glacé de notre tombeau.
Cependant, notre rêve ne devait pas se réaliser. Car, après une halte de quelques heures, notre prison roulante reprenait son élan.
Trois jours ainsi nous avons cheminé. Que de ruines encore fumantes jalonnaient notre route.
Gares détruites, maisons effondrées où survivaient, comme un rappel implorant, quelques meubles épargnés par le désastre. Des villes entières, parfois, avaient disparu sous les bombes. De leurs décombres noircis, elles accusaient les oppresseurs qui avaient attiré, sur des foyers paisibles, la destruction et la mort.
L’émotion, l’indignation, nous étreignaient devant cette désolation.
Mais l’ampleur même des dégâts nous apportait la preuve enivrante de la puissance écrasante des attaquants. Devant nos mines réjouies et moqueuses, les nazis se vengeaient, en nous privant du spectacle qui nous exaltait.
Enfermées dans nos box, rideaux baissés, suffoquant de chaleur, nous assourdissions nos persécuteurs de chants français et d’hymnes alliés.
Au cours du voyage, nous devions constater l’ingéniosité diabolique des boches. Le convoi comprenait, en effet, placés entre chacun des nôtres, des wagons de volontaires du travail.
Ainsi, grâce à ce stratagème, emporterions-nous vers notre exil le regard dédaigneux et haineux des Français pour qui nous offrions notre liberté et peut-être notre vie.
À ce propos, je dois rapporter deux souvenirs, l’un révoltant, l’autre très émouvant.
Dans un petit bourg, au cours du trajet, notre train s’arrêta. Sur le quai, un vieux monsieur hautain, vêtu d’un costume noir de croquemort. Près de lui, dans un chariot marqué aux initiales de la Croix-Rouge, nous devinions boissons et vivres. De tout cela, nous espérions avoir une part. Mais, dédaignant nos quarts tendus, notre hobereau alla ravitailler, avec sollicitude, les filles échappées des quartiers réservés et les escarpes aux cheveux calamistrés et au regard trouble, qui forgeraient en Allemagne des armes pour les nazis. Toucher à des prisonnières politiques ? Pouah !
Ce vieillard au cœur tendre doit maintenant, faute de combler des traîtres, reporter sa tendresse vigilante sur les pauvres prisonniers hitlériens.
La Croix-Rouge a ses écuries et leur odeur nauséabonde. Qu’attend-elle pour les nettoyer ?
À Nancy, au contraire, un représentant de cette même Croix-Rouge devait illustrer, avec une souriante cordialité, le rôle d’entr’aide de cette œuvre. Notre passage n’étant pas annoncé, rien n’avait été prévu. Mais, avec quelle hâte, ce brave homme rassembla pain blanc et moelleux, boites de sardines, friandises... Combien sincères et doux à nos cœurs meurtris furent ses regrets de ne pouvoir faire mieux. J’ignore son nom, mais je veux cependant le remercier ici. Car sa bonté et son sourire ont été la dernière image vivante de notre douce France.
En effet, le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, nos gardiens nous ordonnaient de nous préparer. Nous allions toucher la première escale de notre voyage qui était Sarrebruck.
Jusque-là, nous avions espéré ne pas franchir les frontières de notre pays. Nous apprenions que nous étions en Allemagne !
Muettes, glacées par une angoisse que nous ne pouvions surmonter, pendant un court instant, nous avons connu l’effroi.
Nous avons vraiment pris conscience de la réalité de notre déportation au pouvoir des fous sadiques qui étaient, désormais, nos maîtres absolus.
Aucune voix amie ne pourrait plus répondre à nos appels. C’était fini !
Eh bien non ! rien n’était fini ! Tout commençait, puisque la bataille était engagée et que rien n’arrêterait l’avance victorieuse des forces de la Liberté.
Il fallait attendre, tenir et espérer toujours !
Et c’est alors, devant les Allemands figés d’étonnement et d’une sorte de respect admiratif, que toutes, nous avons entonné, à pleine gorge, les couplets vibrants de notre Marseillaise.
Celles qui allaient au bagne saluaient la France. Comme un grand drapeau tricolore, flottant déjà en terre ennemie, notre hymne national imposait aux nazis leur défaite et notre victoire !
Le train ralentissait. Déjà nous distinguions Sarrebruck.
Une attaque aérienne anglo-américaine, ayant quelques jours auparavant gravement endommagé la voie ferrée, des équipes de déblaiement en dégageaient le tract.
Croyant rêver, bouleversées d’horreur et de pitié, nous avons vu des déportés au travail. C’est cela que nous allions devenir. Russes, pour la plupart, il y avait là des hommes, des femmes, des enfants même. Ils étaient terreux et hâves. L’intelligence avait déserté leurs yeux enfoncés, au regard douloureux et implorant de bêtes traquées. Quelques guenilles sales couvraient imparfaitement leurs corps squelettiques.
Épuisant dans un effort surhumain les quelques forces que conservaient encore leurs membres amaigris et décharnés de vieillards, sous les coups et les injures, ils soulevaient et transportaient les lourds rails d’acier. Des humains, ces pauvres êtres ahuris de souffrance et de misère ? Non, un misérable troupeau voué à l’abattoir.
Des hommes civilisés, ceux qui en avaient fait ce qu’ils étaient ? Jamais Non, jamais !
Des brutes hystériques, sans cœur ni entrailles, se repaissant, avec une cruauté sadique et raffinée, des larmes et de l’horrible et lente déchéance de ceux qu’ils torturaient !
Il y a des philanthropes, des politiciens aussi, qui discutent encore avec ces gens, qui haussent au rang de Nation, cette tourbe sanglante. C’est qu’ils n’ont jamais vu comme moi le spectacle que je dépeins : C’est par leur ignorance que peut s’expliquer leur erreur. Car, s’il en était autrement, comment les qualifier ?
Au milieu de ce charnier vivant, notre convoi avançait, frôlant parfois un de ces pitoyables débris, qui ne tressaillait même pas devant le péril couru. Crispées, luttant contre les sanglots qui nous étouffaient, nous lancions aux mains qu’ils nous tendaient une croûte de pain, un morceau de sucre qu’ils dévoraient gloutonnement, jetant autour d’eux des regards furtifs et apeurés. Quand ce que nous jetions roulait à terre, tous ils se précipitaient, se bousculant, se battant, se griffant, pour tenter de s’approprier l’objet de leur convoitise.
**
Un grincement de freins, une secousse, nous étions arrivées.
C’est à notre fierté de Françaises que nous avons alors demandé la force de ne pas nous abandonner au désespoir qui nous gagnait. Ces boches, ces barbares, nous ne voulions pas leur donner la joie de constater notre trouble.
Dans Sarrebruck en ruines, ce sont des femmes maquillées, coquettement coiffées et un sourire narquois aux lèvres, qui ont descendu les marches de leur wagon. Sur le quai de la gare, nous entendions, pour la première fois, la phrase qui, si souvent par la suite, allait nous vriller les oreilles : « En colonne par cinq, Zu fünf ! »
Au pas cadencé, recrues d’un genre spécial, nous quittions les bâtiments du chemin de fer.
À la sortie, notre surveillant s’arrêta. D’un geste condescendant, il nous permit de nous asseoir. Nous allions au camp situé aux abords de la ville. Un camion devait venir nous chercher ; il fallait l’attendre.
Le ciel était gris, terni par la fumée et la pluie fine qui nous transperçait. En face de nous, dans un bâtiment massif et rébarbatif comme une caserne, des visages apparaissaient. Faces plates de teutonnes, que des yeux pâles et bovins n’éclairaient pas, et que couronnaient les classiques cheveux filasses des Gretchens.
Ces femmes étaient des Allemandes. Elles avaient deviné qui nous étions et où nous allions, et elles riaient d’un rire qu’elles voulaient dédaigneux, mais qui n’était qu’un ricanement stupide. Quelle est celle, parmi ce groupe, qui avouerait aujourd’hui qu’elle a bafoué notre détresse ?
Les Allemands ignoraient, disent-ils, les crimes qui se perpétraient à l’abri des barbelés, ajoutant que s’ils en avaient eu connaissance ils les auraient empêchés. Mensonges !
Les Allemands sont trop lâches pour ne pas se réjouir des tortures infligées aux vaincus.
**
Le véhicule annoncé apparut enfin. Entassées – nous commencions à y être habituées – à travers les rues de Sarrebruck, encombrées de gravats et de débris de toutes sortes, nous nous dirigions vers le camp que nous étions anxieuses et impatientes de connaître.
La fatigue alourdissait nos paupières. Nous restions silencieuses, fronts moites et mains glacées. Dans un crissement de pneus, notre auto s’immobilisa. Nous étions au camp de « la mort ».
Camp de représailles, de cauchemar. Des barbelés, qu’un courant à haute tension transformait en barrières infranchissables, des baraques de bois, dont les planches lépreuses et mal jointes laissaient filtrer les intempéries, taudis obscurs et repoussants où se pressaient, dans une promiscuité ignoble et animale, tous les sexes et tous les âges.
Rongés de vermine et de plaies, des cadavres encore agités de mouvements instinctifs, traînaient une vie qui n’était plus qu’un fardeau.
Au milieu du cercle formé par ce que les boches appelaient des blocks, une cour que creusait un bassin. C’est alentour que les S. S. se divertissaient à organiser des carrousels dont les coureurs étaient parfois des gosses de treize ou quatorze ans qui se traînaient, recrus de faim et de souffrance, sous les coups d’une brutalité hideuse dont leurs tortionnaires pressaient leur galop.
Cette pièce d’eau saumâtre et puante, que cachait-elle dans sa vase ?
Un gamin, devant nous, dans une crise de folie, en s’y jetant, s’était libéré de son affreux supplice. Personne n’avait repêché son pauvre corps meurtri.
À l’heure de la saupe, les hommes réunis devant la cuisine tendaient, vers leur pâtée, comme des chiens errants et affamés, des mufles avides et frémissants d’où suintait parfois un mince filet de bave. Les nazis, qui fendaient leurs groupes de matraques brandies, choisissaient une victime, la faisait agenouiller, la forçaient à manger du sable, la piétinaient, la lacéraient, s’acharnant avec une sorte d’ivresse démente en exhalant des rauquements de fauve qui a flairé le sang. Puis, abandonnant le pantin inerte qui gisait sur le sol rougi, ils partaient vers d’autres distractions, se délectant à la pensée de tortures nouvelles.
Parmi ces malheureux, on comptait des Français. Plongés dans cet enfer, ils avaient conservé leur espoir et leur gaîté. Quel miracle de courage indomptable ils avaient réalisé !
Ces hommes sont la fierté et la force de notre pays. Ils méritent le respect et l’admiration de tous. C’est un de leurs camarades qui devait succomber ce jour-là, le crâne brisé dans un jaillissement de cervelle, sous le talon d’un de ses bourreaux.
Un bruit de dispute dans un block, des hurlements, le choc d’un corps qui s’effondre, puis le silence. Un boche sortit en s’essuyant les mains.
Bientôt, glissant sous la porte, une tache brune apparaissait, qui s’élargissait, devenant une flaque, puis une mare de sang.
Peu après, balancé par des mains indifférentes, nous devions voir passer le petit gars de chez nous aux membres disloqués et mous, dont le visage atrocement défiguré, n’était plus qu’une bouillie sanguinolente.
Nous n’avons pas pleuré, nous n’avons rien dit, figées par l’angoisse et la douleur. D’un regard navré, nous avons suivi jusqu’à ce qu’elle disparaisse la pauvre tête dont nous aurions voulu caresser la plaie béante.
Jamais, je n’oublierai cette vision.
**
Nous étions arrivées vers cinq heures du soir. Sans perdre de temps, avec une minutie de détrousseurs, les boches procédèrent à notre dépouillement. Tout, il fallait tout abandonner.
Et sur le registre où s’allongeait la liste de nos objets de valeur, ou qui nous étaient simplement chers, pour comble d’ironie, nous devions apposer notre signataire. On nous pillait et nous devions donner décharge à nos voleurs.
N’était-ce pas là une illustration particulièrement savoureuse de cet esprit d’organisation que tant de Français se plaisent à reconnaître aux Allemands ? Que n’ont-ils, comme nous, expérimenté à leurs dépens ce génie de la méthode qu’ils apprécient si bruyamment ?
Puis, après une distribution d’un liquide incolore, sur lequel flottaient quelques feuilles de ces choux que nous avions presque oubliés, on nous dirigea Zu fünf vers la baraque où nous dormirions.
Un grincement de clef. De nouveau, nous étions captives. Ce fut alors, dans l’obscurité totale, une course éperdue et tâtonnante vers les paillasses où nous allions pouvoir nous allonger.
Dans le silence qui suivit, une voix s’éleva, d’abord hésitante, puis plus assurée. Un écho lui répondit, et, au milieu d’un vacarme assourdissant, dans tous les coins de la pièce, crépita le bruit des conversations. On commentait les événements, on s’indignait, on se révoltait. On envisageait l’hypothèse d’un long séjour au camp.
Les surveillantes, préposées à la garde des femmes, étaient des monstres, plus odieuses encore que leurs collègues masculins.
La nourriture était inexistante, l’eau rare et malsaine, les coups pleuvaient dru. Les scènes infernales, que nous venions de voir se dérouler, se reproduiraient chaque jour. En serions-nous toujours les simples spectatrices ?
Qu’importait ! Il fallait tenir. Nous tiendrions.
Personne ne pourrait nous ravir notre espoir tenace. Il luirait, nous en étions certaines, le jour de la libé ration. Il n’y avait qu’à l’attendre.
Et, comme des enfants confiantes, nous avons sombré dans le sommeil. Notre sommeil de bagnardes ! Son calme m’a toujours étonnée.
Comment pouvions-nous, au milieu des horreurs et de la souffrance, nous abstraire aussi complètement dans un oubli total ? Le silence, nos souffles réguliers. Les dortoirs de nos baraques, pendant le repos, ressemblaient à ceux d’un pensionnat de gosses insouciantes.
Certaines, certaines pourtant, le lendemain, allaient mourir.
La fatigue nous brisait, la vermine et les ulcères nous rongeaient, la faim nous hantait. Et nous dormions, sans cauchemars et sans crainte. La nuit nous rendait nos rêves et notre espérance et c’est, en eux, que nous puisions l’énergie de chaque jour.
**
Cependant, après quelques heures d’un repos bienfaisant, l’aube qui se levait sur Sarrebruck nous apporta, avec le sens de la réalité, la visite de l’une de nos gardiennes.
Grande, un faciès de brute, des mains carrées et courtes d’assassin. On ne découvrait en elle aucune trace de douceur féminine. Elle suait la haine et devait se complaire à torturer. Et nous étions en son pouvoir !
Complétant d’arguments frappants les ordres qu’elle nous crachait, elle dirigea le nettoyage de notre block. Puis, elle nous guida avec une vigueur de sergent-major vers la baraque, où l’on parquait, pour les occuper aux raccommodages d’uniformes boches, les quelques prisonnières qui nous avaient précédé dans cet antre.
La physionomie de l’une d’elles est restée gravée dans ma mémoire. Grande, souple, elle avait un visage long et mince, de magnifiques yeux noirs, au regard rayonnant et velouté, un front intelligent, qu’auréolaient de soyeux cheveux sombres aux reflets bleutés.
C’était une Française. Intrépide et gaie, elle défendait ses camarades contre le sadisme des Allemands, redressait les courages défaillants, riait, plaisantait, allant de l’une à l’autre, oubliant sa peine, pour ne songer qu’à celle des autres, et sachant allier une compréhension fraternelle à une volonté réfléchie et sans défaillance.
Son nom ? Je ne m’en souviens plus.
Qu’est-elle devenue ? Est-elle vivante ou morte ? Je l’ignore.
Mais jamais je ne l’oublierai. Car elle était un de ces êtres d’exception, comme j’en ai rencontré là-bas, qui se dévouaient avec un renoncement admirable, et éclairaient, de leur éblouissante lumière, l’inconnu de notre destin.
C’est elle qui nous accueillit au seuil du réfectoire, nous aida à nous insérer, à travers tables et tabourets, vers les places qui nous étaient assignées, trouvant, pour chacune de nous, le mot que nous espérions et qui nous réconfortait.
Quand se fut apaisé le tumulte de l’arrivée, nos chiourmes procédèrent à la distribution du jus. Qu’il était mauvais ! Aucun des éléments qui le composaient n’avait de rapport avec le café, et il n’était même pas chaud. Le pain était granuleux et gris, la ration en était infime, et ne représentait que quelques minuscules bouchées.
L’ombre de Saint-Michel, que nous avions voulu écarter, prenait sa revanche et narguait nos estomacs, de nouveau creux.
Après notre sommaire repas, l’apparition d’une surveillante, vint, une fois encore, semer l’angoisse sur notre apparente quiétude. Dans le silence oppressant qui s’était établi, elle dépouilla des feuillets et commença à ânonner des noms. Celles qui étaient désignées partiraient le soir même. Les autres resteraient.
Maman et moi étions appelées. Le sort ne nous séparait pas ; nous étions heureuses.
Mais il n’en était pas de même pour nos camarades et, sur leurs traits soudain tirés, dans leurs yeux embués, nous pouvions lire un désespoir déchirant et impuissant.
Nos compagnes, demeurées à Sarrebruck, devaient, je l’ai su plus tard, y endurer les pires souffrances. Entassées dans leur baraque, sans air et sans lumière, torturées par la soif, elles avaient à peine un quart d’eau saumâtre par jour. Sans hygiène, sous le feu continu d’un bombardement intense, elles ont souffert pendant dix jours un atroce martyre.
Quant à nous, après avoir picoré avec dégoût des rares éléments solides de notre soupe, notre groupe reformé zu fünf, nous allions attendre, jusqu’à une heure avancée de l’après-midi, que nos maîtres daignent empiler notre troupeau dans le camion qui allait nous transporter à la gare.
Les boches ne nous avaient rien donné à manger ni à boire. Ils avaient ainsi résolu avec une implacable logique le problème des excédents de charge.
Devant les wagons à bestiaux prêts à nous recevoir, une stupéfaction muette, bientôt transformée en protestations violentes et indignées, nous glaça. Ils contenaient tous de la chaux vive !
Nous savions que les nazis appréciaient particulièrement ce mode d’extermination aussi rapide qu’infaillible. Mais nous n’entendions pas périr de cette façon. Et nous voulions, en tout cas, nous défendre jusqu’au dernier moment.
L’hypothèse de la clémence hitlérienne, résolument écartée, à quel mobile obéirent nos gardiens en nous abandonnant les maigres balais qui nous permirent de nettoyer les parquets de nos box ? Je ne croirai jamais, de leur part, qu’à la peur.
Le débarquement, l’avance irrésistible des forces de l’Ouest et de l’Est, le pilonnage incessant des aviations alliées, le châtiment qu’ils pressentaient, tout cela provoquait chez les Allemands une panique bienfaisante.
**
Quelques instants plus tard, accroupies les unes contre les autres, soixante-cinq par wagon, avec nos joues caves, nos yeux creusés par la fatigue, où l’angoisse mettait une lueur égarée, nos mains sales et nos vêtements fripés, nous regardions nos anges gardiens qui s’affairaient sur le quai aux derniers préparatifs de départ.
Le ciel gris et bas ne nous accordait qu’une lumière blafarde. Tout était noir et sinistre alentour. La barrique, qui trônait au milieu de notre gîte, se dressait comme la menace des puanteurs à venir.
Des pensées de renoncement assombrissaient nos cerveaux lourds. Le sentiment de notre faiblesse et de notre solitude nous étreignait. Les relents du bagne, que devinaient nos sens aiguisés, nous bouleversaient de dégoût. La croix nazie, comme une pieuvre, nous enserrait de ses tentacules ignobles.
Moments terribles où l’appel de l’abîme vous enivre d’un vertige dégradant.
Heureusement, nous toutes qui partions vers l’Enfer, misérables et désarmées, nous avions une étoile pour guider nos pas notre idéal ! Il nous interdisait de nous décourager. Il nous ordonnait d’espérer, d’espérer toujours, malgré le chemin trop rude où la misère nous accompagnerait.
C’est pour en rester dignes, nous, les femmes ou les filles des combattants de la Liberté, que nous avons chanté la Marseillaise, tandis que le train nous emportait. De toute leur âme, des déportées françaises ont lancé à leurs bourreaux le défi de leur hymne national.
Comme un message de confiance et de reconnaissance, il a salué ceux qui tombaient pour nous délivrer.
**
Pendant cinq jours sans arrêt, dans une course démente, nous avons roulé. Croupissant dans une moiteur fétide, aspirant à petits coups pressés, de nos lèvres enflées par la soif, l’air rare et brûlant qui nous parvenait par le grillage de notre prison, la tinette trop pleine déversant sur nous, à chaque cahot, son contenu d’urine et d’excréments, endolories, enfiévrées par le manque de sommeil, nous avons parfois senti le frôlement de la folie.
Nos compagnes les plus paisibles et les mieux éduquées se livraient à des excès enfantins et rageurs. Nous nous disputions, nous hurlions, nous chantions. Dans un délire monotone, nous revivions chaque étape de notre bonheur perdu.
Mais, surtout, nous luttions, avec un entêtement instinctif, contre le désespoir à l’affût.
Où allions-nous ? Les nazis ricanaient, quand nous le leur demandions.
Nous crispions nos forces sur notre espoir tremblant. Nous voulions le garder, te protéger contre les maléfices de nos ennemis. N’était-il pas tout ce qui nous restait ?
Seule, la vue de l’Allemagne en ruines, nous rendait un apaisement passager. Devant des quartiers entiers de Berlin, disparus sous les gravats, regardant avidement avec une stupéfaction ravie, nous nous sommes abandonnées à une gaîté gamine, battant des mains et trépignant, submergées par une joie nerveuse.
Au cinquième soir de notre voyage, nous stoppions dans une petite gare fraîche et proprette. Au loin, dans un fouillis de verdure, des maisons blanches et discrètes comme des vieilles de chez nous, encerclaient d’une riante couronne la pointe fine d’un clocher dentelé. C’était Fürstenberg.
À quelques kilomètres, lové au pied de son crématoire, comme un monstre sanglant, le camp de concentration de Ravensbrück. « Ravensbrück bei Fürstenberg ».
Ceux dont un être aimé agonisait dans cet enfer, mettaient un peu de leur cœur dans chaque lettre de ces mots : Ravensbrück bei Fürstenberg.
Après un court arrêt, nous repartions. Dans un moment, nous pourrions voir Ravensbrück. Toutes, debout, pressées les unes contre les autres, nous tentions d’endiguer le flot impétueux de notre curiosité angoissée. Nous étions oppressées. Certaines s’évanouissaient. Le convoi avançait lentement, comme s’il voulait prolonger notre supplice. Enfin, nous touchions au port !
Ravensbrück !
Devant nous, un bois de pins. Le soleil brûlant qui se glissait entre les arbres éveillait dans le sol où nos pieds enfonçaient un grouillement étrange.
Notre chair frissonnante se contractait au contact des larves répugnantes et insidieuses que recélait la terre sablonneuse et rougeâtre, et dont nous percevions le frôlement. Dans l’air étouffant qui grésillait, flottait une terreur imprécise qui nous faisait haleter. Nos yeux se fermaient, blessés par la lumière brutale après, la pénombre du wagon. Ivres de fatigue, nous titubions sur nos jambes engourdies par l’immobilité.
Ma mère, après quelques pas hésitants, s’effondra lourdement. Je n’avais même pas d’eau pour tenter de la ranimer. Pendant quelques atroces minutes, j’ai attendu qu’elle reprenne connaissance.
Les gardiens du camp, qui s’impatientaient, hâtèrent notre regroupement et le claquement des mitraillettes nous rassembla silencieuses et dociles. Déjà, le bagne nous apprenait à masquer notre aversion sous une passivité apparente.
Notre longue colonne s’ébranlant, nous avons traversé –Eden qui narguait notre enfer – une cité fleurie et riante. C’était là, dans de coquettes villas, aux rideaux clairs et aux pièces confortables, que le soir, gorgées de cruauté et de sang, les surveillantes, nos « Offizierinnen », venaient se délasser.
Limitant le camp sur un de ses côtés, nous apercevions un lac. Ses eaux calmes d’un vert d’émeraude s’irisaient sous le feu du soleil. Une forêt sombre et touffue l’encerclait d’une ceinture de feuillages.
Près de ses bords, quelques S. S. et leurs progénitures, mollement étendus dans de légers canots, rêvaient sans doute à de nouveaux carnages.
Dans la campagne, un clocher, comme une promesse de paix et de bonheur, égrenait l’Angélus.
Ici, tout était douceur et calme.
Mais, au loin, se profilaient deux énormes vantaux d’acier dont le métal gris et luisant décourageait toute velléité de révolte. Électrifiée, l’orifice de Ravensbrück dressait ses proportions gigantesques, comme les portes d’un tombeau. C’était bien un sépulcre qu’il cachait et c’étaient des mortes vivantes qui agonisaient derrière cet infranchissable rempart.
Avec un rugissement de fauve, le monstre roula sur ses rails, et sa gueule béante absorba ses nouvelles victimes. La cage s’était refermée. Ravensbrück nous enserrait.
**
Avec cette incohérence, ces cris et ces injures que nous allions apprendre à connaître, on nous dirigea vers les bâtiments qui occupaient la place centrale et où nous serions immatriculées, déshabillées, tondues et douchées.
Des femmes allaient pénétrer dans ces baraques. Comment décrire les pauvres êtres qui en sortirent ?
Baissant honteusement nos têtes dont les cheveux avaient été implacablement saccagés, vêtues de haillons sordides, chaussées de sabots, la griffe sadique des S. S. nous avait marquées du sceau des forçats.
Pour longtemps, pour toujours peut-être, nous cesserions d’avoir un nom, une personnalité. Un matricule les remplacerait.
J’ai appris, depuis ma libération, que les patriotes avaient tondu les grues qui, pendant cinq ans, pour de l’argent, des vivres, ou simplement par vice, avaient partagé le matelas des nazis.
Si certains Français, au cœur tendre, se sont apitoyés, qu’ils pensent au sort des déportées politiques qui subissaient le même traitement parce qu’elles avaient combattu l’oppresseur de leur pays. Et, s’ils ont trop de pitié inemployée, qu’ils la reportent sur les gosses de celles qui ne sont pas revenues. Ce sera plus décent et plus utile aussi.
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Les premières heures de notre arrivée se sont déroulées suivant un rythme immuable.
Effondrées, serrées les unes contre les autres, le regard morne ou hagard, nous formions un tas informe, où, seuls, quelques chuchotements mettaient parfois une note vivante. Devant nous, des rangées de blocks numérotés, que perçaient des allées transversales. Des femmes aux robes rayées, les pieds nus ou enroulés dans des morceaux de chiffons sales, passaient et repassaient, traînant péniblement, dans un effort qui les défiguraient, de lourdes barres de fer ou des meubles massifs.
Les barbelés qui bornaient notre vue nous rappelaient que c’était au-delà, désormais, que nous attendait la liberté.
Choisissant dans notre groupe, comme des maquignons leur bétail, des surveillantes désignaient celles qu’enchaînerait aussitôt la longue suite des formalités.
C’est, dès cet instant, que j’allais subir une grande désillusion. Dans les divers services qui nous transformaient peu à peu en bagnardes, régnaient des Polonaises et des Russes, déportées politiques. Je croyais naïvement qu’elles ne devaient ces postes de choix qu’à leur connaissance de l’allemand.
Avec une stupéfaction douloureuse, j’ai vu ces femmes, comme nous victimes des boches, nous molester, nous traiter avec une brutalité haineuse que rien ne pouvait justifier. Comme des enfants studieuses et appliquées, elles répétaient avec fougue la leçon inculquée par leurs maîtres.
Moi, qui, jusque-là, avais gardé une haute place à ces deux peuples dans mon estime et dans mon admiration, je sentais se briser et s’envoler, sous les coups qu’elles nous assénaient, le beau mirage de mon ignorance. Ce n’était là, d’ailleurs, qu’une simple entrée en matière.
À la tombée du jour, traînant des socques trop grandes qui nous meurtrissaient, serrant comme un trésor un carré d’étoffe (notre serviette) et la pierre ponce (notre savonnette) qu’on nous avait distribués, nous allions, rêvant de sommeil et de repos, vers la baraque où nous serions parquées.
Sur notre passage, des visages se montraient aux fenêtres. J’y lisais un mélange d’ironie, de curiosité et de compassion.
**
Enfin, nous étions arrivées. Une longue cabane basse, faite de planches noires et pourries, deux lettres jaunes : le block 27.
Des glapissements, quelques gifles, deux mains rudes qui nous bousculaient, une atmosphère de folie. Louisette, noble descendante des « Hohenzollern », prisonnière politique et commandante en second, « stubova » de notre armée, nous accueillait.
Un piétinement, des bruits de dispute qu’apaisaient de vigoureuses taloches !
Ahuries et essoufflées, nous nous retrouvions, ma mère et moi, installées au second étage d’un échafaudage de châlits qui en comportait trois. Nos souffles hachés par le manque d’air se précipitaient. La paille, secouée par la voisine qui nous dominait, nous aveuglait. Nos nerfs étaient tendus depuis trop longtemps par l’épuisement.
Le lendemain nous hantait...
Pendant un court instant, envahies par le désespoir, nous avons sangloté. Mais la honte devait vaincre cette défaillance. Pleurer devant des boches ! Jamais !
D’autres étaient là avant nous qui avaient tenu. Nous ne devions pas leur être inférieures.
L’espérance merveilleuse qui renaissait nous apportait un sentiment de sécurité. Avec elle, nous étions invincibles.
Tout près l’une de l’autre, un sourire heureux aux lèvres, sur la paille de Ravensbrück, nous avons dormi notre première nuit.
Le son d’une sirène devait nous éveiller. Ces réveils du bagne, comment les oublier ? L’esprit, où flottaient les derniers voiles d’un rêve, se cabrait comme un animal rétif devant une réalité qu’il se refusait à admettre. Les lampes électriques qui s’allumaient brusquement nous rendaient sans transition notre âme de prisonnières. Les hardes que l’on enfilait avec une précipitation maladroite, les bouts de papier, souvent maculés, dont on tentait de se protéger contre le froid du dehors...
Et, parfois la surveillante, au masque grimaçant de gorgone, qui chassait, d’un gourdin levé, le troupeau peureux qui frissonnait dans la bise matinale...
Parmi mes tristes souvenirs, c’est le suivant, je crois, qui garde dans ma mémoire le plus d’acuité. Je revois, dans une brume indécise de cauchemar, notre convoi de « zugangs », de nouvelles, groupées dans un alignement impeccable et symétrique devant notre block, pour l’appel, à Ravensbrück. Le jour, lentement, trouait l’aurore de sa lueur précise.
Il faisait froid. Notre immobilité nous livrait sans défense aux attaques de la température. Timidement d’abord, puis avec plus d’assurance, nous tentions, par des frictions, de rétablir la circulation normale de notre sang. Dans une cadence qui faisait résonner le sol, nous battions la semelle.
Un ordre bref rétablissait le silence, troublé peu après par le choc renouvelé de nos sabots sur la terre durcie.
Pendant une heure, deux heures, trois heures, quelquefois davantage, nous attendions le passage d’un de nos chiourmes femelles dont la revue marquerait la fin de notre supplice.
Une cigogne, ce jour-là, de son vol lourd, survola notre groupe. Nous l’avons saluée d’un regard confiant. Cigogne heureux présage ! Déjà, nous étions superstitieuses et nous avions tellement besoin de croire au bonheur.
Le grincement aigre de la sirène, qui allait diriger pendant des mois nos gestes d’automates, devait nous précipiter, au milieu de la foule compacte de nos compagnes, vers le réfectoire de notre baraque et ses rares escabeaux. C’est alors, dans un bruit assourdissant de voix de tous âges et de toutes races, que j’ai vraiment pris contact, avec une vigueur qui me laissa pantelante, avec les caractères russes et polonais.
Quelle chute ! Et combien mes yeux, brusquement décillés, luttèrent contre les larmes qui les aveuglaient. Les Polonaises Les Russes ! Ces deux noms, je les vénérais.
La Pologne martyre, ensanglantée mais indomptée, qui continuait, partout où elle le pouvait, le combat contre la barbarie. C’est pour elle que la France s’était jetée dans une guerre incertaine. Les Français, dignes de ce nom, considéraient ce pays, une fois encore victime de la convoitise teutonne, comme le flambeau de la liberté du monde. Et c’était un peu pour lui que nos petits gars souffraient et se faisaient tuer.
La Russie, ce pays immense, qui avait su, dans un magnifique élan de patriotisme, s’unir en un soul bloc et bouter la barbarie hors de ses frontières. Personne n’était resté insensible à l’exemple exaltant de son courage jeune et pur. Moscou ! Stalingrad ! Quel écho d’héroïsme ces mots éveillaient en moi ! Les Partisans russes ? Ces hommes, souvent des vieillards, ces femmes, ces enfants, qui, par petits groupes, sans armes, haillonneux et mourant de faim, disputaient à l’ennemi chaque parcelle de leur patrie ! Un frisson d’admiration me parcourait quand j’écoutais le récit de leurs exploits.
El les femmes qui portaient, sur leur front, l’étoile de cette foi admirable, n’étaient que des brutes, uniquement préoccupées de la pâtée journalière, paresseuses ; mouchardes et veules, qui ne songeaient qu’à railler notre faiblesse.
À nos mains fraternelles qui se tendaient, elles répondaient par des coups de poing.
Avec une hypocrisie cynique, elles nous épiaient, et, pour un supplément de soupe, nous dénonçaient aux boches.
Elles nous volaient, nous reléguaient aux pires places, se liguant avec un ensemble diabolique contre nos protestations indignées. Les meilleures paillasses étaient pour elles, les vêtements les moins loqueteux pour elles, encore. Les travaux des plus légers, elles nous les disputaient en nous piétinant.
Franzuzen... Dans ce terme péjoratif, elles mettaient tout le mépris qu’elles nous vouaient.
Leurs mines patelines, leurs bassesses devant nos bourreaux, avec quelle écœurante vérité elles révélaient leurs tempéraments vils et rampants. Ces Russes et ces Polonaises, qui se haïssaient, ne s’alliaient que pour nous nuire.
Avec un entêtement douloureux, je cherchais l’explication de cette attitude. Certains penseront, sans doute – j’ai essayé de le croire moi-même – que leurs longues années de détention au pouvoir des Allemands, expliquaient cette sorte de folie hystérique dont nous subissions les odieux effets. Mais, était-ce nous qu’elles devaient en rendre responsables, nous, qui partagions leurs misères ?
Jamais notre souffrance ne nous a paru une raison suffisante pour torturer nos compagnes. Jamais non plus, nous n’avons permis aux nazis de croire à notre défaite. Ils nous avaient enchaînées, mais nous restions leurs ennemies.
Et celles que marquaient l’R et le P de leur nation s’abaissaient devant leurs gardiens jusqu’à leur sourire. Elles les flattaient pour obtenir une amélioration de leur sort. Qui était chef de block ? Qui dirigeait les colonnes de travail ? Qui occupait les cuisines ? Des Russes et des Polonaises.
C’est ainsi qu’elles mangeaient à leur faim, qu’elles étaient vêtues décemment et chaudement. Qu’elles avaient surtout une hygiène leur permettant d’écarter la vermine et les plaies qui nous transformaient, nous, en squelettes hagards et repoussants.
C’étaient des femmes du peuple, simples et sans instruction, diront encore ceux qui nient l’évidence.
La Pologne, avant 1939, comportait surtout deux classes sociales : l’aristocratie riche et cultivée et les serfs qui, au long des années, peinaient durement, pour une maigre pitance. Il y avait, dans les bagnes boches, des Polonaises raffinées et cultivées. Elles cachaient, sous un masque hypocrite, le même dédain pour les Françaises qui animait l’ensemble de leurs compatriotes.
C’était en termes châtiés qu’elles mendiaient des Allemands un adoucissement à leurs peines, mais elles mendiaient comme les autres.
Les Russes, elles, nous accablaient brutalement de leur mépris. Jamais notre loyauté n’a pu lutter contre leur ruse infernale. La France n’était, à leurs yeux, qu’un repaire de capitalistes, peuplé d’êtres tarés, lâches et bassement égoïstes. Est-ce donc là la description que leur en avaient fait leurs éducateurs ?... Seule, la jalousie devant la finesse intellectuelle et physique qu’elles pressentaient en nous pouvait dicter leur conduite.
Et il n’y a qu’une conclusion à tirer de ces faits : Ces deux races ne peuvent prétendre au titre de « civilisé ». Car, tant que des humains ne reconnaissent que la force brutale et ne s’inclinent que devant elle, ils restent des primitifs plus proches de l’animal que de l’homme.
Ces lignes, dont je voudrais faire un réquisitoire impartial contre celles qui ont ajouté la pire détresse à nos souffrances, vont m’attirer, je le pressens, des qualificatifs que je n’accepterai pas. Tout communiste qui se respecte, ayant puisé dans les slogans de son parti, la conviction de sa perfection, croira découvrir en moi une fasciste qui se cache. Eh bien, non ! Je ne permettrai à personne de me juger ainsi. Je ne suis ni nazie, ni fasciste. Les doctrines totalitaires m’ont toujours révoltée par l’avilissement de la personnalité humaine que poursuivent leurs théories mensongères. Je suis républicaine, ardemment républicaine.
Les droits de l’homme sont imprescriptibles à mes yeux et ce n’est pas pour le triomphe de la Cagoule que j’ai combattu, dès l’avènement de Vichy.
Je ne suis pas anticommuniste non plus.
Et c’est parce qu’elles m’ont déçue, parce qu’elles ont trompé ma confiance, que je juge, avec tant de sévérité celles qui ont trahi les pendus de Kharkov et ont oublié le pillage, les massacres, le sillage de sang que les armées hitlériennes traînaient derrière elles, en Russie et en Pologne.
N’étions-nous pas sœurs de douleur, nous, les Françaises, communistes ou simplement républicaines, les Russes, les Polonaises, les Yougoslaves et les Tchèques ? N’était-ce pas pour le même idéal que nous avions sacrifié notre liberté et notre vie ?
Et nous n’avons pas été seules à subir la hargne de ces races. À Dachau, à Buchenwald, le souvenir des Russes et des Polonais évoque, pour les hommes, le même relent de couardise brutale.
Seuls, deux visages, rachetèrent de leur pureté la bassesse de ce troupeau. Deux Russes, femmes-soldats, l’une blonde, que j’ai connue à Ravensbrück, au doux visage rayonnant, dont le mari et deux petits avaient été massacrés devant elle par les nazis. L’autre, camarade de Neubrandenburg, brune aux traits fermes et au regard grave et douloureux, sans nouvelles de ceux qu’elle aimait depuis trois ans.
En elles, j’ai trouvé ces qualités de camaraderie fraternelle, de bonté, de calme courage, qui attirèrent et retinrent ma confiance, mon estime et très vite mon affection. Elles furent mes amies. Et si, dans mon cœur, il n’y a pas que de la répulsion pour leurs compatriotes, c’est elles qui l’ont permis.
Puisque j’ai parlé des communistes, Ravensbrück, une fois encore, m’a offert, à ce sujet, un bien réjouissant spectacle. Parmi nos compagnes françaises, on comptait quelques militantes du parti du peuple. Durant le voyage, gonflées d’importance, pérorant et, surtout, planant avec une majesté olympienne au-dessus de nos misères de femmes vulgaires, certaines nous avaient paru parfaitement insupportables.
Cette impression s’aggrava d’impatience dès notre arrivée au camp. Avec un orgueil qui prétendait éliminer tout ce qui n’était pas de leur discipline, elles nous considéraient comme de méprisables hérétiques.
La Résistance ? De quel ton chargé de mystère elles nous en parlaient. Leur héroïsme dépassait toute imagination ! Si elles avaient osé, elles nous auraient affirmé que, sans l’aide de quiconque, elles auraient arraché la Patrie aux serres hitlériennes.
Ceci à mon point de vue personnel, qui s’étaye, dans ma région tout au moins, de preuves formelles, était nettement exagéré. Car, à mon grand regret, je dois déclarer que le parti communiste, pendant la clandestinité, ne s’y est distingué que par sa carence. Les camarades de M. Thorez prétendaient, pour se disculper, qu’ils étaient traqués par la police vichyssoise et la Gestapo. Oui, naturellement. Mais ceux qui n’affichaient aucune étiquette politique devaient, eux aussi, se garder contre les atteintes boches et pétainistes.
Et ils n’en accomplissaient pas moins leur tâche qui, pour quelques-uns, les a conduits à Dachau ou à Ravensbrück. C’est de cette aventure peut-être que les bavards champions de la classe ouvrière voulaient se garder. Ils conservaient ainsi des guides futurs à la France. On n’est pas plus prévoyant.
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Dès leur arrivée au camp, nos bolchevistes en jupons ravies et enthousiastes à la vue des Russes qui le peuplaient en grand nombre, s’élancèrent vers elles, avec l’émerveillement d’un chrétien devant les saintes reliques. Hélas quel effondrement !
Car elles n’étaient que des Franzuzen elles aussi, et, sur elles, les gifles et les coups de pieds n’étaient ni plus rares ni plus atténués. Le mépris qui nous englobait ne les exceptait pas.
Honteuses et désabusées, elles comprirent que, dans les bagnes allemands, elles ne trouveraient oubli et consolation qu’auprès de celles qui parlaient leur langue. Et leur rêve s’évapora en une fumée décevante.
On nous avait annoncé, dès notre débarquement, que nous étions en quarantaine. La règle exigeait que, pendant quelques semaines, nous ne quittions pas notre gîte. Nul également ne devait pénétrer jusqu’à nous.
Malgré cela, bravant les punitions et les coups, les femmes qui nous avaient précédées se glissaient jusqu’à nous, nous accablant de questions et nous initiant aux dangers qui nous menaçaient et aux moyens de les éviter.
Quelles nouvelles ? Ils avancent, n’est-ce pas ? Dans un mois, la guerre sera finie. Les armées alliées vont opérer leur jonction et les Allemands devront capituler ».
Accroupies dans les coins, bousculées, harcelées, nous bavardions sans fin avec nos nouvelles amies. En phrases courtes et sans suite, elles nous faisaient pénétrer, dans sa tragique simplicité, toute l’horreur qui allait nous asservir.
C’étaient des conseils, des anecdotes, que nous écoutions dans un silence incrédule qui se muait parfois en sursauts de dégoût.
Elles abordaient les sujets les plus répugnants avec une indifférence qui nous glaçait.
Cette insensibilité, cet abandon de toute douceur, qui, seuls, permettaient d’assister à la torture d’êtres humains et de subir parfois soi-même, sans défaillir, les pires traitements, c’est là, je crois, la marque la plus affreuse de notre vie de damnées.
Elles qui savaient, elles nous prévenaient.
« Demain, sans doute, vous subirez la visite médicale. »
« Évitez d’avouer que vous êtes malades. »
« Les femmes qui ne peuvent pas travailler sont impitoyablement destinées au crématoire. »
« Le travail est très dur. On ne doit jamais se plaindre. Quand on tombe, personne ne vous ramasse. Il y a les chiens aussi. Ils sont féroces et dressés, au premier ordre des S. S., à vous déchiqueter de leurs crocs. »
« Toute défaillance est sauvagement réprimée. C’est la règle. Bah, on s’y habitue ! Nos gardiens sont stupides. On les berne facilement. Et bientôt nous reverrons la France. C’est l’été, maintenant. Comme il doit être beau dans notre pays ! »
Elles parlaient. Le son de leurs voix nous parvenait dans un éloignement bizarre. Nous n’aurions pas voulu entendre. Pourtant, il fallait écouter...
Ravensbrück nous modelait. Il arrachait de nos cœurs les derniers vestiges de nos illusions.
Alentour se discutaient et se concluaient des marchés hétéroclites. La soupe de midi, choux et cumin, aromate très apprécié des Russes et des Polonaises, mais qui heurtait nos odorats d’Occidentales, donnait lieu aux transactions les plus variées. Une portion contre trois pommes de terre. Trois rations rapportaient un soutien-gorge ou une paire de souliers, veufs de leurs talons et souvent de leurs semelles, mais qui emboitaient miraculeusement les pieds.
La maigre tranche de pain permettait de plus fructueuses opérations, car elle représentait brosses à dents, légumes crus, sel, ou, rarement, suivant la richesse ou... la faim de la vendeuse, lainages ou lingeries confortables...
Autour des lavabos, dans ce que les Allemands appelaient le Waschraum, des femmes pourchassaient activement, avec une attention digne d’un meilleur objet, les poux et les puces qui, déjà, de leur colonne serrée, sillonnaient leurs vêtements.
Le soir tombait.
Sur la place, qu’incendiait le soleil couchant, des couples passaient. Une femme, aux cheveux courts et lustrés, au regard trouble et équivoque, suçant d’une lèvre furtive un mégot ramassé on ne savait ou, serrait d’une main amoureuse la taille de sa compagne.
Une fumée noire et âcre qu’entraînait le vent s’élevait du crématoire. Une voix près de nous annonçait : « Tiens, une copine qui grille ».
Ravensbrück ! L’angoisse me tordait dans son étau.
Enfin, le dortoir nous était ouvert. Comme nous aspirions à étendre nos membres las, à ordonner le chaos des pensées qui nous étourdissaient, à nous purifier par des souvenirs chers : Et, par-dessus tout, à nous griser de projets et d’espoir !
Allongées sur nos grabats, ma mère et moi, nous voyions s’entr’ouvrir peu à peu la lourde chappe qui, depuis le matin, nous étouffait. Nous respirions largement, libérant nos poumons des miasmes de la journée. Nous bavardions, voulant oublier nos soucis et donner à nos souffrances le réconfort de notre espérance. Seule, par instant, une inquiétude lancinante nous rappelait qu’au bagne la minute à naître est peut-être la dernière de la vie.
Tout au long des rangées de châlits, ce n’étaient que papotages, appels et plaisanteries.
Du dehors, par les fenêtres ouvertes, nous parvenait le son de voix françaises pour la plupart. Car notre présence avait été signalée, et les anciennes venaient humer près de nous, une bouffée d’air natal.
Nous découvrions quelquefois entre nous le lien d’amitiés communes. Avions-nous une camarade déportée avant nous, nous demandions à celle qui était là si elle la connaissait. Trop souvent, nous apprenions sa mort ou son départ pour une destination inconnue.
Et surtout, oh ! surtout, attentives et extasiées, nous écoutions les bobards. Les bobards ! Ce sont eux, qui, là-bas, aux heures de cafard, ont soutenu notre courage défaillant.
Notre raison s’insurgeait contre leur exagération. Mais il nous était si doux de croire aux messages qu’ils nous apportaient ! Notre libération nous paraissait si proche, quand nous les écoutions !
Si un journal allemand égaré entre nos mains confirmait parfois un de nos chers bobards, pendant des semaines, nous acceptions, sans les discuter, toutes ses affirmations. Le déroulement des jours, toujours semblables, freinait seul le galop effréné de notre imagination.
Les événements donnaient-ils un démenti cruel à nos rêves merveilleux ? Pendant un instant, nous nous réfugions dans un scepticisme boudeur. Mais, bien vite, nous cédions de nouveau à la tentation qui s’offrait à notre crédulité.
Les bobards ! Quelle reconnaissance chaque déporté doit leur garder ! Ils ont éclairé, de leur mirage, la route sombre et tragique des bagnes allemands.
Notre seconde journée à Ravensbrück débuta par de nouvelles formalités.
Pendant toute la matinée, le réfectoire où nous étions entassées, où nous pouvions à peine remuer, plusieurs d’entre nous accroupies sous les tables, retentit des noms épelés par notre « stubova ». Répondant à de multiples questions, on nous faisait remplir des fiches dont on nous taisait la destination. Cette paperasserie inutile et qu’ils voulaient menaçante c’était encore une des armes que les boches utilisaient pour nous harceler.
Tout à coup, brisant notre bel élan vers la soupe aux choux dont le cumin empestait, Louisette apparut et, dans un silence relatif, lut une liste de matricules.
Était-ce déjà le transport ? Ou alors, quoi ? En un instant, une foule de questions angoissées envahirent notre esprit. Les dangers qui nous menaçaient et que nous nous refusions à envisager se précisèrent et nous firent frissonner.
Dans les yeux de ma mère, sur son visage soudain pâle, je lisais la peur atroce qui la poignait. Le départ Notre séparation !
Cependant, nos craintes étaient vaines. Car celles qui étaient désignées devraient seulement se soumettre aux diverses visites médicales.
Pendant trois jours, une ignoble comédie allait se dérouler, ayant comme metteurs en scène et spectateurs les S. S. et leurs assistantes russes et polonaises, et dans laquelle nous allions tenir le rôle de pitoyables marionnettes.
Dans la cour de l’infirmerie – du revier – encadrée par les bâtiments médicaux, on nous obligeait à nous déshabiller. Qu’il fit chaud ou qu’il gelât, quelquefois sous une pluie diluvienne, nous attendions, grelottantes et révoltées, que le caprice d’un nazi nous fit comparaître.
Nous devions supporter les railleries vulgaires et blessantes d’ennemis abhorrés.
Il y avait, parmi nous, des vieilles femmes et des enfants.
Nous qui savions puiser dans notre maturité l’énergie de l’indifférence, quelle pitié nous bouleversait à la vue des lèvres tremblantes et des yeux implorants de nos compagnes plus faibles. De leurs mains impuissantes, elles tentaient de masquer leurs corps, affectés par l’âge, ou, au contraire, trop jeunes et trop purs. Elles se cachaient derrière nous et s’amenuisaient pour tenter d’échapper aux regards impitoyables et moqueurs qui les souillaient.
Pour scruter nos doigts présumés galeux ou notre gorge et nos dents, on nous faisait défiler complètement nues !
Ce n’était pas ainsi d’ailleurs que la volonté d’abaissement, qui animait les Allemands à notre égard, se traduisait avec le plus de férocité. Le fait suivant démontre leur désir sadique et réfléchi de nous polluer tant moralement que physiquement : Sous le fallacieux prétexte de déceler les maladies vénériennes, et afin d’y parer, chaque nouveau convoi devait subir un prélèvement de sang et un prélèvement vaginal, ce dernier précédé d’un examen au spéculum sans aucune stérilisation des instruments.
Ils ne respectaient même pas l’adolescence. J’ai vu une gamine de treize ans sortir hébétée et sanglante, en pressant son ventre douloureux, des mains qui venaient de la profaner.
Mais voici la chose : Notre groupe était flanqué d’un contingent de Polonaises et de Russes, dont une large proportion était syphilitique. La canaillerie des nazis, en ne désinfectant pas volontairement les outils employés, aurait dû avoir pour conséquence logique notre contamination si nous avions comparu mélangées.
Mais une fois encore, heureusement, la vilenie des boches allait être desservie par leur bêtise. Car notre convoi se présenta seul, et avant les Russes, devant la doctoresse polonaise, aux allures de dragon furieux qui nous examinait. Les Françaises, sans exception, étaient toutes saines. Je suis fière de pouvoir le dire.
Cette constatation, qui prouvait, de façon éclatante, que nous représentions une élite de notre pays, plongea notre virago dans un abime de fureur déçue.
Comment, cette race finie qu’elle méprisait, se permettait de braver victorieusement les épreuves dont on voulait l’accabler ? Quelle impertinence !
Pendant les intervalles qui scindaient notre attente, le « revier », cette cour des miracles, étalait devant nous toute la hideur qui se terrait entre ses murs.
Le ciel, d’un gris de plomb, l’atmosphère chargée d’orage ajoutaient au décor un supplément d’horreur. Dans l’air, flottait un relent de sanie.
Autour de nous, pelotonnées dans les coins comme des animaux craintifs ou, au contraire, étalant leurs membres gangrenés, des tziganes attendaient qu’on les appelât. Dans leur visage creux, brillaient des yeux fiévreux et résignés. Leurs corps laissaient deviner un squelette dont les os perçaient leurs guenilles immondes. Des ulcères suppurants, d’où s’échappaient une puanteur fétide, les entraînaient inexorablement vers la décomposition. Malgré nous, des hauts-le-cœur nous saisissaient, et tout notre être se contractait à leur approche dans un frisson de dégoût.
Près de nous, deux prisonnières passèrent. Elles balançaient, comme un pantin disloqué, une morte aux yeux clos ! Dans quelques minutes, le crématoire fumerait...
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Un cas de typhus venait de se déclarer. Un nouveau danger nous menaçait. Cette maladie, dont le manque complet d’hygiène régnant à Ravensbrück aidait les effets et les rendait foudroyants, se propageait rapidement et pouvait exterminer la plupart des détenues.
Pendant les épidémies, par centaines, les femmes étaient fauchées. Dans la cour du revier, sur une charrette, les cadavres s’entassaient. De temps en temps, des déportées, comme on transporte des ballots de linge souillé, hâlaient le sinistre tombereau et abandonnaient au four qui les brûlerait les cadavres encore tièdes de leurs camarades.
Durant des semaines, comme un fossoyeur impitoyable, le typhus allait sévir. Puis, lassé et satisfait de sa moisson terrible, il s’éloigna de ses victimes. Rien ne permettait de se préserver de la contagion. La promiscuité à laquelle on nous condamnait, la saleté repoussante dans laquelle nous vivions, notre épuisement aussi, nous transformaient en proies offertes au mal.
Celles qui étaient atteintes n’avaient à espérer aucun traitement curatif. Car les boches ne nous distribuaient que quelques comprimés fébrifuges, ou un peu de charbon, contre la dysenterie qui nous décimait.
Pourtant, certaines de nos compagnes gravement malades réalisaient le miracle de résister sans se plaindre ni désespérer. Notre volonté indomptable de tenir jusqu’à la libération et à la victoire nous permettait d’endurer notre martyre.
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Pendant notre quarantaine, les plus jeunes d’entre nous étaient astreintes aux diverses corvées du block.
Plusieurs fois par jour, notre colonne s’ébranlait et attendait, souvent fouettée par un vent glacial, les maigres vivres qui lui étaient destinés. Puis, deux par deux, essoufflées et titubantes, nous transportions jusqu’à notre gîte les lourds bidons, les kübs, où flottaient, dans une eau jaunâtre, de timides rondelles de navets ou de rutabagas.
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Devant la « kahmer », cabane où étaient entreposé le pain, j’ai vu, un matin, les tziganes se chauffer au soleil.
Les barbelés, de leurs rangées têtues, bornaient l’horizon. Sur un tertre de terre rougeâtre, aux reflets de sang, de rares brins d’herbe rappelaient que la nature défendait son droit à la vie. Des femmes et des enfants, allongés sur le sol, étalaient, comme une offense à la lumière, le spectacle de leur dégradation. Sur les chancres qui les rongeaient, des mouches, dans un bourdonnement monotone, piquaient de taches sombres leurs chairs putréfiées.
Jamais le rire n’écartait leurs lèvres bleuies.
Dans le regard des gosses serrés contre leurs mères, on lisait l’étonnement tragique des petits devant la douleur. Sur leurs manches, un triangle d’étoffe noir les marquait d’un sceau d’infamie.
Car les Allemands, chassant devant eux, comme un troupeau, pour les parquer dans leurs camps de concentration, les tziganes d’Europe Centrale, en avaient fait la lie des bagnes. « Asociaux », c’est-à-dire rejetés de toute société, ils étaient indignes de travailler, et croupissaient dans une misère physiologique indescriptible, prolongeant, avec un entêtement obstiné, le souffle ténu qui s’exhalait de leurs poitrines déchirées.
De l’autre côté de notre fosse, les « offizierinnen », qui s’acharnaient comme des hystériques sur ces loques pantelantes, s’attendrissaient peut-être aux échos d’une symphonie de Beethoven !
Étrange peuple qui massacre sans pitié l’adversaire désarmé, mais arrose pieusement le géranium rabougri qui fleurit sa fenêtre !
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Un incident, sans importance apparente, devait me bouleverser d’inquiétude.
Ma mère, qui avait 56 ans, était très affaiblie par sa longue détention et la fatigue qui en était résultée. Bien que n’ayant pas fait état de sa santé chancelante, on venait de lui attribuer la carte rose.
Ce petit bout de carton, nous avait-on dit, lui éviterait le travail trop pénible du camp. Allégée d’un souci qui me hantait sans relâche, je considérais l’avenir avec plus d’optimisme.
Mais Ravensbrück ne permettait à aucune de ses galériennes d’ignorer l’angoisse du lendemain. Et c’est la remarque involontaire d’une amie qui me fit regretter ce qui avait apaisé mon inquiétude.
La carte rose ? Oui, parfois cela signifiait tricoter, coudre, s’occuper à des besognes aisées. Mais, le plus souvent, une telle attribution masquait l’intention d’exterminer une bouche inutile et gênante.
La carte rose ? C’était le crématoire après une piqûre hâtive qui, quelquefois, endormait sans tuer.
C’était surtout le « convoi noir », c’est-à-dire le wagon où la mort ne vous délivre qu’après des heures de souffrance sous l’effet des gaz ou dans la brûlure atroce de la chaux vive.
Maman ! Celle que j’aimais le plus.
Un matin peut-être, ils viendraient me l’arracher pour la traîner au supplice. Comme je les haïssais ces brutes qui reniaient leurs mères en martyrisant celles des autres.
C’est alors, affirmant ainsi sa puissance et mon indigence, que Ravensbrück vint mâter mes dernières révoltes. La vue du « block des lapins » allait tuer ma sensibilité de femme libre.
Un matin, semblable aux autres, dans l’aube terne et embrumée, j’ai reçu le vrai baptême de Ravensbrück. Dans le jour naissant, nous étions toutes là, immobiles et muettes dans nos haillons, frissonnant dans le vent glacé, mais levant, haut et ferme, notre regard trop brillant.
Moi, la nouvelle, la « zugang », le bagne ne m’avait pas marquée et dans mes yeux n’apparaissait pas encore la volonté farouche de celles qui avaient tout souffert et qui voulaient vivre pour crier à leur pays que sur la terre allemande des hommes avaient recréé l’enfer.
Depuis une heure, nous attendions le passage d’une surveillante nazie. C’est pendant cette attente, que, pour la première fois, m’a été vraiment révélée l’épouvante des camps de concentration.
Car, devant moi, d’un pas lourd et en silence, elles ont toutes défilé celles du block « des lapins ».
Le block des lapins ? C’est entre ses planches mal jointes qu’avaient été réunis les pauvres êtres qui portaient, dans leur chair meurtrie, la marque du sadisme nazi. Ces sujets d’expérience, on les appelait des « lapins ». Leurs geôliers avaient choisi avec un soin minutieux, parmi le troupeau qui était en leur pouvoir, celles dont la jeunesse saine et pure portait en elles tous les espoirs d’une race.
Polonaises, Russes, Juives, Françaises. Par elles, tous les peuples comptaient leurs martyrs. Toutes, elles avaient été livrées au scalpel haineux des chirurgiens d’Hiller. Sans anesthésique, pendant des heures, elles avaient hurlé sous l’étreinte de la souffrance. Après de longs jours de douleur, à certaines on avait rendu la vie. Les unes, atrocement mutilées, avaient perdu la joie el l’espérance. L’inconscience avait délivré les autres des souvenirs et des regrets.
À l’une de ces dernières, la folie avait apporté l’oubli de son atroce destin. Elle avait été condamnée à former de son sang un monstre. Sous les yeux hystériques et curieux de ses bourreaux, impatients de disséquer le fruit de cet odieux accouplement, elle avait subi le répugnant contact d’un orang-outang. Pendant des mois, elle avait senti frémir en elle la preuve inhumaine de son horrible supplice. Elle avait donné la vie après avoir perdu la raison.
Et, dans un rêve éternel, elle pouvait bercer entre ses bras trop grands l’enfant rieur et tendre qu’avait désiré son amour. La vérité sinistre lui avait été épargnée. Une de ses compagnes, qui avait partagé son sort, s’était libérée par la mort de son affreuse souillure.
A une autre de ces damnées, les S. S. avaient réservé le trépan. Ils avaient entaillé sa chair frémissante et, sur son cerveau mis à nu, leur imagination lubrique s’était divertie à lancer un courant électrique.
L’esprit démoniaque des bourreaux n’avait pas permis à une rapide agonie d’interrompre ce spectacle nouveau et prometteur. Avec une habileté diabolique, ils avaient ranimé le pantin tombé de leurs mains. Cette expérience, jamais tentée, constituait la fierté des fous nazis. Les annales médicales allemandes s’en réservaient la primeur et la gloire.
Et le cauchemar continuait. Elles passaient toujours.
L’une n’avait qu’un cil : entre quelles serres l’autre était-il demeuré ? À sa camarade, il manquait une main. À quelle fin avait-elle servie ? Une troisième traînait péniblement une jambe mutilée. La scie d’un boucher hitlérien avait prélevé sur elle la greffe qui devait sauver un soldat boche.
Guidée par une compagne qui aidait sa marche titubante, une autre encore avançait en balançant son corps brisé. Sa colonne vertébrale amputée ne soutenait plus ses membres disloqués.
Aucune n’avait été épargnée.. Chacune avait supporté, sous la griffe des barbares, le supplice de son corps. Leurs regards égarés reflétaient l’enfer. C’étaient celles du block des lapins.
Toutes, je les ai vues ce matin-là. Jamais, mes yeux n’oublieront la hideur de leur lent cortège.
Il y avait aussi celles que l’on ne reverrait plus, qui étaient parties après des souffrances inhumaines vers le crématoire insatiable et dont les pauvres dépouilles suppliciées ignoreraient toujours la paix parfumée des cimetières de leur pays.
Il y avait celles qui s’étaient endormies sous la succion ininterrompue d’une seringue infernale. Leur sang généreux et clair avait rendu le souffle aux oppresseurs du monde.
Il y avait...
Il y en avait tant que jamais un esprit humain n’osera les dénombrer.
Que ceux qui n’ont pas souffert, qui n’ont rien sacrifié à la Patric, apportent chaque jour à celles qui ont offert mieux que leur vie, l’hommage d’une pensée reconnaissante. Ils ne doivent jamais oublier que, pour leur liberté, des femmes ont été dépecées vivantes.
Il me semble que, de leurs regards voilés, elles implorent grâce, et que leurs mains tremblantes se tendent pour accuser leurs tortionnaires. Elles crient vengeance et exigent de durs châtiments.
Ceux qui prétendent juger les criminels de guerre allemands les condamneront-ils ? Le doute est permis devant la lenteur du procès.
Qu’ils cessent de discourir en phrases vaines et qu’ils se recueillent un instant sur le souvenir de ces martyrs. Et qu’ils frappent inexorablement ! La mort sera douce aux monstres qui ont approuvé el encouragé un tel raffinement dans la férocité.
C’est au hasard d’une de ces promenades furtives, pendant lesquelles nous tentions de percer le mystère macabre qui nous environnait, que j’ai pénétré dans le block des otages : le block 32.
Dans une atmosphère oppressante où flottait comme une odeur de chrysanthèmes et de cierges, les condamnées à mort graciées attendaient qu’un caprice des S. S. voulut bien donner une suite à leur jugement.
Elles étaient garantes du calme et de la docilité de toutes les prisonnières. Qu’une révolte éclatât, et quelques détenues du block 32 seraient fusillées.
Dans leurs prunelles, on pouvait lire la résignation et le détachement des êtres qui ont accepté le sacrifice suprême. Seul le sourire discret qui, parfois, éclairait leur visage, rappelait qu’elles avaient une âme que l’espérance illuminait.
Il leur était interdit de donner aucune nouvelle à leur famille ou de recevoir quoi que ce fut. Cloitrées dans leur baraque – car elles ne travaillaient pas –elles égrenaient les heures en cousant, en écrivant, en rêvant. Leurs chuchotements trouaient le silence d’un bruissement étrange. Elles glissaient à pas feutrés, froides et lointaines comme des ombres. Elles attendaient, indifférentes et dédaigneuses, que la mort ou la victoire vienne les délivrer.
Parmi elles, simple et menue dans sa robe bleue, que tatouaient deux X de tissu blanc, Geneviève de Gaulle payait, par sa captivité, le prix d’une parenté glorieuse. Son nom vibrait dans nos cœurs comme un écho de France. Sa présence nous apportait un message de courage el d’espoir. Toutes, nous désirions la voir, lui parler. Elle était le lien qui nous rattachait à notre pays. Elle nous prouvait que notre sacrifice n’était pas inutile et ne serait pas vain.
Geneviève de Gaulle... Toutes, tout bas, nous répétions ce nom.
Impuissante et faible comme nous, il nous semblait cependant que, par elle, notre Patrie nous aidait et nous souriait.
D’autres visages, souvenir du block 32, surgissent dans ma mémoire. Comment s’appelaient-elles ces femmes ? Je l’ai oublié. Et d’ailleurs, là-bas, l’identité avait-elle une importance quelconque ?
Nos compagnes n’avaient pas de nom. Elles étaient nos camarades. Seul, parfois, un prénom ou un surnom nous distinguait. Dans notre immense misère, notre passé ne représentait qu’une raison de nous lier, par des goûts communs ou une éducation semblable.
Dans l’amitié des camps, ne se cachaient ni l’intérêt ni le snobisme. La grande fraternité du bagne était pure, sincère et confiante. Il n’y avait que la souffrance excessive qui tordait tout notre être pour en fausser, par instants, l’harmonie.
Ceux qu’a marqués un matricule garderont toujours entre eux, comme un lien indissoluble, la somme des mêmes tortures et des mêmes espoirs.
C’est sur la place centrale de Ravensbrück qu’avait lieu l’appel du travail.
Après la cérémonie du recensement journalier devant les blocks, nous nous ébranlions. Accompagnées par nos « stubovas », dont le rôle de chiens de berger consistait à maintenir dans les rangs celles qui tentaient de s’en échapper, nous nous dirigions vers le lieu où l’on nous rassemblait.
C’est là, dans une véritable foire, que les surveillantes boches nous groupaient en colonnes de travail. De leurs yeux inquisiteurs, elles fouillaient nos groupes, se plaisant à désigner les plus faibles ou celles à qui elles vouaient une haine particulière et le plus souvent sans fondement.
Malheur à celles qui, épuisées ou malades, cherchaient à se reposer pendant au moins une journée ! Si on les découvrait, de quels coups on leur faisait payer leur tentative !
Si, au contraire, elles réussissaient à passer inaperçues jusqu’au soir, elles devaient fuir devant les surveillantes russes ou polonaises, devant les offizierenen et, surtout, devant leurs chefs de blocks qui n’hésitaient pas à les livrer aux Allemands pour ne pas déplaire à leurs maîtres.
Traquées, le plus souvent privées de nourriture, elles allaient de block en block, cherchant asile sous les tables, sans cesse aux aguets, et risquant les pires représailles si on les découvrait.
Aussi, nous, les « zügangs », n’osions-nous pas nous dérober au travail, car nous étions encore des nouvelles venues. Les anciennes ne nous connaissaient pas, elles ne nous avaient pas adoptées. Et avec l’égoïsme féroce qu’apporte une souffrance injuste el sans issue, elles laissaient au bagne le soin de nous apprendre à ruser avec sa règle implacable.
Chaque matin, même le dimanche, observant d’un œil anxieux la teinte indécise du ciel matinal el n’ayant, pour deviner l’heure, que la marche du soleil, nous partions.
Voici une anecdote qui dépeint le côté enfantin de notre état d’esprit : Sur l’un des bâtiments, où étaient disposés des bureaux, les S. S. avaient fixé une horloge toujours détraquée. La légende prétendait qu’une tzigane exécutée par les nazis avait prédit que, huit jours avant la défaite boche, l’horloge se remettrait à fonctionner. Malgré notre scepticisme naturel, de quel regard avide nous scrutions les aiguilles immobiles.
Quand, par hasard, les efforts des Allemands avaient abouti à les faire tourner pendant quelques minutes, au fond de nous, sans l’avouer, une vague d’espoir nous faisait tressaillir.
Notre orgueil et notre raison se refusaient à admettre une aussi puérile histoire. Mais elle contenait une limite précise à notre misère. Elle nous valait un peu de rêve et de bonheur secret et nous l’aimions, tout en paraissant nous en moquer.
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Les Hitlériens nous astreignaient à des besognes aussi diverses que généralement harassantes.
Celles que l’on occupait à l’intérieur du camp étaient les plus favorisées, car elles évitaient ainsi les longues marches imposées pour atteindre les chantiers extérieurs.
Harcelées par nos « offzierinnen » qui entremêlaient les ordres et les gifles, nous avancions d’un pas d’automate dans le sable où nos pieds, lourdement chaussés, s’enlisaient.
Près de nous, une prisonnière, parfois Tchèque, Yougoslave, mais le plus souvent Russe ou Polonaise, était responsable de notre docilité et de notre ardeur à l’ouvrage devant la gardienne S. S. Cette femme, la « Koloncova », c’est-à-dire le chef de colonne, scandait notre marche de trois mots allemands : zwei, drei, links, qui signifiaient : 2, 3, gauche.
Enfin, dans un raclement de galoches, nous atteignions le terme de notre voyage. Et pendant une longue journée sans trêve ni repos, sinon la soupe de midi, nous peinions. Armées de lourdes pelles, nous vidions d’énormes wagons de coke, après les avoir quelquefois déplacés à la main sur leurs rails. Ou encore, poussant des bennes pesantes que nous avions remplies de sable, nous allions en combler un étang ou une mare.
Roulant d’énormes blocs de pierre, nous construisions des clapiers en ciment dont les occupants seraient mieux logés el, sans doute, mieux nourris que nous. Maniant des pics que nos bras affaiblis soulevaient à grand-peine, nous dépavions des rues.
Courbées sous le poids d’armoires ou de lits massifs, nous transportions, à de longues distances, le mobilier qui égaierait les logis des nazis du camp.
Dans le jardin, situé aux abords de Ravensbrück et qui procurait aux boches des légumes en abondance, nous bêchions, nous ratissions, nous semions. Nous défrichions, pour les ensemencer, des terrains incultes où le sol durci était parcouru par d’énormes racines. Nous allions garnir de bois et de charbon les caves des villas des S. S.
Transportant des poutres, des barres de fer, ou des planches, destinées à quelque construction, nous allions, sillonnant le camp et ses abords, toujours suivies d’une chiourme.
Aux approches du crépuscule, nos gestes plus lents et plus hésitants, nos visages tiraillés de tics nerveux ou, au contraire, blêmes et immobiles, nos yeux mornes, au regard vague, traduisaient notre lassitude infinie.
Et quand, épuisées et effarées, nous regagnions nos blocks et nos paillasses envahies de vermine, nos surveillantes, avec cette malice cruelle dont elles savaient nous harceler, exigeaient que nous chantions.
C’est en hurlant quelquefois une de ces mélopées dont les nazis accompagnaient le bruit de leurs bottes, que nous franchissions la lourde porte de notre enfer. Elle s’était ouverte devant nous aux premières lueurs de l’aube...
Non loin de Ravensbrück, dans des cabanes en bois, les Allemands avaient installé une usine fabriquant des groupes électrogènes pour la « Siemens ». Les conditions de travail y étaient moins dures. Des suppléments de nourriture étaient accordés aux ouvrières, en majeure partie des prisonnières, qui étaient entourées d’un curieux respect et bénéficiaient de certains avantages.
Mais le chemin de l’usine n’était pris que par un petit nombre d’entre nous. Les Françaises y étaient très rares. Car cette faveur insigne n’était accordée que sur l’entremise des « stubovas » et après une demande écrite et signée, dont les boches espéraient faire état quand sonnerait le moment, qu’ils pressentaient proche, du châtiment.
Aussi évitions-nous le piège qu’ils nous tendaient et nous préférions l’épuisement des chantiers ordinaires à la trahison d’une requête quelconque.
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Au hasard du travail, nous apercevions quelquefois, cachée derrière les arbres, la gare du camp. Les rails, sur lesquels avait glissé notre convoi, nous espérions qu’un jour ils nous rendraient à la liberté et au bonheur. Comme un fil ténu, leur ruban d’acier, qui brillait au soleil, nous rattachait à notre passé et nous parlait d’évasion.
Mais, contrairement à notre attente, la petite station qui desservait Ravensbrück devait, pendant encore de longs mois, déverser dans notre fosse de nouveaux chargements de bagnardes.
Et ce n’était pas toujours des vivantes qui voyaient se profiler le bois de pins dont l’ombre cachait le seuil du bagne. Les boches, qui aimaient à se repaître de la souffrance humaine, recherchaient chaque occasion de la prolonger sur leurs victimes. Ils ne permettaient pas que la mort brutale et pitoyable les délivre rapidement.
Les femmes, trop faibles, ou trop épuisées, étaient destinées à disparaître. Mais quoi de plus divertissant pour les nazis que d’obtenir ce résultat par de longs jours de torture ! Pour cela, ils avaient inventé le « convoi noir ».
Par une après-midi torride, où la chaleur excessive desséchait l’atmosphère et la rendait irrespirable, un train stoppait aux abords de Ravensbrück. Dans un wagon à bestiaux, cent cinquante femmes, venues des mines de sel de Silésie, croupissaient depuis trois semaines sans boire ni manger. Cent cinquante vivantes étaient parties. Neuf respiraient encore à l’arrivée. Le long des panneaux plombés suintaient des rigoles de sang épaisses et noires. Elles glissaient lentement, et, goutte à goutte, tachaient le sable de flaques qui s’étalaient.
Un silence oppressant planait sur le convoi. Aucun visage n’apparaissait derrière le grillage qui trouait les flancs du wagon. Le cadenas scellant la lourde porte tombait et, celle-ci, dans un roulement sourd, dévoilait un spectacle horrible. Jamais une imagination humaine n’osera et ne pourra le recréer.
Dans un entassement immonde de corps recroquevillés, aux poses souvent grotesques, des cadavres défigurés achevaient de se décomposer. Un relent de charnier s’échappait de cette masse informe avec une violence trop longtemps contenue. Le sang, qu’avait rejeté dans l’agonie la bouche et les narines de ces martyres, maculait de croûtes sombres les haillons qui les couvraient.
Leurs chairs bleuies par la putréfaction étaient gonflées et molles. La clarté du jour en détaillait impitoyablement l’horreur. À certaines il manquait des membres.
La faim torturante avait effacé chez leurs compagnes leur répugnance de civilisée, et le cannibalisme n’avait sans doute été pour elles qu’un adoucissement à leur supplice.
Accroupies, promenant un regard morne et hagard sur la vie qu’elles avaient oubliée, cinq de ces malheureuses étaient folles.
L’une d’elles, psalmodiant inlassablement une complainte, berçait dans ses bras décharnés, rongés de vermine et de plaies, une de ses camarades morte. Une autre, foulant aux pieds quelques dépouilles, se dressait mains tendues, en criant et en hurlant dans un long cri hystérique.
Ces pauvres démentes, le crématoire pouvait les accueillir sans piqûre. La mort les enchaînait déjà et se divertissait à les parer d’une apparence de vie.
Les quatre survivantes saines d’esprit, qui avaient réalisé le miracle de conserver leur souffle et leur raison jusqu’au but final, devaient être vaincues par l’air pur qui les frappait brusquement au sortir de leur tombeau.
Allongées sur le sol brûlant, fermant les yeux sous les rayons ardents du soleil, elles devaient s’endormir à jamais, terrassées par un effort surhumain.
Le four macabre, avec ceux de leurs compagnes, transformerait en une poignée de cendres anonymes leurs corps torturés.
Cent cinquante femmes, jugées inutiles, n’encombreraient plus les camps de concentration hitlériens. N’était-ce pas là un moyen simple et encore plus original que le crématoire pour se débarrasser d’esclaves inaptes au travail ?
La race des seigneurs ne s’embarrassait pas de scrupules désuets quand il s’agissait d’épurer l’Europe. Les Pétain, Bonnard et autres de Brinon, jugeaient, sans doute, ces procédés modernes.
Ne serait-il pas juste que les imbéciles ou les traitres, qui suivaient leur sillage, souffrent eux aussi ce qu’ont enduré des innocents ? Il vaut mieux sans doute les condamner à quelques années d’indignité nationale...
Jetés brutalement dans la plus horrible géhenne, nous nous étions pourtant rapidement adaptées à notre nouvelle existence.
Certaines d’entre nous étaient déjà affaiblies par plusieurs mois d’internement dans les geôles allemandes de France. Le manque de nourriture et le travail harassant nous brisaient de fatigue. La somme de sommeil insuffisante que l’on nous permettait était impuissante à nous reposer.
D’ailleurs était-ce un délassement que nous procurait le contact de paillasses envahies par des milliers de puces, de poux ou de punaises qui nous harcelaient sans cesse de leurs morsures ?
Était-ce un véritable repos que de s’étendre dans un espace de quelques centimètres nous étions parfois quatre sur un châlit de soixante-quinze centimètres de large alors que nous subissions, sans pouvoir l’écarter une haleine étrangère et qui nous répugnait ?
Comment dormir lorsque nous sentions contre notre chair nue et sans défense le frôlement d’un corps dont la saleté nous contractait de dégoût ?
Pour nous laver nous n’avions que de l’eau qui ne suffisait pas à effacer la souillure de la vermine.
Le froid des appels matinaux et interminables nous glaçait. Et quand la pluie nous avait transpercées, nous n’avions d’autres ressources que de laisser sécher, sur notre dos, nos vêtements mouillés.
Nous ne recevions aucune nouvelle de nos familles et aucune nouvelle de l’extérieur ou des opérations militaires.
L’inconnu terrible du lendemain ; Les dangers qui nous menaçaient ; La mort que chaque minute pouvait nous apporter ; L’atmosphère du camp avec la fumée de son crématoire, son « revier », ses histoires hallucinantes, tout cela nous crispait d’une angoisse nerveuse qui ne nous abandonnait jamais.
Ravensbrück ne permettait pas à ses prisonnières d’oublier qu’elles étaient en son pouvoir.
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Un matin, un sommeil réparateur m’ayant accordé l’évasion vers un avenir heureux, c’est en souriant à mes rêves que je répétais les gestes machinaux qui nous alignaient avant l’appel.
J’avais oublié le bagne nazi, ses baraques de bois pourri et ma misère. C’était vers la France et ma maison accueillante et douce que mes regards allaient.
C’est alors, brusquement, dans un lointain flottement de cauchemar, que j’ai entendu un cri. Dans le block qui nous faisait face, il avait jailli strident et terrifié de la gorge d’une enfant de quinze ans. S’étant cachée pour échapper au recensement journalier et au travail, elle avait été découverte par une surveillante boche.
Fuyant, dans une course affolée, devant les coups qu’elle redoutait, il lui avait fallu s’arrêter devant un mur infranchissable. Et la chiourme avait frappé, puisant dans les gémissements de sa victime un regain de plaisir et le désir de la battre plus encore. Enfin, dans un cri d’agonie, la pauvre gosse avait cessé ses plaintes. Le silence avait recouvert la cabane.
Quelques instants plus tard, deux détenues devaient emporter le petit corps supplicié. Le sourire s’était éteint sur mes lèvres serrées. Nou, je n’étais pas dans mon pays. J’appartenais aux S. S.
Comme un maître implacable, le bagne venait de me rendre le sentiment de ma faiblesse.
Malgré cela, je ne permettais pas à sa domination d’éteindre en moi la flamme secrète et indomptable de mon espoir. Et toutes mes sœurs de misère luttaient, comme moi, pour protéger et conserver la force de leur espérance tenace.
Nous apaisions les révoltes de nos estomacs creux, en les rassasiant des mets délicats et copieux que mijotait notre imagination.
Quand notre corps harassé nous semblait vidé de sa substance, nous lui offrions l’illusion calmante d’un bain tiède et parfumé.
Si nos nuits étaient trop courtes, les puces entreprenantes et nos voisines repoussantes, c’est en rêvant de matelas moelleux, de draps blancs et fins, et d’un grand lit pour nous seules, que nous supportions les inconvénients de cette promiscuité.
Nous complétions notre toilette trop sommaire en voyant déjà mousser la savonnette onctueuse que nous offrirait la salle de bains claire et nette de notre chez nous.
L’hiver, devant un grand feu pétillant el joyeux, nous nous chaufferions, en nous pelotonnant dans la chaude douceur des lainages.
Ceux que nous aimions ? Nous ne pouvions admettre qu’il leur ait été fait aucun mal. N’avions-nous pas payé assez cher le prix de leur vie ?
Et quand un doute venait nous assombrir, nous le chassions bien vite en le repoussant avec un entêtement obstiné. Quant aux Alliés, leur marche irrésistible ne se ralentirait pas. Et, bientôt, très bientôt, ils nous délivreraient.
Nos chers bobards ne confirmaient-ils pas chaque jour nos rêves les plus fous ? Les dangers qui nous frôlaient ? L’incertitude de notre destin ? La mort même... ? Qu’était-ce que cela ? Notre volonté suffisait à en interdire l’approche. Il fallait tout supporter sans faiblir, sans que jamais une faille, même imperceptible, vienne entailler le bloc dur de notre énergie.
Notre seule arme, à nous, pour parer aux coups redoutables de nos tortionnaires, c’était notre volonté et notre désir têtu de vivre la victoire et la revanche, comme nous avions subi la défaite et la honte.
Ce miracle, car c’était un miracle de tous les instants que nous réalisions, la foi patriotique qui nous brûlait nous en apportait le courage.
Libres, nous avions combattu pour un idéal.
Asservies mais invaincues, c’est la conscience du devoir accompli et de la récompense que nous en aurions, qui nous permettait d’envisager nos souffrances comme une étape douloureuse, mais qui nous conduirait au but tant souhaité.
De femmes, quelquefois douillettes, et presque toujours habituées au confort, la haine du boche et la conviction de sa défaite, avaient fait des êtres acceptant coups et tortures, en crispant orgueilleusement leur énergie pour ne pas défaillir.
Celles qui sont revenues, sauraient-elles, dans la quiétude de leur bonheur retrouvé, endurer une part infime de leur martyre passé ? Je ne sais pas.
Pour s’élever avec tant de vigueur au-dessus de soi-même, il faut le secours d’une foi surhumaine. Et je ne crois pas que ce soit dans la monotonie de la vie journalière qu’on puisse la trouver.
Mes camarades de Ravensbrück sont, sans doute, redevenues des Françaises comme les autres, avec leurs qualités et leurs défauts. Devant leurs yeux, des ombres qui passent. Dans leur esprit, des souvenirs horribles qui, parfois, déferlent, rappellent, seuls, les mois affreux...
À Ravensbrück, pourtant, elles ont été des héroïnes.
**
Le convoi de prisonnières, parmi lequel nous étions, ma mère et moi, ne devait pas rester très longtemps à Ravensbrück.
La quarantaine ayant été très réduite, peu de jours après notre arrivée, nous devions nous soumettre à nouveau aux visites médicales qui décideraient de notre envoi vers un « kommando », c’est-à-dire une annexe du camp.
Mon nom ayant été appelé alors que ma mère n’était pas nommée, le spectre de la séparation se présenta encore à nous. Mêlée à la colonne qui s’ébranlait vers l’infirmerie, j’ai eu la vision déchirante de maman, le visage sillonné de larmes, qui ne pouvait s’arracher à moi et m’appelait d’une voix brisée.
Un abcès au sein, dont le manque total de soins avait prolongé la formation, me faisait à ce moment-là cruellement souffrir. C’est cet accident qui, à ma grande surprise, devait décider de mon maintien temporaire au camp. Le lendemain, une doctoresse polonaise devait m’opérer.
M’ayant administré un anesthésique insuffisant, qui avait endormi mes sens sans supprimer la perception de la douleur, sous la brûlure du bistouri, j’ai crié, je crois, de toute la force de mes poumons. Redressée par deux ou trois gifles brutales, j’ai été immédiatement submergée par un flot incohérent d’injures allemandes, polonaises et françaises.
La poissarde qui m’interpellait était celle que nous avions frustrée, mes camarades et moi, à notre arrivée, de la joie de constater l’avilissement physique de notre race. C’était sur ma modeste personne qu’elle devait reporter tout le poids de sa déception.
Mais, si le carême boche avait peu à peu grignoté l’excédent de graisse qui m’avait toujours désespérée, il n’avait pas anéanti en moi une énergie que couronnait une patience vile lassée. Et ce fut l’origine d’une magnifique dispute. Deux peuples qui, contre toute logique, ne sympathisaient pas, se sont affrontés, durant quelques instants, avec une ardeur démente.
Tout ce que je cachais en moi de rancœur pour ses compatriotes, cette Polonaise en a entendu la traduction. Comme deux chattes en colère, nous nous sommes défiées. Je souffrais atrocement, mais la douleur ne me parvenait que dans un rappel lointain. J’étais heureuse et fière comme une gosse qui a décroché le tableau d’honneur.
La France ce jour-là a battu, par knock-out, au premier round, l’orgueilleuse Pologne ! Car je l’ai fait taire ma tigresse et j’ai quitté le « revier », la poitrine barrée d’une énorme estafilade, mais avec les honneurs de la guerre.
Puis, assurées d’une tranquillité relative tant que je ne serais pas guérie, nous avons repris, ma mère et moi, après ce court intermède, moi, mon métier de débardeuse ou de terrassière, elle, ses attentes interminables au milieu du tapage infernal du block.
L’arrivée de nos camarades demeurées à Sarrebruck devait rompre la règle uniforme de notre vie. Les visages connus et aimés que l’on retrouvait, les nouvelles que l’on se transmettait, les visites de l’une à l’autre baraque, les questions, les réponses... Nous n’étions que quelques bagnardes de plus, mais il nous semblait que nous étions moins seules.
L’optimisme renaissait, les projets fusaient. Nous étions un peu folles et, malgré tout, nous étions heureuses.
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Nous avions lié connaissance, au premier temps de notre vie à Ravensbrück, avec une Française, Marie-Antoinette Orcival, originaire d’un petit village de notre département : Montpezat-de-Quercy.
Pendant la Clandestinité, elle avait été infirmière d’un des maquis de la région, agent de liaison et de renseignements. Elle avait combattu inlassablement avec un courage souriant qui lui attirait le respect et l’admiration de ses camarades.
Arrêtée deux jours avant nous, avec quelques jeunes maquisards, elle avait subi, ainsi que ses compagnons, à la Gestapo de Montauban, un interrogatoire brutal, où les coups ponctuaient les menaces. Enfermée dans un silence héroïque, malgré tous les sévices, elle ne divulgua jamais rien qui put aider à la poursuite et à l’arrestation de ses frères d’armes. Sans faiblir, elle supporta l’internement dans une prison nazie de France, puis la déportation.
Elle était depuis quelques semaines à Ravensbrück lorsque nous l’y avons retrouvée.
Fine et souple, Marie-Antoinette avait les cheveux bruns et un visage mince et volontaire. Elle était le type même de la Française qui sait oublier sa douceur féminine pour accepter la discipline du combattant. Dans son regard droit, on lisait la loyauté et la franchise.
Sa voix claire, aux inflexions parfois graves, mettait dans chacune de ses paroles une note rassurante. Ses mouvements étaient mesurés. Son esprit positif, qui ne reculait devant aucune réalité, servait, avec une énergie inflexible, l’idéal de pur patriotisme dont vibrait son cœur enthousiaste.
Toujours prête à rendre service, elle nous avait donné quelques menus objets, qui lui étaient, cependant, indispensables et qui nous comblèrent de joie.
Ayant eu un phlegmon au doigt, elle avait été superficiellement soignée et cruellement maltraitée. À peine guérie, c’est elle qui calmait mon angoisse et ma souffrance par ses bavardages, quand mon sein purulent et lent à se cicatriser, me torturait de ses élancements incessants.
Plus sceptique que nous sur la vérité des bobards qui circulaient, elle était animée d’une foi ardente dans la victoire alliée. Et si elle en reculait l’échéance plus loin que ses compagnes, elle n’en gardait pas moins la conviction de sa réalité inéluctable.
Elle devait partir le 14 août 1944 vers une destination inconnue.
À leur habitude, les boches avaient laissé entendre à celles qui s’en allaient, que le kommando où on les envoyait était un lieu de délices. Un travail d’usine, mêlées aux civils allemands et aux prisonniers de guerre français, une nourriture saine et abondante, des dortoirs clairs et propres, une hygiène parfaite ! Et, comble de raffinement, une cigarette offerte par jour aux ouvrières !
Chère Marie-Antoinette ! Elle riait et s’abandonnait à une gaîté exubérante en nous énumérant les douceurs de sa future résidence.
Alors qu’elle était déjà libérée par les Américains en 1945, elle devait mourir, épuisée, tuberculeuse, malgré les soins dont on l’entoura. Les longues heures d’un labeur inhumain dans les mines de sel où les S. S. l’avaient enchaînée, avaient eu raison de sa volonté et de son courage.
Quelques heures avant de s’éteindre, elle avait écrit à ses parents une longue lettre où passait, malgré sa faiblesse, le souffle admirable de l’amour qu’elle avait voué à sa Patrie. Par sa vie sans reproche et sa mort héroïque, elle a mérité que son souvenir demeure inoubliable.
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J’ai vu des femmes à Ravensbrück terrorisées à la pensée de quitter le camp pour aller ailleurs. Je sais que tout changement, avec l’inconnu dont il était chargé, paraissait menaçant. Mais après quelques semaines, le camp et tout ce qu’il traînait derrière lui nous causait, à ma mère et à moi, un malaise insupportable.
La fumée âcre de son four, ses baraques lépreuses, son sable rouge qui cachait, dans chacun de ses grains, l’insecte qui se glisserait sous votre peau, pourrirait votre sang et ferait jaillir sur votre corps des chancres infects qui vous transformeraient en objet de répulsion...
Ses boches aux regards cruels d’oiseau de proie, son travail dégradant, son « bunker », cette prison du bagne dont on ne revenait jamais vivante, son infirmerie, ses tziganes, ses Polonaises et ses Russes, qui vous traquaient sans répit...
Ses appels, son soleil brûlant, ou son ciel gris et lourd, qui vous enserrait comme l’acier d’une cuirasse... La faim qui vous tenaillait, ce que l’on disait, ce que l’on devinait ; ce que l’on avait vu ; ce que l’on redoutait de voir ; cette atmosphère étouffante ; ce relent de charnier.
Tout cela, qui était Ravensbrück, concourait à créer une impression de lente asphyxie qui vous serrait à la gorge en une pression inexorable. Comme la pierre d’un sépulcre, qui peu à peu s’enfonce, Ravensbrück rivait son étreinte autour de celles qui lui avaient été livrées.
Toutes les deux, nous ressentions plus profondément sans doute que certaines de nos camarades, les effets de notre vie de galériennes.
Comme un surcroît de souffrance, nous devions nous méfier de toute prisonnière inconnue et trop curieuse. Car nos maîtres S. S. avaient ordre de recueillir, sur notre activité, dans la Résistance de notre pays, tous les renseignements qu’ils pouvaient obtenir. Et de nombreux mouchards se mêlaient à nos groupes.
On faisait promettre à celles qui voulaient parler le rapatriement et l’absolution pleine et entière de leurs erreurs passées.
Les nazis auraient-ils tenu leurs engagements ? Certes non. Il n’était pas dans la tradition hitlérienne de rendre la liberté à la proie conquise. Mais ceux dont le sort était lié au silence d’une victime de la Gestapo se persuadaient, peut-être qu’ils n’avaient plus rien à craindre lorsque celle-ci avait dépassé les frontières de la France ? Erreur. Une menace est toujours restée suspendue sur leurs têtes jusqu’à In Libération. Les femmes de Ravensbrück gardaient le silence. S’il en avait été autrement, que serait-il advenu ?
C’était cette suspicion perpétuelle, ce frein dont nous devions calmer sans cesse nos élans de confiance qui nous poussaient, ma mère et moi, à souhaiter frénétiquement nous éloigner de ce lieu maudit. Nos désirs ne devaient pas tarder à être exaucés.
En effet, j’allais être désignée sur une liste de départ. Mais j’y étais seule.
La carle rose de maman lui évitait le transport. Nous avons pleuré ce jour-là. Nous avons sangloté comme deux enfants, secouées par une houle de désespoir. Et, c’est à Louisette, notre « stubova » qui dissimulait une réelle bonté sous une apparence hargneuse et brutale qui, apprenant nos liens, ne permit pas que l’on nous séparât.
Accolant de sa propre autorité, le matricule de maman au mien, elle imposa presque son départ au médecin boche qui nous examinait. De quel ton assuré, ma mère répondit aux questions que lui posait l’Allemand sur sa santé et ses possibilités de travail. À ce moment-là, elle avait 26 de tension et était déjà d’une maigreur effrayante. Maman...
Jusqu’au bout, elle m’a accompagnée et, seule, la mort a vaincu son amour fidèle.
Le 16 août 1944, dans l’après-midi, on venait nous chercher pour l’établissement de nos fiches de départ. Pendant plusieurs heures, nous avons attendu debout, dans un vent glacé, le bon plaisir de la surveillante qui devait nous convoyer. Ma compagne, que torturaient les premières atteintes du scorbut, grelottait dans ses vêtements légers.
Ce n’est que vers le soir que nous allions franchir, pour la dernière fois, la porte infernale qui nous avait happé peu de temps auparavant. Ravensbrück s’estompait dans le lointain, et nous allions vers un destin que nous ignorions.
Nous partions toutes les deux seules. Toutes les deux escortées d’une S. S. blonde, armée jusqu’aux dents, vêtue d’un habit vert et saturée d’un parfum de bazar.
Nous suivions péniblement les longues foulées de notre guide dont les pieds avantageux s’étalaient dans de hautes bottes vernies. Derrière elle, nous avons parcouru le chemin qui devait nous mener à la gare de Fürstenberg. Le train ne devant partir que plusieurs heures plus tard, il nous a été permis de nous asseoir.
Quelle étrange impression de voir, autour de soi, l’animation de la vie libre, quand on porte sur son bras un numéro de forçat. Des hommes et des femmes nous croisaient, nous frôlaient. Pendant un instant, leur regard s’attardait sur nous. Ils chuchotaient, ils avaient reconnu qui nous étions. Un sourire narquois naissait sur leurs lèvres.
Mais, bien vite, ils détournaient leurs yeux dans lesquels apparaissaient de la gêne et de la crainte. Malgré leur orgueil, ils avaient déjà des âmes de vaincus. Ils pressentaient, en nous, les vainqueurs, et qui sait ? les justiciers ?
Il y avait là aussi des Français, requis du travail. Comment exprimer le réconfort que nous apportaient leurs voix de chez nous, aux accents différents, mais toujours doux à nos cœurs ? Un sourire discret, deux doigts écartés en « V ». Eux aussi nous avaient reconnues.
Ces teutons, que nous avions d’abord enviés parce qu’ils n’étaient pas prisonniers, après cela, nous avons mieux regardé leurs face plates et carrées, leurs regards inexpressifs, et nous avons souri. Il ne nous restait, pour eux, que du dédain et notre haine implacable.
A la nuit tombante, un train nous emportait dans un cahotement de roues et dans un grincement de ferraille.
Serrées, l’une contre l’autre, sur les banquettes sans souplesse d’un wagon de troisième classe qui nous étonnait comme un luxe oublié, nous avons vu se dérouler devant nous des paysages arides que noyait la lumière blafarde du couchant.
Oubliant la nazie qui nous surveillait, nous avons mis à profit la trêve qui nous était accordée pour renforcer, d’une énergie renouvelée, notre désir de tenir. Calmes et optimistes, nous avons vu apparaître les cheminées d’usines et les maisons de briques rouges de Neubrandenburg, petite ville du Mecklenburg, à quelques cinquante kilomètres de Ravensbrück.
Sur le quai de la gare de Neubrandenburg, gardés par quatre gouapes hitlériennes, mitraillette au poing, des prisonniers russes attendaient. Ils étaient jeunes, des enfants encore, et sur leur visage imberbe la lassitude et la désespérance mettaient un masque douloureux. Enchaînés deux par deux, un bonnet crasseux cachant leurs cheveux rasés, leur squelette décharné flottait dans leurs guenilles.
Quand un des S. S. leur assénait un coup de crosse ou un coup de pied, ils protégeaient leur tête de leurs bras repliés et supportaient sans révolte la brutalité de leurs gardiens. Pauvre troupeau égaré, ils avaient perdu la notion de la souffrance. Se souvenaient-ils d’avoir été des adolescents insouciants et enthousiastes ?
En passant, nous leur avons souri… Ils ne nous ont pas répondu. Ils avaient oublié que, de par le monde, des hommes mouraient au nom de la bonté et de la fraternité. Ont-ils retrouvé, ces gosses, une mère ou une sœur aimée ? Ont-ils réappris la douceur du rire ?
Pauvres petits, dont la cruauté nazie avait fait des vieillards.
**
Neubrandenburg était, en août 1944, une petite cité provinciale coquette et fleurie.
À la suite de notre « offizierin », tout occupée, comme une petite femme quelconque, à enivrer de ses œillades et de son rire roucoulant un glorieux représentant de la race des seigneurs, nous avons traversé lu ville. Des jardinets bordant les rues s’élevait, dans la douceur du crépuscule, le parfum sucré des fleurs.
La vie, ralentie par l’approche de la nuit, s’alanguissait dans l’attente du sommeil. Nous nous sentions étrangères à ce calme. Plus vives que jamais, nous ressentions la réalité angoissante de notre sort.
Car nous étions des bagnardes, marquées d’un matricule. Et, si la liberté nous souriait timidement, bientôt des barbelés nous enchaîneraient de nouveau. Les forçats ne recueillent que souffrances et regrets au rappel de leur bonheur perdu.
Ayant quitté l’agglomération, quelques instants de marche sur une route défoncée, nous permirent d’entrevoir, éclairées par les rayons alternés des projecteurs, les baraques du camp de femmes de Neubrandenburg.
Après une brève halte dans un baraquement de S.S. où l’on nous posa les questions d’usage sur notre identité, notre domicile en France..., on nous conduisit à notre gite. C’était le block 7, qui allongeait son ombre grise au fond du camp.
Notre arrivée étant attendue, notre « blokova », une Polonaise déportée comme nous et responsable de notre cabane, nous accueillit avec une amabilité qui nous surprit. Notre expérience passée nous avait davantage habituées aux gifles qu’aux caresses. Après nous avoir donné la couverture, la gamelle et la cuillère qui nous revenaient, notre hôtesse nous désigna, près de la porte du dortoir, le châlit où nous dormirions.
L’obscurité qui nous cachait la laideur de la pièce, le calme qui y régnait, la respiration paisible de celles qui nous entouraient, tout concourait à nous donner confiance.
Ma mère souffrait atrocement de sa gorge meurtrie. Nous avions froid. Nous tremblions de faim et de fatigue. Mais il nous semblait avoir touché le port. L’avenir nous apparaissait moins sombre, notre foyer plus proche.
Nous avions soudain la certitude de pouvoir attendre le jour de la libération. Et c’est avec un espoir accru que nous avons fermé tes yeux sur nos rêves heureux.
Le lendemain, dès l’aurore, le grelottement aigre de la sirène nous réveillait.
Ici, comme à Ravensbrück, l’aube était l’heure de l’appel. Sur la grande place du camp, les femmes se rangeaient. Le froid mordait durement leur chair tiédie par le sommeil.
Des Belges du block 7 nous avaient appris que nous pouvions, ce matin-là, nous enrouler dans nos couvertures. On avait des usages à Neubrandenburg et on désirait apprivoiser les nouvelles arrivées. Bravant le vent sous la chaleur de la laine, nous avons vu se dérouler, avec une curiosité de spectatrices, la revue journalière.
Notre confort nous étonnait. Il devait être de courte durée.
L’appel était, en principe, très court, une demi-heure au maximum. Mais il y avait loin, dans les camps de concentration boches, entre la règle et la réalité. Aussi, la demi-heure prévue, se muait-elle parfois en plusieurs heures. La cérémonie du dénombrement se répétait d’ailleurs à cinq heures du soir, pour celles qui ne travaillaient pas.
Le jour qui se levait rendait au camp sa décevante apparence. Quelques baraques moisies, une double rangée de barbelés, les guérites des veilleurs. Dans le lointain, la ville, dont les maisons rouges prenaient, sous la pâle clarté du soleil, des tons fantomatiques. La cité tout entière semblait plongée dans un bain de sang.
Alentour, des cheminées d’usine érigeaient leurs longs fuseaux couronnés de fumée. La campagne environnante, dont l’aridité était tachée d’une maigre végétation, étalait devant nous sa platitude uniforme. Nous étions toujours au bagne.
Les révélations des camarades françaises et belges, dont nous avions fait la connaissance, vinrent renforcer cette première impression. La discipline était très dure, les boches d’une cruauté raffinée, les Polonaises et les Russes odieuses. Quant aux poux, les paillasses étaient leurs fiefs indiscutés. La gale et les plaies étaient inévitables. L’anémie et la maladie décimaient les femmes. Non, ce n’était pas le moment de s’abandonner à l’optimisme.
Nous aurions besoin de toute notre volonté pour vaincre. Nous serions les plus fortes, car la force de notre espoir, une fois encore, nous rendrait invulnérables.
Maman, qui restait sans soins, voyait empirer son mal. Sa langue enflée, sa bouche rongée et brûlée par le scorbut, l’empêchaient de s’alimenter. Elle pouvait à peine parler avec sa mâchoire paralysée. Déjà très faible, elle s’épuisait rapidement.
Pendant trois interminables journées, allongée sur son châlit, délirant par instants sous l’effet de la fièvre, elle a attendu sans se plaindre que l’on apporte un adoucissement à sa souffrance..
Que pouvais-je moi pour la soulager ? Rien, car je n’avais que mon amour. L’affection la plus profonde reste impuissante devant la maladie. Je le comprenais brusquement et ma rage douloureuse se heurtait aux barbelés, à l’indifférence égoïste de nos camarades et à la mauvaise volonté haineuse de nos geôliers. J’étais plus misérable que la pauvresse la plus dénuée. Je la serrais dans mes bras, ma mère chérie, pour tenter de lui insuffler un peu de ma force jeune.
Un matin enfin, au hasard d’une visite, la doctoresse du « revier », émue sans doute par le pitoyable visage de maman, entreprit de la soigner avec dévouement et intelligence : c’était une Polonaise et j’ai dit, avec une rigueur impartiale, le mépris que j’ai voué à ses compatriotes.
Je dois, à la vérité, de révéler que, par sa douceur compréhensive et sa pitié agissante, cette femme a su racheter la méchanceté et la brutalité dont ses congénères nous poursuivaient.
Les S.S., ayant découvert, quelques temps après, dans ses papiers personnels, des preuves de son activité clandestine à l’intérieur du camp, devaient la diriger vers Ravensbrück pour y être jugée.
À l’aube d’une journée d’automne, elle fut pendue. La fille qu’elle chérissait, et qui l’attendait parmi les décombres d’une ville de Pologne, ne la reverrait plus. À elle aussi, les Allemands avaient volé la tendre protection de deux bras maternels.
La guérison de ma mère m’apporta le sentiment d’une résurrection. Je m’apercevais que la soupe était plus épaisse, que l’on y découvrait, en cherchant bien, quelques rondelles de pommes de terre, d’ailleurs agrémentées de leur peau et de quelques cailloux, et que le cumin n’y faisait que de discrètes apparitions. Un calme reposant régnait dans le block. Notre blokova était charmante et remplie d’attentions à notre égard.
N’étant pas encore astreintes au travail, nous pouvions, sur l’herbe rare, qui parsemait les abords du camp, nous dorer au soleil.
Certaines de nos camarades de Ravensbrück nous ayant précédées à Neubrandenburg, nous bâtissions ensemble mille projets. La victoire, qui allait nous libérer, nous permettrait de cueillir dans notre Midi, les grappes dorées aux grains sucrés du raisin de France. Notre optimisme se riait des obstacles et, comme un coursier emballé, il galopait en nous entraînant dans sa course.
Peu à peu pourtant, quelques désillusions vinrent assombrir notre ciel clair. Les Russes et les Polonaises, comme à Ravensbrück, englobaient les Belges et les Françaises dans un même mépris. Comme là-bas, elles nous volaient, nous injuriaient, nous molestaient.
De nouveau, nous sentions l’étouffement que faisait peser sur notre isolement le poids écrasant de leur nombre et de leur entente diabolique.
L’automne glaçait le vent qui, sans arrêt, balayait le camp. Quoique nous en écartions l’hypothèse, la crainte de l’hiver avec son regain de misères nous hantait. Le scorbut m’avait, à mon tour, terrassée.
Pendant un appel matinal, la bise coupante se collant à moi comme un suaire, je fus prise d’un tremblement convulsif suivi d’un violent accès de fièvre et de délire. Transportée à l’infirmerie, on m’y administra deux de ces comprimés fébrifuges que justifiaient largement les quarante et un degrés qui me brûlaient.
Admise au revier », durant plusieurs heures, je me suis débattue seule contre la mort. Car nul, même une mère, n’était toléré auprès d’une malade. Les très rares médicaments que nous dispensaient les boches avaient pour effet de nous rendre rapidement aptes au travail ou de provoquer, par leur violence, un brusque arrêt du cœur qui évitait ainsi l’encombrement des camps par des éclopées.
Comme j’ai senti, à ce moment-là, que ma jeunesse se refusait à mourir ! Égratignant de mes ongles le bois de mon châlit, les yeux révulsés, j’assistais, comme un témoin haletant, aux efforts de mon organisme contre les attaques du mal. Mourir dans un lit blanc, avec des mains secourables el aimées qui vous aident à partir, fermer les yeux sous Ia caresse d’une bouche apaisante. Le grand départ a la douceur d’un rêve.
Mais, crever comme une bête, abandonnée sur une paillasse pouilleuse, au milieu des plaintes d’autres agonisantes... On sait seulement que, lorsque ce sera fini, votre corps encore souple sera happé par des mains indifférentes. Un grésillement de chair, une odeur d’os calcinés... Votre souvenir ne sera plus qu’une ombre parmi les ombres.
Chassée de l’infirmerie où elle ne pouvait se résoudre à me laisser, ma mère était partie, serrant dans ses bras la guenille qui me couvrait, et sanglotait en prononçant mon nom.
Mais ce n’était pas moi qui devais rester là-bas. Je le regrette parfois. Ma constitution, malgré tout robuste, devait surmonter cette épreuve.
Affaiblie mais heureuse, une après-midi je l’ai retrouvée. Deux jours ce n’était rien. Mais les minutes de notre séparation nous avaient paru des siècles, et nous avions tellement craint de ne plus nous revoir. Quelle joie et combien nous étions heureuses !
Bonheur négatif peut-être, car les mêmes dangers nous guettaient et, le lendemain, nous présentait toujours son énigme menaçante. Mais nous étions de vraies bagnardes alors et la joie présente, pour si minime qu’elle fut, suffisait à nous combler.
Nous n’allions pas tarder d’ailleurs à comprendre que des changements se produisaient dans l’attitude de notre « blokova », vis-à-vis de nous. La lune de miel était terminée. La vie de tous les jours allait commencer.
Avec la versatilité qui est le propre de cette race, elle allait nous traiter avec autant de partialité cruelle qu’elle avait été, jusque-là, aimable et condescendante. Rien, cependant, dans notre comportement, ne justifiait ce revirement. Et nous avons supporté sa mauvaise humeur, comme nous avions accepté sa douceur avec une indifférence résignée.
La faiblesse, les plaies, qui envahissaient rapidement notre corps, la vermine, la saleté repoussante contre laquelle nous ne pouvions plus lutter, tout cela émoussait notre sensibilité. La vue de la laideur humaine, le spectacle journalier des mœurs les plus dépravées, ne faisait naître en nous qu’un dégoût estompé. Nous n’avions plus la force de nous révolter.
Notre blokova avait une dulcinée, femme brune aux traits durs, à la voix sonore et au corps masculin, qu’elle entourait d’attentions amoureuses. Avec une impudeur écœurante, elles se livraient devant nous à des mimiques expressives. Si une nausée nous soulevait, nous devions réfréner notre répugnance devant cet ignoble étalage des instincts les plus vils.
Car celle qui se complaisait ainsi dans une fange nauséabonde, et qui nous livrait, avec une ostentation cynique, les replis les plus hideux de son âme, c’était notre « blokova », notre maîtresse absolue. Malheur à qui aurait osé la juger et la condamner ! Si son rôle consistait à veiller à l’obéissance passive de cent cinquante ou deux cents détenues, il lui permettait également de signaler aux persécutions des boches celles de ses administrées qui lui auraient déplu..
La dégradation des autres ne nous atteignait plus et notre résistance physique était trop amoindrie pour que nous osions, délibérément, attirer sur nous un supplément de misère. La boue qui nous éclaboussait ne nous souillait pas. Nous en percevions seulement les relents.
Ce qui nous restait de forces, nous l’avons réuni pour en protéger notre espoir et ne pas donner aux nazis la satisfaction de constater notre déchéance. Que nous importait tout le reste ?
Haillonneuses, défigurées, traînant nos sabots avec une soumission d’automates, nous répétions les gestes imposés par nos bourreaux, en cachant dans notre cœur la flamme ténue, mais toujours vivante, de notre foi obstinée.
Un bombardement des Anglais sur le champ d’aviation voisin de Neubrandenburg nous permit d’assister à la folle panique des Allemands. Les avions alliés, dans un vrombissement sourd, tournaient au-dessus de leur objectif comme de grands oiseaux vengeurs. Dans un feu d’artifice grandiose qui nous oppressait de joie, les bombes britanniques éclataient avec une régularité écrasante. Dans le crépitement intermittent de la D. C. A. boche, les essais prudents des avions hitlériens pour s’opposer à l’attaque irrésistible de la R. A. F., se révélaient infructueux.
C’est en piétinant, en bondissant, en riant, en pleurant, en nous embrassant, que nous observions la piteuse défaite de nos ennemis. La race des seigneurs, elle, était loin de partager notre enthousiasme. Quelle débandade !
En un instant, dès l’apparition du premier engin anglais, le camp s’était vidé de ses corbeaux. Tremblants de peur, gémissant comme des chiens aux échos de la canonnade, ils se terraient au plus profond de leurs abris.
Un long moment après le départ de l’escadrille, ils blottissaient encore leurs sales museaux sous l’illusoire protection de leur taupinière. Courageux, ce peuple ? Ceux qui l’ont affirmé devaient certainement ignorer la signification exacte de ce mot. Ce n’est certes pas d’héroïsme qu’ils faisaient preuve devant le danger nos chiourmes. J’en ai eu, ce jour-là, la preuve éclatante.
L’événement qui devait nous procurer une satisfaction si intense allait avoir, dans la suite, pour ma mère et pour moi, des résultats moins agréables. Car la destruction du champ d’aviation justifiait, quelques jours après l’attaque aérienne, la formation d’une colonne de déportées destinée à en déblayer les décombres.
Notre Polonaise, dont l’amour n’adoucissait pas l’humeur acariâtre, nous désigna pour ce travail. La mi-septembre amenait les premiers froids. À l’aube, sur la place où avait lieu l’appel, le vent tourbillonnait et nous giflait en passant. Pour le braver, on employait les grands moyens : frictions énergiques et mutuelles, battement de semelles et, surtout, élaboration de menus soignés et chargés en calories.
Comment avoir froid et faim, quand on a successivement englouti un chocolat au lait onctueux et fumant, des tartines beurrées, des toasts grillés, de la confiture, des croissants, des brioches, et si l’appétit le permet encore, une tranche de jambon et un œuf ! De quelles dents aiguisées nous dévorions nos illusions ! Qu’aurions-nous pu faire d’autre ? Et cela nous permettait d’envisager, avec courage, la journée qui débutait.
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La formation des colonnes de travail suivait l’appel. Ensuite, ma mère et moi, nous prenions le chemin de l’aérodrome. Après trois-quarts d’heure d’une marche pénible, dans l’humidité qui collait à la peau les vêtements mouillés, nous atteignions enfin notre chantier.
La tâche y était épuisante. Mais quel magnifique décor nous entourait ! Des ruines, rien que des ruines ; toujours des ruines. Au milieu de la salle des fêtes destinée aux aviateurs allemands, un piano, miraculeusement échappé à la destruction, offrait à nos regards, à travers les fenêtres arrachées, son isolement comique. La piste d’envol était jonchée de débris de bombes. Le terrain tout entier était jalonné d’entonnoirs béants. Quant aux bâtiments, quelques pans de murs lézardés en attestaient encore la réalité défunte. Partout, des gravats, des moellons, des barres de fer, dans un entremêlement sans nom.
Encore assommés par la promptitude et la vigueur précise des coups assénés par les oiseaux de nos amis, les S.S. erraient parmi les ruines, ayant oublié, sous cette râclée magistrale, leur morgue et leur orgueil de vainqueurs.
Nous, nous peinions comme des manœuvres. Sur des bayards grossiers, nous transportions d’énormes blocs de pierre. Nous déplacions, pour les rassembler, de longues et pesantes barres d’acier. Courbées et fouettées par la bise, nous arpentions le champ d’atterrissage pour le nettoyer des éclats de projectiles qui le rendaient inutilisable.
C’est là que se donnait libre cours notre ardent désir de sabotage. Mettant notre malice féminine au service de notre idéal, nous bernions, en souriant, les niais qui nous surveillaient. Avec un zèle qui nous attirait leurs félicitations, nous faisions une ample moisson d’éclats. Puis, d’un geste preste, en évitant d’être surprises – petits Poucets d’un nouveau genre – nous en jalonnions notre avance. La camarade, qui nous suivait, n’avait qu’à les ramasser et... à nous imiter.
Nul doute, qu’ainsi, l’emploi du terrain réserverait aux aigles de la plus grande Allemagne de désagréables surprises.
L’aérodrome, dont les hangars et les ateliers étaient précédés de villas à l’usage des aviateurs et de leurs familles, s’étendait sur un vaste plateau entouré de bois touffus. Nous l’arpentions, occupées à des besognes aussi diverses que fatigantes.
Raclage des briques récupérées au milieu des carcasses des maisons écroulées ; transport de ces mêmes briques, quatre ou cinq chaque fois, dont les aspérités et le froid déchiraient les mains et nous faisaient frissonner. Terrassement... Que sais-je encore ?
Et tout cela souvent transpercées par une pluie fine et pénétrante, l’estomac vide, les pieds tellement gonflés d’ulcères que chaque pas était un martyre, harcelées par les coups de gourdins et les insultes de nos surveillants qui multipliaient punitions et vexations.
Cependant nous éprouvions, dans ces corvées harassantes, un curieux sentiment de sécurité. Car nous savions vers quel but, chaque matin, on nous dirigerait. Nous connaissions nos gardiens et nous avions rapidement découvert le moyen de les berner.
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C’est à l’aérodrome que, pour la première fois, j’ai vu Violette, mon amie.
De son véritable nom Simone Séailles, elle avait conservé au bagne son pseudonyme d’agent secret, choisi en pensant à sa jeune sœur qu’elle aimait tendrement. Jusqu’à son départ, le 25 mars 1945, vers une destination inconnue, et vers la mort, nous ne devions plus nous quitter.
Violette, qui devait à son ascendance grecque des traits purs of classiques, avait des cheveux châtains roulés en bandeaux, dont une mèche capricieuse glissait sans cesse vers son front. D’un geste doux et inlassable, elle en dégageait sa tempe.
Je revois son sourire, lointain, ses yeux veloutés au regard profond, qui semblaient poursuivre une vision cachée. J’entends sa voix, calme et grave, et son rire si jeune.
Sous ses haillons, elle gardait une réserve, une distinction qui la rangeaient hors de nos compagnes, dont certaines s’abandonnaient à une vulgarité décevante. Nous avions rapidement découvert entre nous le lien d’une instruction semblable, de goûts et d’aspirations communs. Avec une confiance sans restriction, nous bavardions, nous évadant de notre misère pour aller à la découverte de notre passé, de notre avenir et de tout ce que, d’un même cœur, nous admirions et nous détestions.
Violette, énergique et délicate, dont la foi ardente était notre trésor, maman t’aimait et tu la respectais. Devant sa maigreur de plus en plus inquiétante, devant la lassitude qu’elle ne pouvait plus masquer, j’avais voulu, rusant pour qu’elle l’accepte, lui donner une part de ma maigre soupe.
Te souviens-tu que tu as refusé de me laisser seule me priver ?
« Tu dois tenir, toi aussi, me disais-tu, et pour cela ta ration est déjà insuffisante. À nous deux, la privation sera minime. Ta mère a besoin de ta présence pour vivre. À quoi lui servirait ta disparition ? Accepte ma proposition. Tu le dois ! »
Et j’ai accepté, ma Violette.
Ton sacrifice a été vain, vois-tu, puisque je vous ai perdues toutes les deux. Mais nulle autre que toi n’aurait su le consentir. Ceux qui reviennent du bagne comprendront la grandeur héroïque de ton geste.
J’ai ta photo près de celle de ma mère. N’étais-tu pas un peu sa fille toi qui, pour elle, a distrait quelques cuillerées de ta pâtée ?
Tu étais une Française, Violette, et tu ne reverras pas ton pays. La France a voulu rendre tes pauvres cendres à la terre que tu aimais. Dans mon cœur tu resteras toujours vivante.
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Notre travail au champ d’aviation devait prendre fin au bout de quelques semaines. Nous avions mis une sage lenteur à en déblayer les décombres. Mais, un jour, cependant, devant nos yeux rageurs, les boches faisaient repartir un avion. Comme ils étaient fiers de nous donner ainsi le spectacle de leur puissance !
Hélas ! leur jubilation devait être de courte durée. Deux jours plus tard, une nouvelle formation aérienne alliée détruisait, en quelques instants, le résultat si patiemment obtenu. Si les boches étaient obstinés, leurs adversaires ne l’étaient pas moins. Et leur aviation était maîtresse du ciel d’Europe. Devant une telle injustice du sort, les pionniers de la nouvelle Europe devaient se décourager. Ils ne cherchèrent plus à relever les ruines causées par les bombes anglaises.
Qu’allions-nous devenir ? Arrachage des pommes de terre, construction de V 1 à l’usine de Neubrandenburg ?
Non. Simplement, construction d’un laboratoire dans l’enceinte même du camp.
Creusant les fondations, élevant les murs, en maniant la truelle du maçon, posant le toit comme des charpentiers, peintres, vitriers. Pendant des semaines, avec une mauvaise volonté, qui nous valait souvent de formidables râclées, nous avons travaillé. Était-elle solide cette maison ? Je crains que non. Car celles qui l’avait édifiée avaient commis bien des erreurs volontaires.
Débauchées de ce chantier, nous allions, pendant trois jours, être employées au nettoyage des poubelles en ciment, disséminées dans le camp. Que de trouvailles nous faisions parmi les ordures ! Un bouton, une lame que nous baptisions couteau, un brin de fil, un vieux soulier, ou, quand la chance nous favorisait, une pomme de terre, quelques feuilles de choux, une tige d’oignon... C’était alors des agapes comme le plus fin gourmet n’en a jamais connues.
Puis, aux environs de Noël, nous prenions le chemin de l’usine. Nous allions vraiment travailler pour les nazis. Nous allions forger des armes qui serviraient à tuer nos libérateurs.
Il était difficile et dangereux de saboter, car les Allemands exerçaient une surveillance active. Nous y arrivions quand même. Nous savions, cependant, que toute tentative de sabotage découverte nous vaudrait la pendaison.
Pour exécuter des prisonnières, les boches faisaient rassembler sur la place du camp toutes les détenues. Tandis que quelques S.S. faisaient monter dans l’air les sons de langoureuses valses viennoises, la condamnée s’approchait de la potence. C’était une de ses camarades qui, d’un coup de pied, faisait basculer l’escabeau sinistre sur lequel elle avait dû monter. Quelques minutes plus tard, deux déportées détachaient le corps défiguré.
Malgré cette menace perpétuelle, notre désir de nuire aux boches nous poussait à saboter quand même. À l’usine Violette opposait à tous les ordres une passivité absolue. Ma mère, elle, apportant à sa tâche une application adroitement feinte, avait la réputation d’une bonne ouvrière. Mais, hélas avec une malchance tenace, un poinçon malhabile détruisait régulièrement les pièces qu’elle avait délicatement assemblées. Que voulez-vous, ce n’était pas son métier ! Ses regrets d’ailleurs faisaient fondre la colère des boches.
Le soir, elle me disait : « Ce matin, j’avais trop travaillé. Mais cet après-midi, j’ai réparé. Demain, il n’y aura qu’à tout recommencer ».
Chère maman ! Moi seule savais quelle volonté lui était nécessaire pour dissimuler ainsi sa haine devait ceux qu’elle abhorrait.
Dans chaque atelier les Françaises et les Belges n’étaient qu’une minorité. Là comme ailleurs elles étaient en bute à l’aversion sournoise des Russes et des Polonaises. Ces femmes qui parlaient allemand attiraient l’attention dos nazis sur nos gestes lents, notre maladresse voulue et la mauvaise volonté évidente dont nous faisions preuve. Une catégorie de Russes surtout s’acharnait tout particulièrement sur nous : les Ukrainiennes. C’étaient souvent d’anciennes volontaires du travail sorties on ne savait d’où. Les Allemands appréciaient comme il se devait les services qu’elles leur rendaient.
Elles, elles acceptaient avec reconnaissance les primes en argent qu’ils leur distribuaient, moyennant une signature. Jamais une Française n’a apposé son nom sur un registre de salaires allemand. Les Ukrainiennes aimaient-elles ou haïssaient-elles les boches ? Un Occidental ne pourra jamais deviner les sentiments de ces âmes tortueuses.
Notre Noël de bagne fut marqué par un cafard particulièrement sombre. Le recul des armées alliées, l’optimisme des nazis qui croyaient de nouveau fouler le pavé de Paris, les souvenirs d’autres Noëls qui revenaient en foule... Tout cela amenait un vol serré de papillons noirs.
Les W.-C. de l’usine, le malodorant quartier général où nous prolongions nos stations et nos causeries jusqu’à ce que l’irruption d’une surveillante S. S. nous fasse refluer, avec une vigueur particulière, vers nos ateliers, ne résonnaient à cette époque que de propos pessimistes et découragés.
Malgré nos efforts, le doute entrait en nous. Le poids de nos peines nous écrasait. Nous ne voulions pas nous avouer vaincues. Mais nous pliions sous la fatigue.
Cependant, pour marquer la Nativité, nous avions organisé des fêtes. Les croyantes s’étaient recueillies pour écouter en elles l’écho des cantiques dont résonnaient les églises de France. Toutes, nous avons chanté et mené un tel tapage que le bruit en parvenait jusqu’à la route bordant le camp. Nos anges gardiens étaient en émoi et, le lendemain, pour nous punir, ils nous faisaient pauser durant toute la matinée dans la neige et la boue.
L’après-midi se passa en visites, car on ne nous avait pas conduites au travail. Selon les meilleures traditions mondaines, nous offrions des cadeaux à nos camarades. Pauvres cadeaux ! C’était un anneau de fer à la jeune femme dont le compagnon souffrait à Dachau ou à Buchenwald. Ce petit cercle, qui avait coûté à sa donatrice trois et souvent quatre rations de pain, allait remplacer l’alliance d’or volée à Ravensbrück. Pour les chrétiennes, une petite croix de cellulose, dont la matière avait été subtilisée à l’usine, au prix de grands dangers. Car toutes celles qui étaient surprises à voler à l’intérieur de l’usine, accusées de sabotage, étaient pendues.
Si nos présents étaient modestes, nous les offrions avec tout notre cœur. À l’amie qui les recevait, ils procuraient plus de joie qu’un objet de valeur. Ils représentaient l’affirmation de notre personnalité et la réalité de notre vie passée. Ils étaient la promesse de la vie qui renaîtrait.
Nous avions voulu marquer la fête de Noël. Malgré la volonté des boches, malgré notre dénuement, malgré le cafard, le 25 décembre 1944 n’a pas ressemblé aux autres jours. Il nous avait accordé un peu de douceur et le repos d’une halte bienfaisante.
Le lendemain, notre colonne reprenait la direction de l’usine.
Ma mère, Violette et moi travaillions au « Galvanique ». Pendant douze ou quatorze heures, dans une atmosphère viciée par les émanations toxiques des gaz, nous restions rivées à notre tâche. Maman peignait de délicats appareils et aspirait sans cesse des vapeurs de strychnine. Mon amie et moi, qui polissions des pièces, nous aspirions la poussière fine et impalpable que produisait la rotation très rapide des meules enduites de pâte à polir.
À la fin de la journée, nous étions maculées d’une épaisse crasse verte qui s’insinuait dans nos vêtements et poissait nos cheveux et nos sourcils.
La température très basse du dehors – il y avait 30° au-dessous de zéro – nous faisait apprécier la chaleur relative de notre atelier. Mais notre faiblesse excessive s’accommodait mal d’une pareille claustration au milieu de fumées délétères. La somme de nos souffrances nous accablait. Notre farouche désir de survivre nous abandonnait.
Trop souvent déçues par leurs affirmations mensongères, nous refusions de nous laisser convaincre par l’optimisme des bobards. La libération, tant attendue, tant espérée, nous paraissait lointaine et parfois même problématique.
Une infinie lassitude, physique et morale, alourdissait nos pensées et nos gestes d’une indifférence résignée. La mort avait la douceur d’une évasion. Le grand sommeil nous tentait comme un repos.
L’arrivée d’un convoi venu de Ravensbrück devait semer la perturbation dans le block où on nous parquait ma mère et moi. C’étaient des Russes et surtout des Polonaises, dont deux ou trois Françaises étaient les souffre-douleurs. Bousculées, battues, volées, nous ne savions pas, toutes les deux, en rentrant du travail le soir, sur quelle paillasse nous allonger. Une telle accumulation d’injustice, notre misère inhumaine, nous arrachaient des sanglots de révolte.
Nous allions apprendre, avec un sentiment de soulagement, notre changement de baraque. Le block 3 où nous allions résider n’était certes pas un palace. Mais sa « blokova », une Polonaise, parlait français. Notre solitude nous semblait moins complète, bien que notre nouvelle directrice n’éprouvât, pour notre pays, aucun sentiment de sympathie.
Le temps coulait. Quelques incidents en rompaient la monotonie. Les uns étaient macabres, comme celui-ci par exemple : une femme était électrocutée par les barbelés, en tendant sa gamelle vers un supplément de pitance. Ses lèvres étaient bleuies, son corps, que marbraient des taches noirâtres, était mou comme celui d’une poupée de chiffons. Nous l’avons suivie d’un regard apparemment insensible, tandis qu’on l’emportait, malgré la panique douloureuse qui nous bouleversait.
D’autres étaient heureux. Un supplément de soupe, une carotte égarée dans un tas de fumier, que nous avions découverte...
J’avais été désignée pour travailler la nuit. Et nous ne pouvions nous voir, maman et moi, que quelques minutes par jour. Atteinte d’une grave entérite, comme d’ailleurs la majeure partie des Belges et des Françaises du camp, ma compagne déclinait rapidement. Son dos se voûtait misérablement. Ses jambes affaiblies rendaient sa démarche titubante. Ses yeux se chargeaient souvent d’une fixité hagarde. Elle toussait, et, chaque quinte de toux, tordait son visage d’un rictus douloureux.
Et elle n’était pas seule à ressentir les effets terribles du bagne. Nos rangs s’éclaircissaient à vue d’œil. Bolges et Françaises mouraient à une cadence hallucinante. Nous n’en pouvions plus. Nous sentions, les unes et des autres, que nos jours étaient comptés.
Les attaques des aviations russes et anglo-américaines ayant détruit les grandes Centrales électriques allemandes, l’usine de Neubrandenburg, privée d’énergie, ferma ses portes.
Dans les matins glacés, à peine vêtues, nous partions alors, armées de pelles et de pioches, vers les tranchées dont les boches espéraient protéger leur ville. Transies, affamées, pouvant à peine soulever nos outils, nous travaillions machinalement, nos pieds, souvent nus, enfonçant dans la boue.
Seul, un souffle de vie nous soutenait encore.
Entre temps, le 27 mars, Violette nous avait quittées. Elle devait succomber, après sa libération par les Américains, dans un hôpital de Tchécoslovaquie. Elle avait vingt-huit ans.
**
Dans le courant du mois d’avril, les événements se précipitèrent. Les alertes aériennes, se succédant presque sans interruption, nous rendaient l’espoir. Nous percevions, dans le lointain, le grondement sourd des canons russes.
Les Hitlériens passaient de l’énervement à l’abattement. Ils chuchotaient. Leurs regards devenaient, par instants, singulièrement langoureux. Ces symptômes, nous les connaissions, maman et moi. Saint-Michel, après le débarquement, nous en avait appris la signification. Les nazis avaient peur.
Tantôt, ils semblaient animés envers nous d’un surcroit de haine, nous rouant de coups et multipliant les stations de plusieurs heures sur la place du camp, nous privant de nourriture, nous tourmentant sans trêve. Tantôt, au contraire, ils faisaient preuve, à notre égard, d’une condescendance presque amicale, réglant nos évolutions avec une indulgence de maîtres bienveillants.
Nous pouvions à peine croire à l’imminence d’une libération. Notre épuisement nous ôtait la force de nous réjouir. Tant de fois nos espoirs avaient été déçus !
Cependant, les faits eux-mêmes semblaient vouloir nous persuader.
Vers le 25 avril, des bruits d’échange nous comblèrent do joie. Toutes les femmes du camp, les Russes exceptées, allaient être échangées, par l’intermédiaire de la Croix-Rouge Suédoise, contre de grands blessés allemands.
Nous savions qu’à Ravensbrück, vers la fin de l’hiver, le fait s’était déjà produit. Geneviève de Gaulle et d’autres avaient ainsi pu regagner la France. Nous n’ignorions pas non plus, qu’à ce moment-là, quatre mille femmes de Ravensbrück avaient été exterminées. Pour que les envoyés de la Croix-Rouge ignorent dans quel état de misère physiologique les nazis abandonnaient leurs prisonnières, quatre mille parmi les plus malades avaient été impitoyablement exécutées. Les boches n’avaient pas l’habitude de reculer devant les moyens, quand il s’agissait de cacher au monde civilisé l’horrible mystère de leurs camps de la mort.
A Neubrandenburg, du 25 au 27 avril, une folie collective régna sur chaque baraque. Nous refusions de travailler, nos surveillantes ne réagissaient même plus devant cette rébellion.
Les camions de la Croix-Rouge stationnaient en ville, disait-on... Une Polonaise les avait vus. L’immensité de notre bonheur nous accablait. Et c’est avec un calme apparent, car un tremblement intérieur nous agitait, que nous écoutions les informations qui se précipitaient.
Enfin, le 27, on nous annonça officiellement, dans la matinée, que des voitures suédoises allaient pénétrer dans le camp.
Une joie enfantine, craintive et hésitante, m’enivrait.
Malgré tous mes efforts, maman restait indifférente. Elle qui, aux pires moments, m’avait soutenue de sa foi têtue, restait froide et lointaine. Pressentait-elle sa fin si proche ? Comme le combattant, qui attend d’avoir accompli sa mission pour mourir, elle s’abandonnait à sa faiblesse et ne luttait plus contre la maladie qui la minait.
Le 27 avril, à quatre heures du soir, un contre-ordre survenait. Les Russes étaient à dix kilomètres de Neubrandenburg. Les boches nous évacuaient,
C’est alors que se déroula plus belle scène de pillage qu’on puisse imaginer. Nos gardiens, tout occupés à préparer leur départ, nous laissaient sans surveillance.
Les Russes et les Polonaises, toujours à l’affût et toujours les premières, profitèrent de cette semi-liberté pour donner l’assaut à la « kamer », baraque où étaient rangés vêtements et souliers, et à la cuisine. Les culottes, les chemises, les lainages récupérés, volaient dans la cour. Deux femmes, échevelées et hurlantes, se disputaient frénétiquement un pantalon qui, tiraillé par l’une et par l’autre, finissait par se déchirer. Une prisonnière avait découvert un soulier. Elle bouleversait un tas de guenilles à la recherche du second. Une autre encore enfilait, avec cette hâte furtive qui était comme notre seconde nature, trois ou quatre chemises et autant de culottes. Puis, elle se sauvait, gênée dans sa démarche par cet amoncellement de hardes.
Le camp tout entier était en émoi. Les détenues allaient, venaient, se bousculant, se disputant, se battant, les instincts les plus vils, sans frein et sans contrainte, se donnant libre cours.
À la cuisine, le spectacle était encore plus effréné. Les marmites contenant la soupe du soir étaient mises à sac. Les femmes y puisaient goulûment, à grands coups de louche. Puis, le visage maculé par leurs agapes, elles continuaient l’inspection des resserres, entassant dans des chiffons, mués en sacs à provisions, carrés de margarine, farine, betteraves crues, sucre...
À notre habitude, après avoir conquis de haute lutte le droit à prendre notre part du butin, nous étions arrivées lorsqu’il ne restait plus que quelques déchets. Comme des loups affamés, grisées par l’atmosphère de démence qui régnait partout, nous furetions avec un acharnement rageur, emplissant nos mains et nos vêtements de tout ce que nous pouvions découvrir.
C’est l’irruption de quelques S.S. armés, qui tirèrent sur nous, qui nous contraignit à quitter les lieux.
Vers six heures, les nazis nous faisaient savoir que celles qui le désiraient pouvaient demeurer dans le camp et y attendre l’arrivée des troupes de choc russes.
Le récit d’une déportée, dont le prénom slave marque l’origine probablement polonaise, m’a appris, depuis mon retour, que dans un camp de concentration allemand des détenues, au moment de l’arrivée des Américains, avaient supplié leurs bourreaux de les emmener dans leur fuite. Je ne sais ce qu’étaient ces femmes. Mais elles n’étaient pas, à coup sûr, des déportées dignes de ce nom.
À Neubrandenburg, les Françaises, les Belges et les Russes, à l’unanimité, décidèrent de ne pas bouger du camp jusqu’à ce qu’apparussent les libérateurs.
Parmi les Polonaises, les avis étaient partagés. L’inimitié russo-polonaise n’était un secret pour personne et expliquait sans doute cette décision.
Mais, alors que nous nous préparions à attendre paisiblement l’arrivée des vainqueurs, des balles sifflant autour de nous, et dont certaines pénétrèrent dans nos baraques en nous effleurant, semèrent la panique dans nos groupes.
Les S. S., qui avaient réfléchi, n’entendaient pas se séparer ainsi de leurs proies et, malgré nos protestations, ils nous groupèrent, à coups de crosse, devant la porte du camp.
Quelques femmes, ayant cherché refuge dans les abris, y furent massacrées par les surveillants.
Après une interminable station, notre longue colonne, précédée des chariots où les hitlériens avaient entassé leurs bagages, s’ébranla.
Sur le camp planait un silence de mort. Nous devinions que jamais plus nous ne franchirions la porte dont les battants ouverts béaient comme les barreaux d’une cage, dont on a libéré les occupants. Nous partions sur une nouvelle route inconnue et douloureuse, la route de l’évacuation.
La nuit tombait. Tout était gris et terne. Nous courbions la tête sous une pluie fine et froide, qui mouillait nos hardes. Une couverture en bandoulière, chargées des mille riens qui étaient nos trésors, nous marchions d’un pas lourd à travers les rues de Neubrandenburg.
Beaucoup d’entre nous se traînaient avec peine car leurs jambes enflées les faisaient cruellement souffrir.
Notre colonne se déroulait lentement dans une cadence de convoi mortuaire. Et c’était bien la mort qui accompagnait certaines de nos compagnes. Dans leurs yeux enfoncés, cernés de bistre, sur leurs joues creuses, tout au long de leurs membres décharnés et de leurs corps squelettiques, elle avait apposé son sceau.
Neubrandenburg. Cette ville que j’avais traversée un soir d’août 1944, l’espoir au cœur, j’en distinguais dans la pénombre les maisons endommagées par les bombes alliées.
Près de moi, ma mère marchait comme dans un rêve, muette et lasse.
Malgré le spectacle des boches penauds et inquiets, malgré le grondement du canon de plus en plus perceptible, une crainte vague m’oppressait. Un pressentiment funeste m’emplissait. Je devinais, sans vouloir me l’avouer, que la terre allemande allait ne la prendre, ma discrète et héroïque maman. Elle n’en pouvait plus. Et moi je n’avais plus assez de forces pour la soutenir.
Ils seraient quand même victorieux, ces nazis exécrés, puisqu’ils me l’enlèveraient.
**
Nous marchions toujours, baissant la tête et fixant, d’un regard hébété, l’asphalte luisant qui nous donnait le vertige. La campagne avait succédé à la ville, les cailloux et la boue au bitume. Sous la clarté blafarde de la lune, nous suivions nos gardiens.
Grelottantes et épuisées, nous pouvions à peine parler. Nous distinguions, bordant le chemin, des bois, des champs, quelques fermes éparses çà et là.
De temps en temps, une courte halte nous permettait à peine de nous asseoir. Puis, nous reprenions notre course.
Nous tentions de percevoir les échos de la bataille. N’étaient-ils pas tout notre espoir, ceux qui se battaient à quelques kilomètres de nous ? Nous rejoindraient-ils avant que les barbelés d’un camp nouveau nous aient reprises ? Avec quelle ferveur nous souhaitions que nos libérateurs précipitent leur avance victorieuse.
Dans la matinée, un rapide arrêt près d’une auberge nous permit de nous désaltérer. Quel délice de boire l’eau claire et fraîche que nous puisions au puits !
Une fois encore… nous repartions.
Souvent, on nous faisait stopper pour laisser passer des convois de troupes boches dont les soldats exténués et sales ne retrouvaient un semblant de vigueur que pour fuir devant les Russes. Des camions et des autos nous dépassaient, en nous frôlant. De pesants chariots roulaient, emportant des blessés ou quelques trainards. Tous fuyaient éperdument pour aller se jeter dans les lignes américaines.
Des civils, de plus en plus nombreux, sillonnaient da route. Les scènes dont, en mal 1940, nous avions été les acteurs désespérés et impuissants, c’était nos ennemis qui les jouaient devant nous, à présent. Entassés dans des chars que l’on appelle en Allemagne des « wagons », dans lesquels ils avaient empilé, au hasard, tout ce qu’ils avaient pu, à grands coups de fouet, ils essayaient de faire avancer de pauvres rosses maigres et rétives.
Quelle revanche le destin nous offrait là ! Nous les regardions, ces réfugiés boches, et nous les couvrions de nos sarcasmes.
La plupart ne nous comprenaient pas. Mais, devant nos haillons et nos matricules, ils baissaient piteusement la tête.
Nos rangs, depuis le départ, s’étaient considérablement éclaircis. Quand nos surveillantes s’apercevaient d’une disparition, elles ne faisaient aucune remarque ; mais, d’une voix impérieuse et haineuse, elles nous regroupaient en nous ordonnant d’avancer plus vite.
Maman, à bout de résistance, s’écroulait parfois à moitié évanouie. Je la relevais, aidée d’une camarade, et elle reprenait sa marche saccadée, butant et glissant à chaque caillou.
Nous rencontrions des groupes de prisonniers de guerre évacués eux aussi de leurs Kommandos. Nous reconnaissions, parmi eux, les bérets des hommes de chez nous, le calot, dont le gland frémissait à chaque mouvement, des Belges, le bonnet des Italiens, dont l’accent savoureux mettait une note pittoresque dans chacune de leurs paroles.
Pendant une nuit et un jour entiers, nous avons cheminé. Enfin, le 28 au soir, de brusques éclatements de fusées, un incendie rougeoyant embrasant le ciel, et un grondement de tonnerre qui semblait se rapprocher rapidement, suivi d’un vrombissement précis d’avions, jetèrent parmi notre garde une panique folle.
Nos surveillantes, abandonnant les capes vertes dont elles avaient recouvert, par précaution, des vêtements civils, donnaient l’assaut, dans un bruit assourdissant de jurons teutons, aux véhicules qui nous suivaient. En un instant, dans un grincement de terraille, que dominait le halètement des moteurs et le hennissement des chevaux, elles avaient disparu dans le lointain.
Il ne restait que quelques S.S. qui tentaient, sans y parvenir, d’entraîner des hommes, déportés politiques, dont une colonne accompagnait la nôtre. Par une manœuvre d’encerclement, digne d’un fin stratège, nous voulions isoler nos camarades de leurs gardiens et leur permettre ainsi de s’évader. Ayant compris où nous voulions en venir, les nazis, à coups de mitraillettes, nous dispersèrent dans la campagne.
Ironie du sort ! C’étaient nos tortionnaires qui nous obligeaient à nous libérer ! Jamais, dans nos rêves les plus fous, nous n’avions osé en espérer autant.
Frissonnant et mourant de faim, nous avons passé la nuit à la belle étoile. L’humidité nocturne nous pénétrait. Sursautant au moindre frôlement, nous scrutions de nos yeux, que la peur avait rendus perçants, l’obscurité qui nous angoissait.
Parfois, des ombres hésitantes trouaient la nuit. Elles allaient avec précaution. Et leurs chuchotements nous renseignaient sur leur nationalité. C’étaient des femmes de notre convoi qui erraient dans des champs.
À l’aube, nous fumes tirées de notre assoupissement par une main qui nous secouait. C’était un soldat allemand. Le bagne nous tenait encore, car, sans résister, épouvantées par la crainte d’une fusillade en masse, nous l’avons suivi.
Mais nous étions bien libres cependant, car ce n’était pas un S. S. du camp qui venait de nous éveiller. C’était un fuyard boche, dont la compagnie stationnait dans une ferme avoisinante et qui désirait, en nous emmenant à l’abri, s’assurer sinon notre sympathie, du moins notre reconnaissance.
Avec celle veulerie caractéristique de l’âme allemande, il se prosternait déjà devant les vainqueurs dont nous étions les femmes. Avec quel soulagement, ce jour-là, il aurait troqué sa défroque verdâtre contre nos haillons pouilleux.
Le patron de la ferme n’était déjà plus maître chez lui. Une armée de souquenilles rayées l’avait délogé. De tous les coins de l’horizon des prisonnières apparaissaient. En quelques heures, comme après un vol de sauterelles, les greniers étaient vidés de leurs provisions.
Dans les champs, entre deux pierres, des feux naissaient. Auprès d’eux des femmes, dont le regard luisait de convoitise, surveillaient la cuisson de leurs pommes de terre. Combien en avons-nous mangé ce matin-là ? Plusieurs kilos chacune, certainement. Les estomacs les plus délicats rejetaient cette masse d’aliments qu’on leur imposait brutalement. Mais les affamées continuaient quand même à manger. Comment parler de sagesse et de prudence à des êtres qui venaient de souffrir ce que nous avions enduré !
La vie, brisant des digues de la décence et de l’éducation, nous transformaient en bêtes qui voulaient se repaître.
Brusquement rejetées dans une liberté que nous avions oubliée, nous en abusions. Et les scènes d’orgie ignobles dont je fus le témoin n’avaient sans doute pour cause que l’ivresse où nous plongeait la réalité de notre libération.
Désaxées par la misère et la hideur repoussante et dégradante du bagne, certaines d’entre nous ne distinguaient plus le bien du mal et apportaient à chacun de leurs actes une sorte d’ardeur désespérée. Elles cherchaient à se venger de leur martyre. Et, pour cela, elles employaient n’importe quel moyen...
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La ferme allemande, où nous devions voir apparaître les troupes de choc russes, fut le théâtre d’un acte de honteuse brutalité. Le 29 avril au crépuscule, ma mère agonisant déjà, je l’avais transportée de la grange où nous avions passé la journée, dans une chambre du bâtiment d’habitation. Sur un lit j’avais étalé quelques chiffons propres,
J’avais fait allonger maman et je l’avais recouverte d’une vieille couverture trouvée dans un coin. Quel apaisement je lisais dans les yeux qu’elle levait vers moi !
De sa voix voilée par l’approche de la mort, elle murmurait, avec un étonnement incrédule : « Qu’il fait bon, oh ! qu’il fait bon et que je suis bien ! Tu sais, maintenant, je crois que je reverrai la France. » Puis, elle sombrait dans une somnolence que hachaient quelques gémissements.
Rentrant d’une courte absence, je la retrouvai sanglotante et effondrée sur le carrelage glacé de la cuisine. Elle me tendit les bras en hoquetant inlassablement : « Elle m’a battue, elle m’a chassée ! Pourquoi ? Pourquoi a-t-elle fait cela ? Elle m’a battue, elle m’a battue ! »
C’était une Russe, femme-soldat, qui travaillait avec nous au galvanique de l’usine de Neubrandenburg, qui était l’auteur de cette vilenie. Comment cette femme, qui cependant connaissait ma mère et n’ignorait ni son âge, ni son état physique, avait-elle pu agir ainsi ? Faisant irruption dans la pièce où reposait maman, elle l’avait rouée de coups avant de la jeter brutalement hors de sa couche. Cette femme avait vingt-cinq ans. En Russie, un petit enfant l’attendait. Sa maternité ne lui avait même pas appris la pitié envers une déportée comme elle, dont la vieillesse et le courage obstiné auraient dû lui inspirer le respect et l’admiration !
Comme il ne s’agissait que d’une « Franzuze », son immense orgueil se refusait à reconnaître le titre et à accorder les honneurs d’un combattant à quiconque n’était pas de sa race.
Dans sa cervelle de brute, une conviction s’était implantée : son pays seul avait remporté la victoire et tous ceux qui n’étaient pas des siens devaient être écrasés.
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Le 30 avril, des premiers soldats soviétiques envahissaient la cour de la ferme où nous étions restées.
Des Françaises ont eu, paraît-il, à se plaindre d’eux, qui auraient multiplié viols et brutalités. Moi, j’ai plaisir à reconnaître qu’ils out toujours observé à notre égard une attitude sans reproche. Bien que ne parlant pas la même langue, nous nous comprenions pourtant.
Tout ce qu’ils avaient, et dont nous manquions, ils nous l’apportaient avec des gestes enfantins et de larges sourires. L’un d’eux, presque un adolescent encore, nous avait expliqué qu’il était sans famille, tous les siens ayant été massacrés par les nazis à Kharkov. Muet, le regard brouillé de larmes, pendant un tong moment, d’une main tremblante, il caressa la joue de ma mère, répétant d’une voix étouffée : « Mama, mama ».
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Quelques jours plus tard, accompagnées d’un prisonnier de guerre français, nous reprenions la route, nous dirigeant vers un hypothétique centre de rapatriement.
Le repos qu’elle avait pris, la joie aussi de la libération, avaient rendu à ma mère un regain d’énergie. Mais, après quelques pas hésitants, elle perdit connaissance.
Et nous devions la confier à une voiture de prisonniers italiens, avec mission de la déposer à l’endroit où nous pensions nous arrêter, pour la durée de la nuit.
Comme nous n’avions pas pu atteindre le but que nous nous étions fixés, je dus aller à sa recherche sur une bicyclette branlante. Durant le trajet, je fouillais avec anxiété les bas-côtés du chemin, craignant à chaque instant de la reconnaître dans des corps étendus. Dans les fossés, il y avait des cadavres humains, des chevaux, des chiens crevés, sur lesquels s’acharnaient les oiseaux de proie. Des carcasses de chars allemands carbonisés, des camions et des autos renversés, des arbres arrachés... Une immense désolation planait sur les êtres et les choses. La guerre était passée par là.
Et moi je tremblais, appelant tout bas maman, et chaque minute augmentait ma crainte.
Enfin, je la retrouvais, tassée au bord d’un fossé et scrutant la route de son regard implorant et affolé. Des combattants russes, pour tenter de la réchauffer, avaient allumé un feu de branchages. Je compris, dès cet instant, qu’elle ne m’appartenait plus. La mort l’avait marquée. Sur une charrette que conduisait un Français, je l’ai transportée dans la ferme où le prisonnier qui nous escortait avait décidé de coucher.
Deux jours après, le 6 mai, elle fermait ses yeux qu’avaient pâli trop de larmes contenues.
Je l’ai confiée à la terre allemande qui bientôt me la rendra.
Ses derniers moments avaient été adoucis par la présence attentive et pitoyable de ceux qui allaient devenir mieux que mes frères. Eux aussi, pendant cinq ans, n’avaient connu que les barbelés. Ils étaient onze, tous Français et venus de provinces différentes. Mais si leurs accents ne se ressemblaient pas, leur cœur était le même. Et c’est la même délicatesse, simple et spontanée, qui les inspirait.
Quand, dans un soupir discret, ma mère cessa de souffrir, ce sont les mains tremblantes de l’un d’eux qui guidèrent mes doigts malhabiles. Je ne savais comment abaisser ses paupières sur son regard déjà vitreux. C’est un de mes compagnons qui, doucement, me l’a appris.
Lorsque se leva pour moi l’aube de la grande séparation, je pus me recueillir. Ils avaient pensé pour moi. Ils n’avaient rien oublié.
Grâce à eux, ma mère tendre et gaie, ma sœur et mon amie, repose dans un cercueil de bois brillant aux deux poignées d’argent. Son visage émacié dort sur un coussin de satin qu’embaument des brins de muguet qu’elle préférait à toutes les fleurs.
Ce sont mes frères, mes camarades, qui, doucement et en silence, des larmes dans les yeux, ont déposé sur un chariot la longue caisse qui enfermait entre ses planches celle que j’avais le plus aimé.
C’est eux encore qui ont voulu que flotte, sur le char qui emportait une Française, le drapeau aux trois couleurs. Ce drapeau, ils l’avaient voilé de deuil.
Dans un cimetière d’Allemagne, parmi des noms allemands, une croix de bois porte un nom et une date. Autour de cette croix, sur la terre allemande, mes compagnons ont fait naître des fleurs.
C’est sans larmes et sans révolte que j’ai accepté la perte de ma douce compagne. Je ne savais plus souffrit, car j’avais trop lutté pour tuer en moi toute sensibilité.
Dans une petite bicoque inachevée, près de mes camarades, j’ai passé une semaine dans le village qui gardait ma mère. Tantôt, la vie qui renaissait en moi m’entraînait à rire et à chanter d’une voix cassée et sans timbre. Tantôt, je ressassais mes souvenirs et mes regrets, prenant à me torturer un plaisir malsain.
Privée de miroir depuis un an, j’avais vu mon image se refléter dans une glace avec une stupéfaction horrifiée. C’était moi, cette vieille, décharnée et ridée, presque chauve, à la peau terne, aux joues caves et aux yeux amorphes ? Je pouvais à peine le croire.
Avec une ivresse qui, parfois, me bouleversait, je puisais dans ma liberté toute neuve, mille satisfactions. Prendre un bain, masser doucement ma peau sèche et meurtrie avec la mousse blanche d’un bon savon, sentir sur mon corps la caresse de vêtements propres, dormir et manger au gré de ma fantaisie. Entendre des voix françaises vous dire des mots aimables. Deviner, autour de moi, la douceur d’affections sincères. Et surtout, devant un boche, éprouver, grisante comme un vin trop fort, la sensation qu’on est arrivée au but chèrement conquis, qu’ils sont vaincus et qu’on est vainqueur.
Les Russes sillonnaient la campagne. Devant mon matricule ils s’arrêtaient et, sans parler, me serraient la main avec sur leur visage un respect muet, une admiration touchante.
Comment comprendre cette race ? Pourquoi faut-il que la captivité en ait fait les brutes immondes qui nous ont martyrisées ?
Si, malgré ma laideur, je représentais pour eux une femme qui avait souffert pour la liberté et devant laquelle ils s’inclinaient, il en allait différemment pour les Fridas ardentes qui habitaient le village.
Le « schnaps », cette eau-de-vie allemande à peine raffinée, qui sent l’alcool à brûler et embrase l’estomac, était fort apprécié des soldats soviétiques. Lorsqu’ils en avaient bu un et souvent même deux litres, ivres et inconscients, ils parcouraient la campagne comme des fauves à la recherche d’une proie. C’était alors, quand ils rencontraient des filles ou des femmes boches, l’assaut du mâle sur la femelle qu’il désire. Les Teutonnes n’avaient pas à se plaindre. Leurs appétits amoureux trouvaient largement à se satisfaire. Mais, hélas ! les pauvres « Gretchens » n’éprouvaient pour leurs conquérants slaves aucun goût particulier. C’étaient aux Français bruns et souples qu’elles dédiaient leurs soupirs et leurs langueurs. Et devant les Russes elles fuyaient éperdument, se terrant, quand tombait la nuit, dans les greniers et dans les étables.
Deux de mes compagnons étaient célibataires, prêts à se dévouer et à exercer, de quelque façon que ce fut, leurs droits de vainqueurs. Que de conquêtes n’ont-ils pas à leur actif ! Devant l’affluence et l’enthousiasme de leur clientèle féminine, ils ne pouvaient satisfaire à toutes les demandes.
Elles étaient vertueuses, les pacifiques Fridas, aux tresses blondes el aux hanches abondantes !
En France, cet exercice de la vertu est, d’habitude, réglementé.
Je ne sais si les nazis excellaient avec autant de fougue au métier... d’homme qu’à celui de soldat, mais ce que je peux affirmer, c’est que leurs femmes goutaient avec ardeur au charme de la civilisation des Français... décadents.
La France colonisait l’Allemagne. Les moyens employés n’étaient peut-être pas diplomatiques, mais ils ne manquaient pas de piquant.
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Tous des malins, pendant les quelques jours de mon séjour dans le village où maman mourut, j’allais me recueillir sur la tombe où elle reposait. Emportée par un désespoir brutal qui me secouait comme un ouragan, sur la terre qui me l’avait prise je hurlais ma peine.
Lentement, déchirant chaque fibre de ma chair, le sentiment de sa mort s’insinuait en moi.
Avec la conviction de ma liberté, je retrouvais la notion de la souffrance. À ces moments terribles, une grande main ferme m’apaisait et, comme on guide un enfant, l’un de mes camarades soutenait jusqu’à la petite maisonnette ma démarche chancelante. Reprise par mes regrets et ma peine, je m’abimais alors dans une rêverie muette.
Mes compagnons, maladroitement, tentaient de m’arracher à ma léthargie. Avec quelles infinies précautions, comme si j’avais été un bibelot fragile, ils me parlaient, me soutenaient, quand mes forces me trahissaient.
Chers amis : Alfred, Albert, René, Jacques, « Annjou » aussi, petite Polonaise dont la gentillesse chassa ma rancœur contre ses compatriotes...
Une semaine s’écoula, une chaude semaine du mois de la Victoire.
Puis, un matin, un matin sombre et triste, j’allai dire adieu à celle qui ne pouvait plus me répondre. Je devais la quitter, puisque j’étais vivante. J’allais suivre mes camarades vers un camp de rapatriement.
Longtemps, jusqu’à ce qu’elle me soit cachée par un détour du chemin, j’ai regardé l’humble croix de bois dont les branches se tendaient comme deux bras implorants.
Après une longue route, je revoyais Neubrandenburg. À la pensée de pénétrer de nouveau dans le camp où j’avais souffert, je ne pouvais surmonter une crainte enfantine.
Les Russes avaient prévu notre regroupement dans les anciennes casernes allemandes.
Des chambrées, l’eau rare, une propreté relative, une foule bigarrée d’uniformes du monde entier et de matricules de déportés... Mais, la liberté ! Pouvoir aller, venir, manger, dormir, parler, rire et ne rien faire !
Je retrouvai là de nombreuses camarades de misère. La campagne boche, au moment de notre libération, les avait absorbées. La nécessité de nous réunir, pour regagner la France, les avaient ramenées à Neubrandenburg. Certaines étaient gravement malades. Toutes étaient harassées.
Aucune de nous n’avait encore pris complètement conscience de son indépendance reconquise. Nous regardions couler les jours comme dans un rêve. Nous ne pouvions pas croire que notre cauchemar s’était définitivement éloigné. Nous jouissions de notre repos comme d’une trêve. Pendant longtemps encore, l’ombre du bagne devait voiler notre bonheur reconquis.
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Le 22 mai, je quittai mes compagnons.
Des camions russes d’abord, puis anglo-américains, allaient nous transporter jusqu’à Solingen, où nous montions dans le train jusqu’à Hazebrouck, avec des arrêts à Kevelaer et à Bruxelles.
Le voyage devait nous imposer un supplément de fatigue et de souffrance. Ballottées, une entérite aiguë nous rendant presque insupportables les cahots de la route, notre extrême faiblesse ayant provoqué, chez nous, de l’œdème général, nous supportions pourtant notre douleur sans nous plaindre, car nous avions le réconfort de deviner la sympathie et d’affection respectueuse de nos convoyeurs, surtout quand ils étaient Anglais ou Américains.
À chaque station du thé chaud et bien sucré, des conserves et des biscuits nous réconfortaient. Très souvent la portière de nos wagons était escaladée par un grand garçon rieur et cordial qui vidait entre nos mains les trésors de ses poches. Il nous donnait des bonbons, du chocolat, des oranges et des cigarettes. Ces présents sentaient quelquefois le tabac, mais il nous les offrait avec une joie si simple et si franche. Il bavardait avec nous, et s’il ne parlait pas notre langue, c’est par gestes que nous nous comprenions. Dans son regard qui, par instants, pesait sur nous, on pouvait lire de la pitié et de l’admiration.
Tous, ils serraient les poings quand ils nous voyaient misérables et exténuées, vêtues de hardes de hasard et craintives comme des bêtes habituées aux coups. Ils nous promettaient de nous venger, en faisant durement sentir à l’Allemagne le poids de sa défaite. Qu’ils tiennent leur promesse. Ceux qui sont morts là-bas le leur demandent.
Les Anglo-Américains ont su vraiment nous prouver qu’ils étaient nos frères d’armes. Pour eux, nous étions des combattantes qui venaient d’acquitter un lourd tribut à la victoire.
Mais nous étions également des femmes, celles en qui ils reconnaissaient une mère, une sœur, une fiancée. Et des femmes qui, entre les serres hitlériennes, avaient gravi le plus infernal calvaire.
À chaque étape, c’était de notre Marseillaise qu’ils nous saluaient. La vibration de notre chant dans ces gorges étrangères, mais amies, nous prouvait, mieux que les plus beaux discours, que la France avait retrouvé sa place parmi les Nations. Nous comprenions alors que, devant le monde, notre sacrifice n’avait pas été vain.
À Bruxelles, où notre convoi allait stopper quelques minutes, quel accueil chaleureux nous attendait aussi ! Les Belges ne savaient qu’inventer pour nous faire plaisir. Partout où nous étions en contact avec des Alliés, on nous comblait.
Pourquoi faut-il que les deux seules fois où nous fûmes accueillies avec mépris et indifférence, le responsable du poste ait été un officier français ?
Personne ne nous attendait, ces fois-là. Il n’y avait même pas de café chaud pour nous, qui frissonnions de froid et d’épuisement. Ces hommes, qui nous marquaient ainsi leur dédain, avaient peut-être fui devant les armées boches, en juin 1940. Durant l’occupation, ils avaient sans doute confié leurs uniformes à la naphtaline.
Après la Libération, prétendant reprendre la place qu’ils n’avaient pas voulu défendre, eux qui étaient des officiers de carrière, ils avaient éliminé, d’un stick dédaigneux, les méprisables civils qui avaient osé les remplacer.
Les F. F. I. ? Que prétendait donc cette racaille ? Elle avait sauvé le pays ? Eh bien, elle n’avait fait que son devoir !
Et ces couards avaient de nouveau hanté les mess et fait résonner les cours des casernes.
Comment s’étonner que nous ne représentions, à leurs yeux que des déchets d’humanité, malades, tondues, et, horreur ! peut-être encore pouilleuses. N’étions-nous pas les femmes de ces résistants qui leur avaient administré une si éclatante leçon de courage ? Non, il n’y avait pas lieu de s’étonner devant leur attitude.
Seulement, nous espérions tout autre chose, et ce premier contact avec la réalité devait profondément nous décevoir et nous blesser. Ce n’était, hélas ! qu’une entrée en matière et l’avenir n’allait pas nous ménager les désillusions.
Je dois cependant dire que les femmes, engagées dans la Mission de rapatriement, firent preuve, à notre égard, d’un dévouement absolu, ne reculant, pour nous aider, devant aucune besogne.
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Parties de Neubrandenburg le 22 mai, nous arrivions à Hazebrouck le 27.
Pendant un instant émouvant et lourd d’espoir, j’ai vu mes compagnes qui, les mains jointes et le regard brillant, ont contemplé les paysages de la Patrie retrouvée. Pour elles s’ouvrait une ère de bonheur qui les récompenserait de leurs épouvantable épreuve.
Enfants, famille, foyer... Voilà ce qu’elles allaient retrouver. Moi, j’étais seule.
Pendant un moment, cachant dans mes mains mon visage ravagé, j’ai pleuré. Secouée par les sanglots rauques el courts qui me déchiraient, tandis que des larmes, rares et brûlantes, creusaient sur mes joues un sillon de feu, je me suis abîmée dans un désespoir total.
Honteuse de m’être abandonnée, un sursaut d’orgueil me tira de ma douleur.
Une année de bagne m’avait appris que les pleurs dissolvent l’énergie et je ne croyais pas encore avoir reconquis le droit de souffrir que le bagne nous avait ôté.
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Hazebrouck nous salua par de la pluie et un vent aigrelet. Nous ne nous apercevions pas de la maussaderie du ciel. Nous étions trop occupées à épeler avec un étonnement ravi, les noms des rues, les enseignes des magasins. Tout y parlait français.
On nous regardait, on nous questionnait. Si l’on avait osé, on nous aurait embrassées. Au milieu de cette chaude atmosphère, nous nous épanouissions, nous étions émerveillées. Nous redevenions des femmes. Brusquement, nous découvrions que nous avions un nom. Nous en reprenions possession.
Comme on puise dans une vieille malle des trésors oubliés, nous fouillions nos souvenirs pour nous parer de nos qualités anciennes et de nos défauts aussi. Que de merveilleuses découvertes nous faisions en un instant. Hazebrouck, celle vieille ville, quiète et cordiale, a été la marraine de notre résurrection.
Je devais la quitter le 28 en direction de Paris.
Au cours du voyage, à chaque arrêt du train, mon titre de déportée attirait devant la portière, où je me penchais, une cohue d’hommes, de femmes et d’enfants, qui se disputaient presque pour m’apporter des friandises. Les bras chargés, je me rasseyais en étalant autour de moi mes provisions. J’ai reçu, je crois, en une journée, plus de vivres que pendant une année d’Allemagne. Je pouvais à peine croire à la réalité d’une pareille manne.
Le 28, à minuit, c’était l’arrivée à Paris.
La gare du Nord était encombrée d’une foule grouillante. Des yeux inquiets fouillaient la masse des arrivants. Des bras se tendaient. Ceux qui étaient attendus se laissaient embrasser, surpris, après tant d’années de misères, de retrouver les aimés, dont d’absence avait estompé les traits.
Aucune parole n’était échangée Il suffisait de se rassasier de la contemplation des visages adorés. Puis, sans un regard en arrière, indifférent à tout ce qui n’était pas la minute présente, chacun partait vers la liberté et le foyer si longtemps attendu.
Pour les isolés, pour ceux que nul n’était venu chercher, l’accueil chaud et vibrant de Paris remplaçait la famille. Que de douceur compréhensive dans les paroles qu’on leur adressait.
Aux déportés, on donnait à manger, à boire et on ouvrait les portes d’un palace. Le Lutétia ! Ses tapis, ses chambres spacieuses. Un vrai téléphone à portée de la main, qui n’allait pas nous exposer à recevoir des coups de matraque, si nous avions l’audace de nous en servir.
Les salles de bains, les glaces, les femmes de chambre, attentives et empressées. Les salons, la salle à manger, avec son maître d’hôtel en habit ! Et surtout... l’ascenseur, dont le groom, un vrai Poulbot, considérait avec une gouaille affectueuse les crânes tondus et les défroques rayées de ses bizarres clients.
Quel changement pour nous. Après Ravensbrück, le Lutétia !
Mais on reprend vite les bonnes habitudes et, d’ailleurs, pour certains bagnards, les hôtels de luxe n’étaient guère impressionnants, car ils les avaient fréquentés avant leur déportation.
Il n’était pas rare de voir un pauvre hère, tatoué d’un matricule, discuter avec une personne élégante et commander au bar avec désinvolture, l’apéritif qu’il appréciait, quand il était M. X...
Il y avait, dans les couloirs du Lutétia, les parents qui recherchaient l’enfant emmené par les boches, qui n’était pas revenu, et ne reviendrait peut-être jamais. Vers nous, sans rien dire, ils tendaient un portrait. Et leurs regards anxieux et implorants, mendiaient une réponse affirmative.
Comment reconnaître, dans une photo souriante, le masque tiré d’un bagnard dont le regard sans cesse en éveil, donnait une sorte de vertige ?
Devant notre hochement de tête, ils comprenaient, les pauvres gens, et ils repartaient, courbés et désespérés, vers un autre de nos camarades.
Partout où nous allions, on nous entourait de menues attentions. Notre numéro nous ouvrait toutes les portes. Devant nous, comme devant des héros, les Parisiens s’inclinaient.
Paris, enthousiaste et tendre, nous tendait les bras. La Patrie blessée, oubliant ses plaies saignantes, comme une mère qui a longtemps tremblé pour ses enfants, nous donnait le baiser du retour.
Ceux qui revenaient hébétés, squelettiques, haillonneux et tondus, de Buchenwald, de Dachau, de Ravensbrück ou d’ailleurs, ont été chaleureusement accueillis par leur pays.
Mais, hélas ! ce n’était là qu’une Grande Générale offerte par le peuple de France à ceux qui retournaient, chargés d’un passé lourd de souffrances spectaculaires.
Que d’événements pour une Nation qui se réveillait à peine d’un long sommeil douloureux ! La Libération, les Anglo-Américains en France, la Victoire, le retour des déportés... Les Français étaient vraiment gâtés.
Je ne veux pas dire qu’il n’y avait que de la curiosité dans l’empressement que l’on mettait à nous recevoir. Non. Je sais que la majorité des Français éprouvaient, pour nous, de la sympathie, de l’affection même. Et, dans la pitié qu’ils éprouvaient à notre égard, il n’y avait aucun désir malsain de se repaître de notre misère.
La France a été sincère, quand elle s’inclinait devant ses enfants miraculeusement échappés des bagnes allemands.
Mais, elle n’était déjà plus maîtresse de ses destinées. Et les hommes qui faisaient métier de la diriger ont bien vite exige qu’elle s’occupe de nouveau de choses sérieuses.
Les Politicards et leur clique avaient permis aux Français – il n’y avait guère moyen de faire autrement – de se récréer, en organisant aux rapatriés un retour chaleureux.
Après tout, ceux qui étaient revenus n’avaient pas tellement à se plaindre, puisqu’ils étaient rentrés. Il aurait été malséant qu’ils prétendent toujours encombrer les journaux de leurs histoires grand-guignolesques !
N’était-il pas plus urgent d’organiser des élections ? Voilà qui était intéressant et utile.
Rentrés dans le rang, nous avons alors pris contact, avec une brutalité qui nous ahurissait, avec la réalité. Comme ils étaient loin les rêves et les espoirs caressés à l’ombre des guérites d’Allemagne !
Qu’y avait-il de changé ? Les boches n’étaient plus là. Oui, et nous en éprouvions, nous, un immense soulagement. Le ravitaillement était meilleur. Et si les vivres et les vêtements n’encombraient pas encore les étalages, cela ne nous étonnait pas, car nous n’avions jamais espéré un miracle.
Mais quel visage la France nous offrait-elle ?
L’épuration ? L’avait-on menée avec l’implacable rigueur que nous étions en droit d’exiger ? Non..
Et si quelques patriotes avaient entrepris, dès la Libération, de nettoyer le pays des miliciens et des collaborateurs qui le pourrissaient, on avait rapidement mis fin à leur œuvre d’assainissement.
Peu à peu, devant les traîtres, on avait ouvert les portes des prisons et des camps. Quant au gibier trop voyant, on s’était contenté de le condamner à quelques dérisoires années de réclusion agrémentées de quelques semestres d’indignité nationale.
Et il n’est pas rare, un an à peine après le départ des nazis, de voir les hommes de Darnand plastronner dans leur ville ou leur village natal.
On a jugé Pétain. La France et le monde ont pu voir, devant celle vieille fripouille galonnée, quelques magistrats transis de peur, balbutier timidement un verdict de mort. Mais on n’exécute pas un Maréchal de France, même quand il a déshonoré la Patrie ! Et Pétain a été gracié.
De Gaulle, quand il a signé la grâce du vieux soldat félon, a-t-il donc oublié l’acharnement que ce même Pétain avait mis à le faire condamner à mort comme traître à son pays ? Si Pétain avait pu s’emparer de de Gaulle, l’aurait-il gracié ? J’en doute.
Laval, lui, a été exécuté. Mais, en catimini, et c’est avec une précipitation hâtive que son procès s’est déroulé. Que craignaient donc ses juges ?
Quand nous étions là-bas, mes camarades, doutions-nous que la Résistance qui, seule, avait combattu l’oppresseur, serait appelée à organiser le redressement du pays ? C’était cela que nous désirions.
Que reste-t-il de nos illusions ?
La France est de nouveau livrée, comme aux plus beaux jours de l’avant-guerre, aux combines politiques. « La Résistance a fait son temps », entendons-nous répéter. Place aux Partis.
La Presse et la Radio, comme s’il ne s’était rien passé depuis cinq ans, submergent lecteurs et auditeurs des hauts-faits de leurs poulains.
Les Socialistes ont leurs grands hommes, parmi lesquels Blum tient la vedette. Pauvre martyr, qui a connu Buchenwald ! Ne nous a-t-il pas conté, avec un luxe de détails savoureux, les affres de son « dernier mois ? » Comme je le comprends ! Car, si je ne suis pas mère, je suis cependant femme, et je sais que le dernier mois est toujours le plus pénible.
Notre grand Léon ! De quelles tortures n’a-t-il pas payé son titre de leader socialiste ? Les méchants Allemands n’ont-ils pas eu l’outrecuidance et la cruauté de l’enfermer, ainsi que Mme Blum, dans une chambre où il était tout seul, abandonné à ses pensées et à son désespoir ?
Quand il était malade, ce n’est qu’après plusieurs appels téléphoniques réitérés que le médecin du camp daignait lui apporter ses soins.
Son valet de chambre – car il en avait un – était-il stylé au moins ?
Son cœur généreux se tordait de douleur à la vue des déportés faméliques qui passaient parfois devant sa fenêtre.
Au moment de l’évacuation du camp, souffrant cruellement d’une sciatique, les nazis ne mirent à sa disposition qu’une auto inconfortable, dont les secousses lui occasionnèrent les pires fatigues. Notre doux héros ! Sans se plaindre, il a enduré sa misère.
Les militants socialistes comprennent-ils, au moins, leur chance insigne, quand une aussi pure figure préside au destin de leur Parti ?
Ces braves socialistes ! Avec quelle ardeur renouvelée ils ont repris le fil de leurs discours, si malencontreusement interrompus par Vichy.
Ah ! mais ! On met les bouchées doubles maintenant. Et je te promets, et je t’affirme !
Étaient-ils aussi enthousiastes, quand il s’agissait de bouter les hitlériens hors de France ? Je n’oserais pas l’affirmer.
Que voulez-vous ! On ne peut pas être orateur et combattant.
J’ai connu des Socialistes dans la Résistance. Mais, ce n’était pas par délégation de leur Parti qu’ils travaillaient dans la clandestinité. En Républicains courageux, ils accomplissaient tout simplement leur devoir.
Seule, la Libération, comme la pluie fait pousser les champignons, a fait surgir d’un prudent anonymat des héros inconnus.
Quant aux communistes, la poésie, par la lyre de M. Aragon, nous a détaillé leur martyrologe.
Oui, il y a eu des communistes fusillés. Mais l’ont-ils tous été dans le combat contre le nazisme, ou pour une question de doctrine ?
Oui, Gabriel Péri était communiste, et je ne veux certes pas amoindrir l’éclat rayonnant de cette belle figure. S’il est tombé sous les balles allemandes, c’est parce qu’il était patriote.
Si les communistes ont le droit d’inscrire en lettres d’or sur leurs drapeaux le nom de Péri, il est de leurs chefs dont ils n’ont pas lieu de s’enorgueillir.
D’une voix claironnante, ils abasourdissent maintenant les nigauds qui les écoutent de phrases ronflantes. Avec leurs camarades socialistes, ils se disputent le Pouvoir. Pensent-ils à la France ? Elle tient, je le crains, une place insuffisante dans leurs préoccupations.
Un siège de député, un fauteuil de ministre, les tentent bien autrement.
Le dernier des trois grands, comme disent les scribes patentés, c’est le M. R. P. Ce nouveau-né est-il meilleur ? Je crains que, derrière de très authentiques résistants, se dissimulent, dans son sein, des cagoulards mal repentis.
Schumann, lui-même, le véhément Schumann, qui, à Londres, nous promettait, tous les soirs, le châtiment des traîtres, n’a-t-il pas oublié ses virulentes apostrophes ?
Nous avons une Constituante. La France aura-telle une Constitution ? Qui donc serait assez aventureux pour l’affirmer ? La gestation de nos élus ne sera guère fructueuse, je crois.
Et, dans l’arène où ils rugissent, nos lions ont une crinière bien maigre. On nous a dotés d’une armée reconstituée. Ses membres nouveaux, parfumés de naphtaline, ont fait aux mites une guerre victorieuse. Pourquoi faut-il que ces héros du temps de paix n’aient pas mené, comme le devoir l’exigeait, le combat contre l’oppresseur ?
Fuyards en 1940, planqués pendant l’occupation, nos Tartarins, et je les flatte, ont fait reluire leurs bottes pour le défilé de la Victoire.
Les combattants de l’ombre – des hommes ceux-là – ne sont pas soldats de carrière. Et, quand on permet à l’un d’eux d’arborer quelques galons, on lui abandonne ces hochets, comme un nouveau riche consent une aumône à un miséreux.
Les Français, au moins, ont-ils compris la leçon terrible que ces cinq années leur ont infligée ? Bien peu, hélas ! Et les clairvoyants de 1946 se retrouvent une poignée comme en 1940.
Adieu, la grande fraternité de la bataille silencieuse. Il y a, de nouveau : Socialistes, Communistes, M. R. P. Et il n’y a, en somme, que des moutons qui bêlent au commandement.
Ceux qui ont affronté le danger se font qualifier d’imbéciles. Les resquilleurs, les couards et les malins, par de souples et adroites pirouettes, ont atteint les sommets et les sinécures bien rémunérées.
La médiocrité est à l’honneur.
La Nation tout entière disparaît sous un solide enduit de médiocrité. Pauvre France ! Elle n’avait pas mérité cela.
Il y a pourtant un fait dont la constatation m’a apporté l’assurance que notre glorieux passé n’était pas tout à fait mort.
On n’a pas perdu, dans mon pays, le goût des décorations. Fleurissent-elles au moins des boutonnières qui le méritent, ces médailles que l’on distribue en série ? Pas toujours, il s’en faut.
Et si j’ai vu, avant la guerre, trop de malversations, recevoir l’absolution et la consécration d’une rosette, il y a beaucoup de ceux qui arborent un ruban de Résistant que l’on n’a jamais rencontrés avant la Libération, dans les rues mal fréquentées, transportant une mitraillette, ou après le couvre-feu.
Quant à ceux qui ont travaillé, pourquoi les décorer ? Ils ont fait leur devoir ? Eh bien, qu’ils s’en contentent. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui dirai le contraire.
S’il y a une catégorie de décorés, qui ont largement mérite de l’être, il y a aussi les boutonnières fleuries des anciens planqués et les boutonnières veuves des vrais Résistants.
Non, la France n’est pas morte !
Bah ! me répondra-t-on : « les déportés sont des aigris, des désaxés. Ils ne sont jamais satisfaits. » Et on ajoutera certainement : « Cependant, ils n’ont pas à se plaindre. Depuis un an qu’ils sont rentrés, ils n’ont manqué de rien. » Ce qui est d’ailleurs strictement vrai. Qu’on en juge : la double carte pendant six mois, un bon d’achat pour une paire de souliers, des « points textiles », du lait, 250 grammes de beurre tous les trois mois. Une prime de 5 000 francs, d’abord. Puis, parce qu’il est resté là-bas les trois-quarts des nôtres, avec l’argent destiné aux morts, 3 000 francs de plus aux vivants.
Le Ministère des Prisonniers et Déportés, comme on le voit, fait les choses avec élégance et générosité.
J’allais oublier, absorbée par cette longue nomenclature, l’insigne qu’on nous a accordé, voici quelques mois.
C’est tout, je pense.
Ainsi nantis, nous avons pu, le bagne nous ayant appris la force créatrice de l’illusion, nous persuader que nous étions confortablement vêtus et agréablement logés...
Nous pouvons tout au plus en rêver. Car, on avait omis de nous donner l’argent nécessaire à nos achats.
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En vérité, notre pays nous a atrocement déçus.
Nous espérions, par nos souffrances, avoir préparé la naissance d’un enfant pur et sain.
Notre misère n’a servi qu’à enfanter un bâtard, né d’on ne sait quelle rencontre.
Je me demande, parfois, si le sacrifice de ceux qui sont morts aura servi à quelque chose.
La France, « Notre Dame La France », n’a-t-elle pas compris que c’était pour être dignes d’elle, que nous bravions la faim et les coups, dans l’enfer nazi ? Pourquoi a-t-elle bafoué notre foi ? Pourquoi se rit-elle des pauvres cadavres qu’ont dévoré les crématoires ?
Une mère ne devrait jamais décevoir ses enfants.
FIN